La beauté du débris

André Chénier

André Chénier, par Gabriel-Antoine Barlangue (1950), d’après Joseph Benoît Suvée (1795) – Image WikiTimbres.

L’inscription des poésies d’André Chénier au programme de l’Agrégation de Lettres modernes relève du roman.

En 2006, avait été choisi le tome premier récemment paru (2005) d’une édition nouvelle des Œuvres poétiques entreprise par Édouard Guitton et Georges Buisson pour la maison orléanaise Paradigme. N’était jusque là disponible que la vieille édition Becq de Fouquières (1872) que les éditions Gallimard avaient choisi, en 1994, de reproduire dans leur collection « Poésie / Gallimard », volonté assumée – Chénier manquait à l’appel – mais choix par défaut, pour pallier précisément l’absence de projets aboutis d’édition moderne.

Ce choix du travail (par ailleurs considérable) d’Édouard Guitton et Georges Buisson s’était révélé fort problématique. Leur édition de Chénier affichait l’ambition d’être « scientifique » et définitive mais était étouffée par l’érudition (identification des papiers, spéculations sans fin sur les dates de composition de chaque pièce). Elle entendait revenir au texte premier mais se révélait assez interventionniste (ajout de titres fantaisistes pour L’Art d’aimer, modifications de la ponctuation avec mention du désaccord entre les deux éditeurs…). Sur le plan de l’interprétation, l’orientation était à la fois biographique et hagiographique, insistait sur le destin glorieux et tragique d’un poète sacrifié par l’Histoire. Enfin, le premier tome de 2005 regroupait pour l’essentiel les premiers essais de Chénier, ses « Préludes poétiques » et ne comprenait aucune de ses pièces reconnues par la tradition comme « majeures ».

Quand la rumeur a circulé que les poésies d’André Chénier revenaient l’année prochaine au programme de l’Agrégation – quand d’autres choix de poésies auraient pu être faits, mais c’est une autre question –, le premier réflexe fut de penser que serait inscrit le tome II des Œuvres poétiques paru en 2010 et comprenant, entre autres, les Bucoliques et L’Invention. Certes, l’opus second aurait réservé son lot de surprises, à commencer par le choix d’Édouard Guitton de « cess[er] de participer à cette édition, à l’occasion d’un différend sur la manière de rendre la ponctuation à la fois méticuleuse et anomale d’A. Chénier »…

Aurait réservé, car le choix des responsables du Ministère s’est porté pour ce « retour » de Chénier à l’Agrégation… sur la vieille édition Becq de Fouquières de la collection « Poésie / Gallimard ».

Inscription en hommage à André Chénier

Inscription en hommage à André Chénier sur la tombe de son frère Marie Joseph au Père Lachaise.

Plutôt que de s’interroger sur et commenter plus avant les raisons d’un tel choix, on préférera rattacher ce « feuilleton » éditorial et institutionnel à l’histoire tragi-comique du corps poétique d’André Chénier qui fut, dès « l’origine », l’objet de toutes les attentions et de toutes les violences.

En 1872, Becq de Fouquières avait dénoncé la manière dont Henri de Latouche, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes d’André de Chénier de 1819, était intervenu sur le texte : pièces « altérées », « ïambes composés à Saint-Lazare […] disloqués, coupés, hachés ». La violence du propos était nourrie du sentiment que nombre de ces blessures étaient à jamais définitives : deux ans plus tôt en effet, en 1870, la maison de Latouche au Val d’Aulnay avait été pillée par les troupes allemandes et détruit l’ensemble des manuscrits de Chénier qui étaient en sa possession…

En 2006, après avoir déroulé l’histoire des atteintes ultérieures faites au corps poétique de Chénier (le classement par niveau d’achèvement par Paul Dimoff en 1908-1919 ; la distinction entre pièces finies et pièces ébauchées par Gérard Walter en 1940), Édouard Guitton et Georges Buisson proclamaient être parvenus à reconstituer le corps perdu, à réparer les dommages opérés par les précédents éditeurs : leur édition « réintègr[ait] résolument dans la trame d’une vie, afin de leur rendre mieux qu’un semblant d’unité, les œuvres du poète si souvent dépecées ou réduites à quelques pièces d’anthologie. » Quand on ne proposait de l’Art d’aimer jusqu’à eux que quelques « résidus épars que les éditeurs ont disloqué à qui mieux mieux », aveugles aux ruses du signifiant typographique, ils proclamaient : « Agissant à l’opposé, nous avons tenté de reconstituer l’A.A. d’A.C. ». Et de présenter plus loin un « remembrement ainsi substitué aux morcellements antérieurs », et une « réorganisation du corpus élégiaque. »

Gravure anonyme

Gravure anonyme (probablement XIXème siècle) illustrant Caïus Gracchus, de Marie Joseph Chénier.

Sous ce qu’il faut bien appeler des fantasmes, dorment de nombreux mythes et une histoire familiale, dont je n’évoquerai pour finir qu’un fragment, littéraire. Deux ans avant la mort d’André dont il porterait sa vie durant le lourd poids, son frère Marie-Joseph avait fait jouer Caïus Gracchus (1792). Cette tragédie antique met en scène un héros romain, dont l’une des premières actions vise à récupérer le corps mort de son frère, égorgé sur ordre du sénat (« Je vis, je rassemblai ses membres dispersés / Ma bouche s’imprima sur ces membres glacés ») et de l’apporter à leur mère qui se remémorera douloureusement le moment « Où je vis à mes pieds le second de mes fils / De mon fils égorgé m’apportant les débris ». Plus avant dans la pièce, Caïus Gracchus ne ménagera pas ses efforts, dans une double résilience, politique et poétique, pour fédérer le peuple romain et retrouver le pouvoir : « Romains, ralliez-vous, rassemblez vos débris »…

– Jean-Christophe Abramovici
Université Paris-Sorbonne

Le Siècle de Louis XIV en alphabet

Page 438 from Voltaire's Siecle.

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, 1re éd. (Berlin, 1751), t.2, p.438.

Il est de ces textes du corpus voltairien qui passent relativement inaperçus aujourd’hui, malgré leur succès au dix-huitième siècle. C’est le cas du ‘Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps’, de même que des autres listes, d’‘Artistes célèbres’, de ‘Maréchaux’, de ‘Ministres d’État’, des ‘Souverains contemporains’, faisant partie du Siècle de Louis XIV, publiés cette semaine dans le tome 12 des Œuvres complètes de Voltaire.

L’époque de Voltaire était friande de listes. Il n’y a pas que le fameux Mille e tre du Don Juan de Da Ponte et de Mozart: depuis le Moyen Age, on compile toutes sortes de biens, de figures, d’objets et de concepts à l’usage des gens de lettres, des marchands, des orateurs, des juristes, etc., pour soulager la mémoire et pour s’y retrouver dans les méandres de la culture. L’auteur du Dictionnaire philosophique est aussi exemplaire de cette pensée par liste, qui cherche à cataloguer, non tant pour compiler à l’infini comme dans les Cornucopiae de la Renaissance, mais au contraire, selon un esprit à la fois pratique et synthétique, pour rendre le savoir compréhensible et portatif. La chronologie de Hénault (le Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1749) dont la forme pour un lecteur moderne peut sembler un peu bizarre, se vendait pourtant très bien au dix-huitième siècle.

Sébastien Le Clerc le vieux (1637-1714) d’après Charles Le Brun (1619-1690), Louis XIV, protecteur des arts et des sciences, château de Versailles, inv.grav 16.

Loin d’être une vaine addition érudite de noms propres, le ‘Catalogue des écrivains’ et les autres listes servent à ‘illustrer’ le Siècle de Louis XIV, et ceci aux deux sens du terme: il s’agit à la fois d’exemplifier la thèse que Voltaire développe dans le chapitre 32 du Siècle, ‘Des beaux-arts’, selon laquelle Louis XIV est un grand monarque parce qu’il a encouragé les arts et les sciences, et de mettre en lumière le lustre de son règne, apogée de l’esprit humain, qui supplante tous les autres siècles par l’excellence (et l’abondance) de ses productions d’esprit. La forme du catalogue permet aussi à Voltaire de prendre quelque liberté par rapport au récit officiel du Siècle, offrant la possibilité de jeux de renvois et de polyphonie.

Au fil des rééditions, Voltaire amplifie ses listes: il ajoute de nouvelles entrées, il développe aussi des anecdotes piquantes, cite des vers inédits, répond à des journalistes, polémique avec ses contemporains. S’il n’est pas le premier à avoir produit un dictionnaire des grands hommes du Grand Siècle (Charles Perrault, l’auteur des Contes de ma mère l’Oye, a aussi publié des Hommes illustres en 1696), Voltaire se distingue nettement de ses devanciers, en particulier par le style de ses notices. Faisant rarement dans l’hagiographie, l’historien de la littérature du dix-septième siècle cherche souvent, au contraire, à en souligner les particularités, voire les bizarreries.

Frontispiece

Gérard Edelinck, frontispice des Hommes illustres qui ont paru en France durant ce siècle de Charles Perrault (1696).

On connaît bien Nicolas Boileau, le satiriste traducteur de l’Art poétique et du Traité du Sublime, mais beaucoup moins ses frères, dont Jacques Boileau: ‘Docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres écrits dans un latin extraordinaire, comme L’Histoire des flagellants, Les Attouchements impudiques, Les Habits des prêtres. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin. C’est, dit-il, de peur que ces évêques me lisent; ils me persécuteraient’ (OCV, t.12, p.62-63). L’évêque Bossuet est certes un prédicateur respecté, auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’histoire universelle; mais on raconte, à tort bien sûr, qu’il a vécu marié avec une certaine Des-Vieux, et qu’un certain auteur plaisantin, St Hyacinthe, serait issu de ce mariage scandaleux… Le peintre Jean Jouvenet, élève de Le Brun, ‘a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune’: c’est qu’‘il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes’ (p.212).

Il n’y a pas que des noms célèbres dans les listes consacrées aux auteurs et aux artistes qui ont marqué le siècle de Louis XIV: Voltaire cherche aussi à faire œuvre de mémoire, et s’assure que la postérité n’oublie pas le nom de ces petits poètes, historiens érudits, chroniqueurs, traducteurs, dont la muse ou le labeur ont aussi contribué à faire du Grand Siècle le ‘chef-d’œuvre de l’esprit humain’.

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768, D14955).

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768 (D14955).

Le nom de Voltaire, qui a écrit ses premiers poèmes alors que le vieux roi était toujours en vie, aurait dû selon toute logique figurer dans le ‘Catalogue des écrivains’. Modestie oblige, il n’y est pas, mais ce n’est pas sans clin d’œil: en effet, après la dernière notice, consacrée à Voiture, Voltaire écrit: ‘Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue’…

– Jean-Alexandre Perras

The science of parchment and paper: discovery and conservation

Over the past year, a battle has been waged between the House of Lords and the House of Commons as to whether public Acts should continue to be printed on parchment. On the one hand, parchment is used at a substantial cost compared to paper; on the other, it is more durable and maintains tradition, including keeping in business the last parchment and vellum maker in the UK. But what is the distinction between vellum and parchment? At the Bodleian Library on 14 February, a large group gathered to attend a joint venture between the local ‘Café scientifique’ and the Bodleian to find out more about ‘Science and the love of books’ in all their animal, vegetable and mineral glory from Bodleian conservator Andrew Honey. One of the things that we learned was that vellum is a type of parchment, the latter referring generally to all animal skin used as a writing support. But confusingly, while ‘vellum’ literally refers to parchment made of calf-skin, it has, in certain circles, come to acquire the connotation of ‘high-quality parchment’. Which is why it is safer to refer to parchment tout court to avoid speaking at cross-purposes about vellum.

Honey talked the audience through the process of transforming animal skin into parchment, complete with (sometimes somewhat grisly) photos and videos from the Conservation department’s successful attempt to do so from scratch, the results of which were present for viewing and handling. It was interesting to learn that a practical understanding of the material is enabling the team to work out the size of calves in the twelfth century thanks to a close examination of the pages of a large Bible, the pages of which retain clues to anatomical features such as the ilium, the sacrum, the caudal vertebrae and sometimes the first and second thoracic vertebrae. By the eighteenth century, parchment had mostly been replaced by paper for writing and printing, though Alexis Hagadorn gives a detailed account of parchment-making in eighteenth-century France. Even in the nineteenth century, it was still occasionally used by ‘ordinary’ people for binding books instead of calf or morocco leather, as attested for example by this travel diary by William Campion, dated 1858.

‘Observations of Wm Campion In His Travels 1858’, Voltaire Foundation collection.

When it came to paper, we were in more familiar eighteenth-century territory. The process described, and which can be viewed in this 1976 film made at Hayle Mill, would have been familiar to the writers of the 1765 Encyclopédie article ‘Papier’ which, in addition to explaining the techniques used to make the European ‘Papier de linge’ (cloth-based paper), also describes other types of paper from around the globe. What the author, Louis de Jaucourt, would not have known, however, was the neat chemical transformation that takes place as the wet paper dries in its mould, whereby the hydrogen bonds between the fibres and the water are slowly replaced by hydrogen bonds between the fibres themselves, thus giving the paper its structure.

Paper is flexible, foldable – and, just as crucially, scalable. Paper can give us the folio volumes of the Encyclopédie as well as small duodecimo (or even smaller) books which are portable and easily hidden. As Voltaire wrote to D’Alembert on 5 April [1766]: ‘Je voudrais bien savoir quel mal peut faire un livre qui coûte cent écus. Jamais vingt volumes in-folio ne feront de révolution; ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui sont à craindre. Si l’évangile avait coûté douze cents sesterces, jamais la religion chrétienne ne se serait établie’ (I’d like to know what harm can be done by a book that costs a hundred crowns. Twenty folio volumes will never bring about a revolution; it is the small, portable books costing thirty pennies that are to be feared. If the gospels had cost twelve hundred sesterces, the Christian religion would never have caught on).

It sounds as though a conservator’s life is never dull. Something new always comes to light when an object needs to be disassembled for repair, even if that discovery is the distressing mess of animal-based glue that reveals a hasty nineteenth- or twentieth-century repair done on the cheap. The prime candidates for restoration work are items that are both badly damaged but also in high demand by readers. Digitisation is possible, and also a solution increasingly adopted by the Bodleian but, happily for us readers, conservators are aware that there will always be cases when, in order to answer research questions, scholars need to see and handle the original document, when nothing but an examination of the object, in all its sometimes messy physicality, will do.

Gillian Pink

Rousseau and the perils of public address

In December 1776, the Courrier d’Avignon reported a curious incident in Ménilmontant: a supposedly mortal collision between the famed philosopher Jean-Jacques Rousseau and…a great dane.

‘Rousseau, qui se promène souvent seul à la campagne, a été renversé il y a quelques jours par un de ces chiens Danois qui précèdent les equipages lestes: on dit qu’il est très malade de cette chute, et on ne peut trop deplorer son sort d’avoir été écrasé par des chiens.’ (no.97, December 3, 1776, p.4).

‘Jean-Jacques Rousseau est mort des suites de sa chute. Il a vécu pauvre, il est mort misérablement; et la singularité de sa destinée  l’a accompagné jusqu’au tombeau.’ (no.102, December 20, 1776, p.4).

Jean Jacques François Le Barbier, Brusselles (éd. de Londres), 1783, ‘Rousseau apportant le manuscrit des “Dialogues” à Notre-Dame de Paris’. Illustration pour Rousseau, juge de Jean-Jacques dans Œuvres de J.-J. Rousseau.

Rousseau, as we know, died a few years later in 1778 – the event in Ménilmontant leaving him not mortally injured, but with a face bruised and beaten. The mistaken reports in the Courrier d’Avignon prompted his Rêveries critical assessment of eighteenth-century public culture and, in particular, the social and discursive mechanisms that permitted the spread of rumours, an absence of fact-checking, and sensationalism. It was hardly, however, his first diagnosis of ‘fake news’.

In the very era when the postal system and print culture brought people together in ‘imagined communities’, Rousseau worried deeply about the risks of dead letters. Although Rousseau’s colleague, Diderot, was convinced that the two most important technological developments in early modern Europe were the postal system and print culture (enthusing to his sculptor friend Falconet, ‘Il y a deux grandes inventions: la poste qui porte en six semaines une découverte de l’équateur au pôle, et l’imprimerie qui la fixe à jamais’), Rousseau was much more leery of the new information age.

A critical assessment of the Enlightenment’s faith in transparent communication must attune itself to the persistent traces of ancient modes of rhetoric: the traditions of doublespeak and dog-whistle politics. Rousseau, sensitive to the tensions between an esoteric, libertine tradition of communication and an intellectual climate of social progressivism, frames the debate in a series of vexed questions: for whom should I be writing? what is a public and what can it do? Despairing over the absence of any true ‘ami de la vérité’, Rousseau heads to Notre Dame cathedral to deposit, in a famous acte manqué, a copy of Rousseau juge de Jean-Jacques on the altar of the church.

‘En entrant, mes yeux furent frappés d’une grille que je n’avois jamais remarquée et qui séparoit de la nef la partie des bas-cotés qui entoure le Chœur. Les portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des bas-cotés dont je viens de parler étoit vuide & qu’il m’étoit impossible d’y pénétrer. Au moment où j’apperçus cette grille je fus saisi d’un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d’un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé jamais un pareil. L’Eglise me parut avoir tellement changé de face que doutant si j’étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître et à mieux discerner ce que je voyois. Depuis trente six ans que je suis à Paris, j’étois venu fort souvent et en divers tems à Notre Dame; j’avois toujours vu le passage autour du Chœur ouvert et libre, et je n’y avois même jamais remarqué ni grille ni porte autant qu’il put m’en souvenir.’ (‘Histoire du précédent écrit’, Rousseau juge de Jean-Jacques, OC, t.1, p. 980).

He notes that in spite of having been in the church scores of times, he had failed to notice the barrier blocking access to the altar. The unpredictability of the reading public – indeed, the plurality of publics and their occasionally indeterminate nature – makes literary reception a chancy affair. In the very loud and crowded market of ideas of the French Enlightenment, the rhetorical gesture of address underscored the vulnerability and power of the modern writer. In my study, Jean-Jacques Rousseau face au public: problèmes d’identité, I explore the vagaries of public communication during the Enlightenment and the dialectical tensions between shadow and illumination, musicality and transparency.

As an insider of the Encyclopédie project turned outsider, Rousseau understood the complexities of the new social and ethical demands placed on the philosophes in a way that is fundamentally different from his contemporaries. By noting the unpredictability and inconsistencies of systems of public address (with readers and spectators moved alternatively by emotions, reason, flows of information, and the major works of a few key power players), Rousseau proposes alternative ways of thinking about communication and the circulation of information. He places value on economies of speech that include silence, babil (babbling), laconism, and musicality – modes of communication that contest conventional modalities of rationality and social exchange. His work is thus an invitation to consider the precarity of address within modern social life and, consequently, the politics of truth at stake in symbolic exchange.

Masano Yamashita

Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick

Isaiah Berlin and the Enlightenment

Sir Isaiah Berlin, as he eventually became, was the leading British intellectual historian of his time. He was born in 1909 in Riga, on the western edge of the Russian Empire. To avoid the Revolution, his family moved to Britain, where the young Berlin pursued a brilliant academic career in philosophy, becoming a Fellow of All Souls College in Oxford in 1932. His many later achievements included the founding of Wolfson College, also in Oxford. As a public intellectual, he was famous as a spell-binding lecturer, much in demand for talks and broadcasts.

Feeling somewhat constrained by Oxford philosophy, Berlin turned increasingly to the history of ideas. No such subject was recognized in mid-twentieth-century Britain, though it was represented in the United States by Arthur O. Lovejoy, author (among much else) of The Great Chain of Being (1933). By the time of Berlin’s death in 1998, the ‘Cambridge school’ of intellectual history, based less on discrete concepts than on the historical study of languages and vocabularies, was well established, thanks to Quentin Skinner and John Pocock. But for some decades Berlin had the field virtually to himself.

Though Berlin’s interests were many and various, he is associated especially with the Enlightenment. And here some oddities occur, which Laurence Brockliss and I sought to explore in a conference held at Wolfson in 2014 and in the resulting book, Isaiah Berlin and the Enlightenment (2016).

Sir Isaiah Berlin, by Walter Stoneman (1957), National Portrait Gallery, London.

Sir Isaiah Berlin, by Walter Stoneman (1957), National Portrait Gallery, London.

Berlin came to the Enlightenment via Karl Marx. In 1933 he was commissioned to write a small book on Marx for a general audience. It appeared in 1939 as Karl Marx: His Life and Environment. Berlin read not only Marx’s voluminous writings but also the authors who had influenced him, including the philosophes of the French Enlightenment. In exploring their work, Berlin, who knew Russian perfectly, was guided by the work of the Russian Marxist Georgi Plekhanov. Plekhanov’s writings directed him to the radical materialists Helvétius and d’Holbach. They were convinced that human beings came into the world with minds like blank slates (as Locke had argued), owed all their knowledge to external sensations and influences, and could therefore be shaped through education and guided towards perfection.

In all Berlin’s subsequent references to the Enlightenment, this utopian doctrine reappears. The Enlightenment stands for the hope of reshaping the world through rational education and leading humanity towards a perfect society. Naturally Berlin regarded such hopes with scepticism. While respecting the humane intentions of the philosophes, he thought that their programme would involve unacceptable coercion and would risk ironing out the rich diversity of human life into boring uniformity. Above all, it was sure to founder on what Kant, in a phrase Berlin loved to quote, called ‘the crooked timber of humanity’. Human beings were too quirky, too awkward, too cussed to fit into any utopian scheme – and that was fortunate, considering how the utopian hopes invested in the Soviet Union had turned out.

Berlin’s opposition to utopian schemes made him one of the great liberal intellectuals who were much needed during the Cold War period. He has an American counterpart in the New York critic Lionel Trilling, whose novel The Middle of the Journey (1948) culminates in a fine statement of liberal values.

But was Berlin fair to the Enlightenment? He foregrounds thinkers who now seem minor and relatively uninteresting. He never gives extended discussion to the far more complex, more sceptical, and more talented writers Voltaire and Diderot. More curiously still, when the New American Library commissioned him in the 1950s to compile an anthology of philosophical texts, The Age of Enlightenment (1956; re-issued in 1979 by Oxford University Press), most space is given to British writers – Locke, Hume, and Berkeley; of the French, only Voltaire features, and that briefly; and we find a very incongruous writer, Johann Georg Hamann.

Johann Georg Hamann. Image Wikimedia Commons.

Johann Georg Hamann. Image Wikimedia Commons.

Hamann (1730-1788), a fellow-townsman and acquaintance of Kant and other Enlightenment luminaries, was a devout if unorthodox Christian who wrote in a perplexingly opaque style. He dwells on the inadequacy of reason, the limitations of language, the need for a constant dialogue with God who himself speaks in riddles. He represents the antithesis to the utopian optimism that Berlin ascribed to the Enlightenment. Hamann became a central figure in what Berlin called ‘the Counter-Enlightenment’. This term referred to the late-eighteenth-century reaction against Enlightenment universalism in favour of the unique particular. It rejected reason in favour of emotion, ‘progress’ in favour of pessimism; instead of affirming humanity’s basic goodness, it warned darkly of original sin.

Berlin did not share these beliefs. But, by his own account, he found the Counter-Enlightenment a salutary reminder of the insufficiency of Enlightenment values. One of Berlin’s favourite ideas was that humanity had to choose or compromise between incompatible goods. Enlightenment, reason, and liberty were excellent; but to embrace them you had to relinquish other values which were also good.

Neither Berlin’s conception of the Enlightenment, nor that of the Counter-Enlightenment, would be generally accepted now. But the tension he found between them illustrates an undeniable moral dilemma in human life. And his expression of this dilemma may well be found memorable and challenging, long after his conception of intellectual history has retreated into the past.

– Ritchie Robertson

Animals and humans in the long eighteenth century: an intricate relationship

How does a scholarly book get started? In the majority of cases it is bound with the author or editor’s passion and deep-rooted (and often inexplicable) connection with his or her subject matter. For me, Animals and humans: sensibility and representation, 1650-1820 began nearly ten years ago, when I read Kathryn Shevelow’s eminently readable book For the love of animals, about the growth of the animal welfare movement in the eighteenth century. Our relationship with animals never ceases to fascinate, as we see from the Wellcome Collection’s current exhibition ‘Making nature: how we see animals’, and animal studies has recently flourished in the academic mainstream. Like Shevelow’s book, it crosses the boundaries between specialised academic study and deeply felt human experience.

My own beginning with this subject, though, occurred almost in infancy. An innate attraction to animals, these others with whom we co-exist on this planet, is shared by almost all small children and all human cultures in one way or another, and is represented throughout human history. And as we see in very small children, in this oldest relationship of the human species we still find a deep connection and resonance. In bringing together and editing this book, it was wonderfully liberating to be able to combine a lifelong passionate interest in animals with my own professional field of eighteenth-century literary and cultural studies.

Gainsborough, Girl with pigs (1782)

Thomas Gainsborough, Girl with pigs (1782), oil on canvas; Castle Howard Collection. © Castle Howard; reproduced by kind permission of the Howard family.

1650-1820 – the timeframe we cover in our study – is the period associated both with the growth of experimental science and the horrors of vivisection, and with the rise of modern humanitarianism. While the defence of animal rights itself goes back to classical times, in the eighteenth century it was directly linked to a growing awareness of universal human rights and a new definition of humanity based on the ability to feel rather than in the primacy of reason. Together with the abolitionist and feminist movements of the later eighteenth century, animal welfare came to resemble its modern self, with legislation first enacted in 1820.

Simon after Gainsborough, The Woodman

Peter Simon after Gainsborough, The Woodman (1791 [1787]), stipple engraving; Sudbury, Gainsborough House. © Gainsborough House.

But in this book we aim to explore more deeply the human relationship with animals in the long eighteenth century, in many different forms of expression. As shown by the different essays in this volume, this ancient relationship challenges not only the arbitrary divisions of Western cultural history (classicism and romanticism, for example), and not only disciplinary boundaries between poetry and science, art and animal husbandry, fiction and natural history, but also the basic assumptions of human self-perception, in which we do not see animals as objects of our ‘objective’ study, but rather as beings with whom we share a space and who demand a mutual response. A major thread of this book, then, is the re-evaluation of sentiment and sensibility, terms that in the eighteenth century referred to the primacy of emotion, and which were not solely the prerogative of humans. Through the lens of eighteenth-century European culture, contributors to this volume show how the animal presence, whether real or imagined, forces a different reading not only of texts but also of society: how humans are changed, and how we the readers are changed, in our encounters with the non-human other, in history, art, literature, natural science and economics. More deeply, we are reminded of the power and antiquity of this relationship.

– Katherine M. Quinsey