Progrès et passé: vers une fabrique de la modernité scientifique

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Il m’a toujours semblé que l’idée de progrès était l’une des plus importantes de la modernité, parce qu’elle lui avait permis de se définir. Corollaire de la conception d’un homme perfectible, elle a contribué, par le passage de l’individuel au collectif, à l’avènement des philosophies de l’histoire. Pourtant, l’idée de progrès a hésité longtemps entre une ‘valeur euphorique’ et une ‘valeur critique’– on n’a qu’à lire les Discours de Rousseau pour le constater.

Le progrès est présenté le plus souvent comme une succession sans retour d’acquis, une chaîne de dépassements de stades antérieurs et de métamorphoses qualitatives ouvrant l’histoire vers l’avenir. Une conséquence inattendue de ce discours est que le progrès produit lui-même le passé avec lequel il entend prendre ses distances. Dans sa dynamique de rupture avec le préjugé, avec le tâtonnement, avec l’erreur, le progrès apparaît comme une sorte de curseur, amoncelant derrière lui des réserves toujours plus abondantes d’inactuel, de tout ce qui n’est plus le savoir admis.

L’un des enjeux de notre ouvrage La Fabrique de la modernité scientifique: discours et récits du progrès sous l’Ancien Régime est sans doute d’explorer, dans le cadre spécifique d’une histoire du discours sur les sciences et la médecine, la transition capitale entre l’ambivalence classique face au progrès et son axiologie claire au XIXe siècle. Ainsi, Bordeu, d’abord ‘réformateur’ de la médecine, sera-t-il peu à peu déclassé, ramené à mesure que la ‘fine pointe’ du progrès se déplace, au rang de simple précurseur, puis à celui d’écrivain, expulsé des lieux du savoir. Cette destinée impitoyable et dont on pourrait croire qu’elle est en dernière instance celle de toutes les icônes du progrès, tarde longtemps parfois, et parfois se précipite, frappant même l’homme de son vivant, comme Buffon.

Paul Klee, Angelus Novus (The Israel Museum, Jerusalem)

Paul Klee, Angelus Novus, 1920 (The Israel Museum, Jerusalem)

Je ne puis m’empêcher à ce propos de penser au commentaire de Walter Benjamin sur le tableau de Klee intitulé Angelus novus: “Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès” [1].

– Frédéric Charbonneau, Université McGill

[1] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, IX, (1940; Gallimard, Folio/Essai, 2000), p.434.

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