Voltaire lecteur de Malebranche

Nicolas Malebranche. Portrait tiré de Palais de la sagesse (Paris, J. Vallet, 1713). BnF.

Nicolas Malebranche. Portrait tiré de Palais de la sagesse (Paris, J. Vallet, 1713). BnF.

Nicolas Malebranche (6 août 1638 – 13 octobre 1715) a accompagné Voltaire tout au long de sa vie. Avant même l’exil outre-Manche il lut attentivement De la recherche de la vérité [1] et se passionna pour la théorie malebranchienne du ‘tout en Dieu’ qui fait son apparition dès la deuxième des Lettres philosophiques: ‘Quand tu fais mouvoir un de tes membres, est-ce ta propre force qui le remue? Non sans doute, car ce membre a souvent des mouvements involontaires. C’est donc celui qui a créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton âme, est-ce toi qui les formes? Encore moins, car elles viennent malgré toi. C’est donc le créateur de ton âme qui te donne tes idées; mais comme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne à ton esprit les idées que ton cœur mérite; tu vis dans Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu; tu n’as donc qu’à ouvrir les yeux à cette lumière qui éclaire tous les hommes; alors tu verras la vérité, et la feras voir.’

Le ‘tout en Dieu’ est bien l’une des idées auxquelles Voltaire tenait le plus. Si Locke a réhabilité le vieil axiome que nos sens sont les portes de l’entendement, il ne s’est pas assez expliqué ni sur la manière dont nos sens font entrer les perceptions dans l’esprit ni sur la nature même de l’esprit. Car une fois qu’on a répété que nos idées viennent de nos sensations, il reste un problème de taille: la sensation, comment se transforme-t-elle en idée? ‘On sait assez qu’il n’y a aucun rapport entre l’air battu, et des paroles qu’on me chante, et l’impression que ces paroles font dans mon cerveau’ (article ‘Sensation’ du Dictionnaire philosophique).

Le Dictionnaire philosophique (1764-1769) avance prudemment la solution malebranchienne du ‘tout en Dieu’ selon laquelle Dieu seul a le pouvoir d’agir directement sur les âmes, alors que ces dernières croient subir l’action immédiate des choses matérielles. Voltaire, qui ne localise pas le siège de l’esprit dans l’âme mais dans le cerveau, modifie cependant cette métaphore de la vision en Dieu: ‘Je suis bien sûr au moins que, si nous ne voyons pas les choses en Dieu même, nous les voyons par son action toute-puissante’ (article ‘Idée’ du Dictionnaire philosophique). Selon Voltaire, Dieu produit en nous nos pensées et nos sensations alors que selon Malebranche, Dieu sent et pense à notre place. Puisque nous sommes ainsi sous sa main, Malebranche, ‘malgré toutes ses erreurs, a donc raison de dire philosophiquement que nous sommes en Dieu et que nous voyons tout dans Dieu’ (Tout en Dieu. Commentaire sur Malebranche [1769]). De là, Voltaire tire la conséquence que nous ne sommes qu’une machine dont Dieu fait mouvoir tous les ressorts, et que l’âme est inutile, Dieu même nous en tenant lieu.

Première page de Tout en Dieu dans Voltaire, Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, tome 8 (1769). Image Voltaire Foundation.

Première page de Tout en Dieu dans Voltaire, Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, tome 8 (1769). Image Voltaire Foundation.

Quand Voltaire identifie, au soir de sa vie, l’Être des êtres à un principe d’action, un Démiurge, son artisan suprême prend les traits du Dieu de Malebranche, un Dieu immuable qui n’agit que par volontés générales. Dans l’acte premier de la création, expliquait Malebranche, Dieu n’a pas choisi le meilleur des mondes possibles, mais seulement le meilleur compte tenu des voies nécessaires pour le réaliser, voies qui doivent être les plus simples. L’ordre de l’univers n’est pas en soi le plus parfait, quoique Dieu l’ait voulu tel, à cause de la simplicité des voies dont il ne Lui fut pas permis de s’écarter. Le péché doit rentrer à son tour dans la nécessité générale: fait par l’homme, il a été voulu par Dieu comme constituant, pour la réalisation de son plan, la voie la plus simple!

Voltaire retient de Malebranche l’idée que Dieu aurait fait le monde imparfait pour le faire simple, au lieu de le faire d’abord parfait, puis après le plus simple possible. Ce ‘malebranchisme tronqué’ (selon la formule de Jean Deprun) permet au vieillard de Ferney d’élaborer une philosophie essentiellement moniste sans donner de gages à l’athéisme.

Voltaire disciple de Malebranche? La thèse convient d’être nuancée, car les derniers écrits philosophiques de Voltaire portent moins l’empreinte de Malebranche que celle de Spinoza: Tout en Dieu, malgré son titre, s’affirme plus spinoziste que malebranchiste. Tout se passe comme si, grâce à Spinoza, Voltaire a enfin trouvé une explication satisfaisante de l’origine du mal: le bien et le mal sont nécessaires parce que ce sont des émanations d’une intelligence suprême. Sous l’influence conjuguée de Malebranche et Spinoza, Voltaire a fini par congédier le ‘grand architecte de l’Univers’ en faveur d’un principe universel qui n’a rien créé, qui est ‘dans la nature’, qui ne se distingue de la nature ‘tout court’ que par sa ‘sagesse’, concept fort vague qui ne fâche personne et qui permet de sauver le finalisme dont Voltaire n’a jamais voulu se départir.

– Gerhardt Stenger

[1] Voir la lettre de Voltaire au journal Le Pour et Contre, datée du 3 août 1738 par Th. Besterman.

One thought on “Voltaire lecteur de Malebranche

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s