Un espace virtuel avant la lettre: la presse littéraire du dix-huitième siècle

Au dix-huitième siècle se développe un nouveau genre d’écrire, le journal, et notamment un périodique spécifique: le journal littéraire. Cette expression, forgée au dix-neuvième siècle, réunit l’ensemble des périodiques dont l’actualité est constituée des ouvrages publiés, consacrés à l’activité de critique des textes et des arts, et qui donnent une place inédite aux lecteurs. Ces journaux vont bouleverser la pratique de la lecture en introduisant le concept de périodicité mais surtout ils vont modifier profondément le rapport à soi et à l’autre.

Pages du Journal des dames, février 1763

Pages du Journal des dames, février 1763 (collection privée)

La périodicité de ces journaux (entre une semaine et un mois) fait naître le sentiment d’actualité, de contemporanéité, d’instantanéité. A l’instar de l’internet d’aujourd’hui, qui nous donne l’impression de vivre les choses, de les savoir en même temps qu’elles arrivent, les lecteurs du dix-huitième siècle se sentent pris dans un tourbillon de nouvelles littéraires et intellectuelles. Dans la mesure où la lecture s’effectue un peu partout, dans les salons, les cafés, chez soi, seul ou en public, la relation à l’espace est elle aussi modifiée. On peut discuter des nouvelles ou au contraire en profiter pour soi. Les distances se rétrécissent grâce à la plus grande rapidité de distribution du courrier et des journaux (les routes et les postes se modernisent), mais aussi parce qu’on est au courant de l’actualité en Europe et même au-delà, comme si la Prusse, l’Angleterre, voire la Chine ou l’Inde étaient plus proches qu’on ne l’avait cru.

Pages du Journal des dames, février 1759

Pages du Journal des dames, février 1759 (collection privée)

Pages du Journal des dames, février 1759

Pages du Journal des dames, février 1759 (collection privée)

Enfin, le journal littéraire facilite les échanges. Il publie des lettres de lecteurs, des correspondances entre savants, des débats et des querelles donnant ainsi l’illusion d’une place publique dessinée dans les pages du périodique. Ces modifications ne touchent qu’une mince partie de la population, la couche socialement aisée et éduquée mais elles vont mettre en branle tout un processus qui s’élargira au reste de la population progressivement.

Mon livre, Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle: émergence d’une culture virtuelle, se concentre sur la formation d’un espace virtuel de communication, sur ses caractéristiques et spécifiquement sur les conséquences de cet espace. Il met en évidence les possibilités de création littéraire et de renouvellement du discours critique par le biais de l’acte de lecture et montre que l’écriture n’est finalement qu’une autre façon de lire.

The salon of the Duke of Orleans

‘The salon of the Duke of Orléans (sitting); he is with his son (standing)’ (Wikimedia commons)

En proposant une autre expérience de l’espace et du temps, qui favorise l’échange et le dialogue, les périodiques littéraires développent, à l’insu de leurs rédacteurs et contre leur gré, l’esprit critique et l’individualité des lecteurs. ‘Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable de chacun’ [1] comme disait Bayle. La vérité n’est plus l’apanage des grands, des philosophes et des savants puisqu’on a vu qu’ils pouvaient se tromper, que leur parole pouvait être relativisée. Bien plus qu’un simple apport d’informations, le périodique littéraire, grâce à ses spécificités, renouvelle le rapport au savoir en proposant une vérité relative, valable jusqu’à la preuve du contraire. Il encourage l’expression personnelle des lecteurs, leur pratique du texte, du temps, de l’espace et les plonge finalement dans une expérience d’eux-mêmes.

– Suzanne Dumouchel

[1] Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, article ‘Catius’, 1720 (3e. éd.).

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