A propos des Œuvres complètes ou comment tout a commencé

La toute récente réunion du Conseil scientifique des Œuvres complètes de Voltaire, qui eut lieu à la Sorbonne le 16 juin 2016, est à l’origine de ces réminiscences de Jeroom Vercruysse sur les débuts du projet:

Après un après-midi de travail lors du congrès de la SIEDS de Saint-Andrews (1967), René Pomeau me glissa dans l’oreille: ‘Venez avec moi, Besterman veut nous voir’. Que nous voulait-il? Je connaissais le personnage, il avait publié mon premier article en 1959 et ma thèse l’année précédente. Nous voilà dans un salon de l’Université où nous rencontrâmes Jean Ehrard, Owen Taylor et Samuel Taylor. Besterman, que j’avais déjà rencontré plusieurs fois, ne dérogea pas à ses habitudes quelquefois assez brusques. ‘Messieurs,’ nous dit-il, ‘êtes-vous d’accord pour entreprendre une édition complète et critique des Œuvres complètes de Voltaire?’ La réponse fut unanime, ‘oui’. Un verre de sherry confirma le propos.

Il ne restait plus qu’à réaliser ce projet dont certains collègues avaient déjà rêvé. Mais nous étions loin, moi surtout, le cadet (j’avais 31 ans), d’entrevoir l’ampleur, la durée et la difficulté de l’entreprise. Aujourd’hui, près de 50 années plus tard, la fin du tunnel est en vue. Mais que de chemin parcouru, de difficultés surmontées! Un mois après le congrès nous fûmes invités au célèbre Reform Club de Londres. En hôte parfait, Besterman nous régala d’un repas dans un salon de ce club si fameux. Et nous tînmes ensuite notre première réunion du Comité scientifique que nous étions devenus. Œuvres complètes, critiques, cela allait de soi. Dans quel ordre devaient paraître les futurs volumes? Quelle ligne de conduite serait suivie pour préparer les textes?

OCV team

La réunion du Conseil scientifique des Œuvres complètes du 16 juin 2016. Assis, de gauche à droite: Marie-Hélène Cotoni, Christiane Mervaud, Jeroom Vercruysse; debout, de gauche à droite: Gérard Laudin, Gerhardt Stenger, Nicholas Cronk, John R. Iverson, Sylvain Menant, Russell Goulbourne, François Moureau.

Il suffit de prendre en main l’un des derniers tomes parus: il ressemble comme une goutte d’eau au premier sorti des presses. De nombreuses allées et venues entre Bruxelles, Genève, Londres et Paris (sans oublier les réunions tenues au cours des congrès des Lumières successifs), un courrier abondant, tout cela marcha le plus tranquillement du monde. Le premier volume publié fut La Henriade, dont O. Taylor avait déjà fourni une édition critique dans les Studies on Voltaire; il la révisa, l’adapta aux normes convenues et l’entreprise prit la route. Besterman me confia La Pucelle d’Orléans qui, débarrassée de ses oripeaux séculaires, vit le jour en 1971. Entre-temps chacun des membres du Conseil apporta son écot à l’entreprise. Mais il apparut très vite qu’il fallait recourir à d’autres dix-huitiémistes afin d’assurer la préparation et la publication de textes si divers. Ce ne fut guère une entreprise aisée pour tous les éditeurs, particulièrement pour ceux qui se chargèrent des ‘grands machins’.

Besterman me ‘colla’ les Œuvres alphabétiques. Bien. Je me mis au travail, mais je dus également trouver des collaborateurs qualifiés. Le Comité étendit ses compétences, augmenta ses effectifs, se renouvela car malheureusement il eut à déplorer des décès et des retraits. Une fois les textes attribués, le Comité dut, au fur et à mesure de l’arrivée des copies, procéder à des relectures, formuler des critiques et des suggestions souvent délicates, recourir à de nouvelles compétences. Des milliers de pages passèrent de mains en mains. Tout cela se passa dans une entente parfaite, jamais un mot plus vif que d’autres ne fut prononcé, et près d’un demi-siècle plus tard, je constate que le Conseil scientifique élargi assure toujours bénévolement ses devoirs avec soin, avec compétence et avec rigueur. Nous envisageons la sortie des derniers volumes vers 2020. Plût aux dieux que je sois encore là pour dire simplement ‘enfin’! Utinam dis placet!

– Jeroom Vercruysse, professeur émérite Vrije Universiteit, Bruxelles

One thought on “A propos des Œuvres complètes ou comment tout a commencé

  1. À un âge de chapelles en paille (ou numériques), quelle magnifique nouvelle de savoir l’achèvement prochain d’une monumentale cathédrale éditoriale – qui plus est, une sur laquelle on pourrait inscrire: “Deo erexit Voltaire”!

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