Comment faire parler un répertoire des spectacles de l’Ancien Régime?

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‘Répertoire général’ de la troupe française (1777), Rossijskij gosudarstvennyj istoričeskij arhiv (Archives historiques d’Etat de Russie).

L’heure est au big data dans les études du théâtre français de l’Ancien régime, de la Révolution et de l’ère napoléonienne. Les technologies de numérisation permettent de rassembler les données sur un répertoire, de les traiter quantitativement et de les rendre accessibles aux publics qui n’ont pas l’habitude des archives. Au moins trois projets collectifs mettent le souci d’analyse quantitative au cœur de leur investigation: Registres de la Comédie-Française, Therepsicore et French Theatre of the Napoleonic Era. Dans certains cas, comme dans l’étude de Rahul Markovits, la recherche du répertoire va au-delà du territoire français, en élargissant l’enquête jusqu’à ‘l’empire culturel’ français.[1]

‘Au XVIIIe siècle on ne joue pas une œuvre mais un répertoire’[2]: cette formule de Martine de Rougemont est souvent reprise par les historiens du théâtre. Or, les rapports entre les deux structures signifiantes, œuvre et répertoire, restent à éclairer. Certes, l’ensemble des œuvres disponibles pour la mise en scène, c’est-à-dire les textes et les emplois dont une troupe disposait à un moment précis, définissait l’offre d’un théâtre.[3] Mais, à ma connaissance, si les distinctions entre les troupes – de la Comédie-Française et du Théâtre Italien, par exemple – ont été formulées et intégrées dans la vie théâtrale de l’Ancien régime, la notion de ‘répertoire’ en tant qu’ensemble signifiant au sein d’une tradition théâtrale n’a été convoquée quant à elle que pendant la Révolution française. Quoi qu’il en soit, le traitement autonome de ce répertoire, c’est-à-dire en termes uniquement esthétiques (la part d’un tel genre) ou d’histoire littéraire (la part d’un tel auteur) paraît éminemment problématique.

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Dans mon livre Les Spectacles francophones à la cour de Russie (1743-1796): l’invention d’une société j’ai exploré les circulations théâtrales transnationales pour reconstituer un répertoire des pièces représentées en français dans un pays située à la périphérie de l’Europe. Une liste de 267 œuvres apparaît dans les appendices de mon étude. Cette liste alphabétique, qui recense l’ensemble des pièces françaises et francophones représentées à Saint-Pétersbourg ainsi que dans d’autres lieux de séjour de la cour a d’abord eu pour but d’accompagner une liste chronologique publiée dans le deuxième volume de ma thèse de doctorat.[4] A l’occasion de la sortie de ce livre, basé sur le premier volume de cette thèse, je souhaite mettre cet instrument de travail à la disposition de ceux qui s’intéressent à la constitution du quotidien théâtral dans l’Europe du XVIIIe siècle. Ce calendrier des spectacles met en avant l’aspect temporel de la vie théâtrale à la cour, ainsi que son inscription dans le cycle des cérémonies et des fêtes, politiques et religieuses.

La question qui me poursuit depuis le début de mon travail de thèse porte plus particulièrement sur les façons historiquement adéquates d’aborder quantitativement les répertoires dramatiques. Qu’est-ce que ces données chiffrées nous apprennent ? Est-il possible de tirer des conclusions ou, au moins, des renseignements de ces données de manière à aller au-delà de la présentation descriptive? Quels critères pourrait-on utiliser pour faire le lien entre une représentation théâtrale historiquement et socialement située et l’abstraction statistique? Dans mon livre je propose une tentative de réponse à ces questions en articulant la reconstitution du calendrier des spectacles et les premières analyses statistiques du corpus des pièces avec les contextualisations sociohistoriques. L’idée est pourtant d’inviter d’autres chercheurs à rejoindre une réflexion critique sur la portée épistémologique des données chiffrées et leur valeur argumentative – tout en utilisant les nouveaux instruments de travail.

– Alexeï Evstratov

[1] Rahul Markovits, Civiliser l’Europe. Politiques du théâtre français au XVIIIe siècle ([Paris], 2014).

[2] Martine de Rougement, Lа vie théâtrаle en Frаnce аu XVIIIe siècle (ParisGenève, 1988), p.54.

[3] D’après le Trésor de la Langue Française Informatisé, Voltaire emploie le terme en 1769, pour désigner ‘liste des pièces que les comédiens jouent chaque semaine’. En 1798, le dictionnaire de l’Académie Française fixe une autre notion : ‘liste des pièces restées en cours de représentation à un théâtre’ (http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=2824323900;).

[4] Alexeï Evstratov, Le Théâtre francophone à Saint-Pétersbourg sous le règne de Catherine II (1762-1796). Organisation, circulation et symboliques des spectacles dramatiques, thèse de doctorat, vol. 2 (Paris, 2012), p.17-192.

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