La fermentation des Lumières: Le Neveu de Rameau de Diderot

Étrange destin d’un texte: Le Neveu de Rameau est l’une des œuvres les plus fascinantes du dix-huitième siècle français, et pourtant elle n’a été lue que bien des années après sa conception en 1761 et son achèvement, vers 1774, lorsque Goethe a publié, en 1805, la traduction allemande d’une copie manuscrite, que Schiller lui avait communiquée. C’est d’abord dans une « retraduction » que l’œuvre a été communiquée aux lecteurs français, avant qu’enfin un voyageur en rapporte une version plus authentique de Russie et qu’enfin, à la toute fin du dix-neuvième siècle, le manuscrit autographe ne soit découvert dans la boîte d’un bouquiniste, sur les quais de la Seine.

frantz-1-cropped

Denis Diderot 1713-1784, par Charles Mazelin (1958). Image WikiTimbres.

Immédiatement, l’œuvre de Diderot a fasciné les plus grands, après Goethe et Schiller, Balzac, Hoffmann, Hegel, Barbey d’Aurevilly, et, plus tard, Aragon, Thomas Bernhardt, Jean Starobinski ou Michel Foucault. Aujourd’hui encore, alors que les interprétations se sont incroyablement multipliées, elle résiste et offre aux lecteurs une séduisante énigme. Philosophes ou littéraires, bien des critiques ont tenté de la réduire sans y parvenir. On la proposait jadis aux étudiants débutants, qui n’y comprenaient pas grand chose. Mais ce premier contact avec Diderot pouvait être déterminant: ce fut le cas pour moi. Je traduisais alors sagement Horace, sans faire le rapprochement avec ce texte, que son auteur nous propose comme une « satire », la seconde d’une série, dont la première, composée en 1773, s’intitule Satire première sur les caractères et les mots de caractère, de profession etc., mais qui s’est arrêtée là.

Comme le philosophe, qui nous raconte sa rencontre avec Jean-François Rameau, nous ne savons quelle réaction adopter devant un personnage amusant, totalement amoral, qui ruine toutes nos certitudes. Les questions qu’il nous adresse n’appartiennent pas seulement à son époque. Ne sommes-nous pas, comme Diderot, confrontés tous les jours aux contradictions entre nos désirs et les exigences de la vie en société, entre les principes généraux de la morale et les lois établies, entre nos exigences d’universalité ou notre pensée de l’homme en général et l’infinie particularité des individus.

Au moment précis où la pensée des Lumières atteint son apogée, elle se trouve confrontée à une critique profonde, qui la mine et la nourrit au plus profond: Rousseau, dès la Lettre à d’Alembert, Voltaire, avec Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, Diderot, avec Le Neveu de Rameau, ont instillé bien avant Sade les ferments d’une crise magnifique. Le dialogue entre « moi » et Rameau s’émancipe des règles de la rhétorique et de la dialectique des « entretiens » idéologiques si fréquents aux dix-septième et dix-huitième siècles. Il adopte la marche libre d’une conversation dont les protagonistes ne s’entendront jamais qu’à demi: « Rira bien qui rira le dernier ». Tels sont les derniers mots prononcés par Rameau.

Il est significatif que ce soit la poésie qui vienne ici donner naissance aux idées. Car Le Neveu de Rameau est un texte de la plus haute poésie, dans le sens où on l’entend au delà de toute question de « genre ». Avec lui, comme avec Rabelais, Horace ou La Fontaine, la satire se porte à la hauteur de ces œuvres inépuisables qui remettent en question l’ensemble des représentations du monde qui se sont élaborées dans une société. Avec ce personnage, Diderot met en scène un groupe social, celui de cette « Bohême littéraire », ces « Rousseau du ruisseau » dont parle Robert Darnton. Ces parasites, tigres et fauves au service des puissants et de l’ordre établi, poux ou tiques si on les rapporte à leur véritable importance comme écrivains, révélés par le cynisme de Rameau, donnent une image de l’immense chaîne des dépendances qui unit les faibles aux puissants et ceux-ci à quiconque est plus fort qu’eux ou leur paraît tel. Cette cohorte venimeuse figurerait très bien aujourd’hui celle des hôtes habituels de plateaux de télévision.

‘Dans le café de la Régence, au Palais-Royal, Diderot rencontre Jean-François Rameau’. Dubouchet, graveur; Hirsch, dessinateur (1875). Image BnF.

‘Dans le café de la Régence, au Palais-Royal, Diderot rencontre Jean-François Rameau’. Dubouchet, graveur; Hirsch, dessinateur (1875). Image BnF.

Le neveu est-il un comédien génial mais sans emploi? Un musicien raté? Un Diogène trop conséquent? Ce qui est sûr, c’est que son talent est d’imiter non seulement des personnages, mais des situations et des œuvres d’art, singerie de l’art qui désigne sans cesse l’œuvre absente mais la fait surgir dans l’écriture de Diderot. Une quinzaine de pantomimes, décrites par le narrateur, estomaqué, puis subjugué souvent et parfois ému, indigné mais toujours incroyablement amusé, emportent l’écriture de Diderot au delà de toute figuration vers une étonnante musique: « Que ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c’était une femme qui se pâme de douleur; c’était un malheureux livré à tout son désespoir; un temple qui s’élève; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre; c’était la nuit, avec ses ténèbres; c’était l’ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. » En plein dix-huitième siècle rationaliste, Le Neveu de Rameau ouvre ainsi à l’imaginaire les portes de la littérature.

– Pierre Frantz

One thought on “La fermentation des Lumières: Le Neveu de Rameau de Diderot

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s