Editorialités: pratiques et enjeux à travers les siècles

Après la journée consacrée aux « Matérialités » du livre, qui s’était déroulée en janvier 2015, la collaboration entre l’Université d’Oxford et l’Université de Fribourg (Suisse) – familièrement surnommée Oxfrib ou Fribox selon les goûts – a fait son retour en novembre dernier à la Maison Française d’Oxford, pour une troisième édition: « Editorialités: Practices of Editing and Publishing ».

ploix-fig1Selon une pétition rédigée par le London book trade en 1643, le statut conféré aux professionnels du livre en France est tenu en haute estime, et on lui fait l’honneur de lui réserver une place à la « périphérie de la littérature » (cité dans Wheale, Writing and Society, 1999, cf. ici). La journée d’études a placé cette périphérie littéraire au centre de l’attention. Parce qu’il ne peut y avoir de centre sans périphérie, ni de périphérie sans centre, les intervenants ont montré avec conviction l’influence et le rôle essentiel de l’édition dans la création de l’œuvre littéraire. Deux perspectives générales m’ont semblé se dessiner: l’enquête sur les tenants et les aboutissants de la genèse du livre en tant qu’objet pour en comprendre davantage la signification, et l’étude des difficultés que peut poser l’œuvre à l’éditeur-critique, par sa nature problématique ou son contexte de création. (Pour les résumés des communications, voir ici).

La présentation initiale de la journée a d’emblée permis de concilier ces deux perspectives. Proposer des éditions modernes des manuscrits-recueils médiévaux invite à élucider les ressorts sous-jacents de leur compilation, à travers la recherche des réseaux de convergence et des réalités matérielles de production qui furent les leurs (Marion Uhlig).

Le plus souvent, l’enquête sur l’ethos du compilateur se mène via le paratexte. Une enquête d’autant plus nécessaire, dans le cas des textes de la Renaissance, car le terme d’« imprimeur-libraire », communément utilisé, est trop large pour déterminer avec précision la nature de l’intervention éditoriale (Nina Mueggler). Dans le cas de Gille Corrozet, Nina a également soulevé le problème décisif et récurrent de la confrontation de deux identités. Le compilateur étant lui-même auteur, que dire de son ethos éditorial, qu’il revendique consciencieux, fidèle et soigné, lorsque l’on constate une tendance à « ajouter du liant » et à anoblir le style des textes qu’il assemble?

Souvent, la transformation d’une œuvre par le geste éditorial relève d’une véritable démarche herméneutique. Louis le Roi, traduisant le Banquet de Platon, reterritorialise et assimile le texte source: la réorganisation signifiante du récit et l’importante présence de commentaires exégétiques, font du Banquet un texte chrétien (Antoine Vuilleumier).

Plusieurs autres exemples d’éditions guidées par un paradigme de lecture préconçu et adressées à un lectorat spécifique ont été développés. Grâce à une relecture critique des Parallèles Burlesques de Dufresnoy, inclues dans l’édition de J.F. Bernard des Œuvres de Rabelais (1741), Olivia Madin a notamment montré le rôle du paratexte dans la réappropriation féministe de l’œuvre. Emma Claussen a donné un brillant aperçu de l’engagement politique des rééditions successives de la Satyre ménippée dans le contexte des guerres de religion.

Dans certains cas, l’objectif de l’éditeur ne se limite pas à servir le texte original ou le lectorat contemporain, et peut avoir pour but principal l’autopromotion. A l’image de la démarche de justification et de valorisation de Louis le Roi dans ses commentaires, Corneille, de manière encore plus marquante, édite ses propres pièces pour en faire un répertoire de référence d’une théorie théâtrale universelle (Marine Souchier).

La question du positionnement de l’édition par rapport au texte source est centrale lorsque les obstacles imposés par le matériau textuel problématisent l’édition. Le texte épars que constitue Lamiel de Stendhal, assemblage de multiples réécritures et fragments dont la logique échappe souvent au critique, en offre un exemple probant (Sarah Jones). La relation entre éditorialité et fidélité par rapport à l’œuvre est d’autant plus problématique lorsque l’auteur fait preuve d’un engagement pugnace sur les modalités de la publication de ses propres œuvres (Jean Rime). Les écrits journalistiques de George Sand, à « logique médiatique » et rédigés collectivement, offrent, de surcroît, un nouvel exemple de tension entre l’œuvre à publier et la tradition éditoriale moderne, solidement ancrée dans une « logique de l’auteur ».

On a été amené à élargir le champ d’étude à d’autres genres. Le texte théâtral étant subordonné aux contingences des répétitions et à l’appropriation du metteur en scène, la représentation théâtrale déstabilise la conception habituelle de l’éditorialité (Vanessa Lee). Le médium non textuel du cours magistral ou séminaire entraîne également une série de problèmes pour l’édition. Dépendant de l’intermédiaire d’une transcription, elle-même, souvent déformante, le contenu du cours, consubstantiel à la présence physique de la voix, est en proie à se dénaturer (Sophie Jaussi).

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La conférence plénière de Catriona Seth, riche d’anecdotes et d’exemples, a retracé l’histoire fascinante de la réception d’André Chénier à travers les éditions successives de ses œuvres. Chargées de fortes implications politiques au tournant du siècle, les éditions bâtissent une mythologie de l’auteur en tant que figure victimaire de la Révolution. Elles participent également à l’établissement de la gloire posthume d’un poète: à titre d’exemple, Latouche (1819) et Walter (1940) font du dernier vers du poète un vers nettement conclusif, presque épigrammatique, en parfaite corrélation avec l’image d’un poète posant un point final avant de monter sur l’échafaud. L’Anthologie de la poésie française co-dirigée par Catriona Seth conserve le véritable vers de conclusion, « Ce sera toi demain, insensible imbécile »; vers authentique, mais orphelin, non rimé, qui évacue l’effet de sublime.

Qu’Oxford fût le lieu de cette journée pourrait presque sembler opportun: l’Oxford University Press, bien sûr, mais également la Voltaire Foundation, font de cette ville un haut lieu de l’édition. La répercussion des choix éditoriaux comme engagement, fidélité, distanciation, clarification, justification, assimilation, unification, appropriation, promotion ou autopromotion soulèvent chaque jour des questionnements dans la maison abritant le travail de réédition de l’œuvre complète de Voltaire: l’article de Gillian Pink publié récemment (accessible ici) en offre un aperçu révélateur.

« Génialissimes ». C’est par ce terme qu’Alain Viala a décrit les intervenants dans sa conclusion générale en fin de journée. Le succès de cette rencontre revient avant tout aux organisateurs: Professor Alain Viala, Dr Kate TunstallDr Emma ClaussenGemma Tidman et Olivia Madin.

– Cédric Ploix, doctorant, St Hugh’s College

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