Un ennemi distingué: Bergier face à Voltaire

Nicolas-Sylvestre Bergier (image Wikicommons).

Nicolas-Sylvestre Bergier (image Wikicommons).

Des ennemis, Voltaire n’en manque pas, comme on sait, et particulièrement chez ceux qu’on appelle les antiphilosophes.[1] S’ils ont le malheur d’être aussi vindicatifs que lui, il ne les épargne guère, et quoi qu’il arrive, il les harcèle de pointes, les enterre sous les quolibets, quand il ne se laisse pas aller à de moins glorieuses attaques. Pourtant, à côté des Fréron, Le Franc de Pompignan, Nonnotte, Chaumeix et quelques autres, qui doivent à l’acrimonie de Voltaire l’essentiel de leur postérité, il y a une exception qui confirme la règle: un apologiste que, de manière étonnante, Voltaire n’attaque pas frontalement et qu’il semble même ménager; un défenseur de la religion catholique pour lequel il manifeste indéniablement une certaine estime intellectuelle; bref, un champion du christianisme qui reste fréquentable en pleine campagne contre l’Infâme! Cette perle rare, c’est l’abbé Nicolas-Sylvestre Bergier.[2]

Bergier, Le Déisme réfuté par lui-même (Paris, 1765), page de titre.

Bergier, Le Déisme réfuté par lui-même (Paris, 1765), page de titre.

Qu’a-t-il pour bénéficier d’un tel traitement de faveur? Pourquoi cette polémique sans animosité, telle qu’elle se manifeste dans une seule œuvre, les Conseils raisonnables à M. Bergier (qui paraît ce mois-ci dans le tome 65c des Œuvres complètes de Voltaire) – absence d’acharnement assez rare pour être notée? C’est que ce n’est pas un apologiste comme les autres. Par son itinéraire tout à fait exceptionnel, il est devenu celui par qui l’Eglise peut ambitionner de battre les incrédules sur leur propre terrain, celui d’une libre pensée en débat: entendons qu’il n’est pas un théologien dogmatique étalant ses autorités, mais un penseur qui accepte de se plier aux règles du débat rationnel. En cet âge de cercles littéraires ou intellectuels, la ‘fréquentation’ des philosophes se fera, avec l’abbé Bergier, au sens le plus littéral du terme: il ira sur les terres de ses ennemis, en assistant, par exemple, aux fameuses soirées du baron d’Holbach, où il s’est fait introduire par son frère, François-Joseph Bergier, libertin et libre penseur, qui a des convictions aux antipodes des siennes. Diderot ne se fera pas faute d’ailleurs de vanter à son propre frère, avec lequel les relations sont tendues, ce modèle de coexistence pacifique! L’abbé cessera cependant ses passages quand il se mettra à attaquer franchement les principes des athées matérialistes qui viennent de frapper un grand coup avec le Système de la nature, dont l’auteur véritable, derrière le pseudonyme de Mirabaud, n’est autre que d’Holbach lui-même. C’est une cible que Bergier partage avec Voltaire, même s’ils ne sont pas du même bord.

Bergier, L’Apologie de la religion chrétienne (Paris, 1769), page de titre.

Bergier, L’Apologie de la religion chrétienne (Paris, 1769), page de titre.

Ce qui fait vraiment l’importance de Bergier c’est que figurent à son tableau de chasse rien moins que trois grands penseurs considérés comme les principaux dangers pour la religion catholique: d’Holbach, Rousseau et Voltaire! En quelques années il a enchaîné les réfutations de leurs œuvres: il réplique coup sur coup à Rousseau dans Le Déisme réfuté par lui-même (1765), aux nombreuses productions voltairiennes dans L’Apologie de la religion chrétienne (1769), et au Système de la nature du baron d’Holbach dans l’Examen du matérialisme (1771). Entre Rousseau et Voltaire, Bergier aura eu le temps de réfuter l’Examen critique des Apologistes de la religion chrétienne, attribué alors à Fréret, dans La Certitude des preuves du christianisme (1767). C’est précisément cet ouvrage qui va décider Voltaire à répliquer, et c’est ainsi que naissent les Conseils raisonnables. Si Bergier est sensible à l’originalité de la position de Rousseau et à la radicalité de d’Holbach, Voltaire tiendra toujours une place à part dans son combat: il le considère comme le patriarche des incrédules, celui qu’il convient donc de réfuter de préférence pour contrarier la séduction de ses persiflgages iconoclastes – figure de proue d’autant plus à craindre qu’elle s’abrite lâchement derrière de multiples pseudonymes. Bergier a cependant presque toujours la correction de ne pas les dévoiler, quelque transparents qu’ils soient. L’animosité ne se cache pas cependant en privé et le ressentiment est perceptible dans la manière dont Bergier rend compte de la mort de Voltaire à un de ses correspondants le 20 mars 1778: ‘Voltaire a crevé comme il devait naturellement le faire avec le sombre désespoir d’un réprouvé’!

Bergier, La Certitude des preuves du christianisme (Paris, 1767), page de titre.

Bergier, La Certitude des preuves du christianisme (Paris, 1767), page de titre.

On prend la mesure de son originalité de ‘philosophe chrétien’ quand on considère sa trajectoire d’ensemble, jusqu’à la fin de sa vie en 1790. S’il adopte volontiers des positions qui le classsent parmi les conservateurs (comme son rejet de la reconnaissance des unions protestantes par exemple), il est aussi un théologien hétérodoxe, que sa hiérarchie regarde d’un œil méfiant. Non seulement il collabore à l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke, qui prend la relève ostensible de celle de Diderot et D’Alembert, mais il oriente également certains dogmes vers des positions moins rigoristes, en ne se prononçant pas ainsi sur la damnation des enfants non baptisés. Si socialement et politiquement il appartient incontestablement au camp des antiphilosophes, intellectuellement il participe d’une forme d’acculturation philosophique dont témoignent ses positions doctrinales, qui lui valent souvent la censure de l’Eglise.

Comment qualifier un tel personnage? le plus philosophe des antiphilosophes? Grimm dans la Correspondance littéraire du 15 avril 1767 estime qu’il ‘est un homme très supérieur aux gens de son métier’ mais ajoute perfidement: ‘C’est dommage que sa bonne foi lui fasse exposer les objections de ses adversaires dans toute leur force, et que les réponses qu’il leur oppose ne soient pas aussi victorieuses qu’il se l’imagine’. Maintenant que le combat est passé, et que chacun peut choisir son vainqueur, on peut surtout apprécier de voir Voltaire choisir un ennemi qu’il ne se contente pas de ridiculiser.

– Alain Sandrier, Université Paris Nanterre

[1] Un dictionnaire de référence vient de paraître à leur sujet: Dictionnaire des anti-Lumières et des antiphilosophes, éd. D. Masseau (Paris, 2017). Il faut également citer les travaux pionniers de Didier Masseau, Les Ennemis des philosophes (Paris, 2000) ainsi que la synthèse d’Olivier Ferret, La Fureur de nuire (SVEC 2007:03).

[2] Voir la monographie de Sylviane Albertan-Coppola, L’Abbé Nicolas-Sylvestre Bergier (1718-1790) (Paris, 2010).

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2 thoughts on “Un ennemi distingué: Bergier face à Voltaire

  1. Ajoutons que Bergier a ingénument montré le début de son “Examen du matérialisme” à Diderot et à d’Holbach, sans se douter un instant qu’il s’adressait à l’auteur même du “Système de la nature” ! « Diderot et d’Holbach, écrivit-il à l’abbé Trouillet le 6 juin 1770, ont vu le premier cahier et le plus essentiel : ils ont répondu que cet ouvrage serait regardé comme victorieux dans mon parti, mais que je n’entendais pas leur langage, et qu’il n’y a pas cinquante personnes à Paris qui soient en l’état de l’entendre » (cité dans “Un théologien au siècle des lumières : Bergier. Correspondance avec l’Abbé Trouillet, 1770-1790”, présentée par A. Jobert, Lyon, Centre André Latreille, 1987, p. 58). Ayant pris connaissance du manuscrit de l’abbé Bergier, Diderot en a rapidement esquissé une réfutation sous le titre “Principes philosophiques sur la matière et le mouvement”, qui se rapporte exactement au premier chapitre de l’”Examen du matérialisme”. Il y souligna contre Bergier les principes fondamentaux du matérialisme : l’autodynamisme de la matière et son hétérogénéité.

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