Fausser le climat pour mieux s’exprimer? Stratégies de discours dans la philosophie politique de la Renaissance aux Lumières

Guiseppe Arcimboldo, ‘Hiver’ (1573).

Guiseppe Arcimboldo, ‘Hiver’ (1573). Courtesy of giuseppe-arcimboldo.org (CC by 4.0).

Pour expliquer l’hypothèse de lecture de mon livre, Les Climats du pouvoir: rhétorique et politique chez Bodin, Montesquieu et Rousseau, je voudrais me référer à la blague suivante, tirée d’un article du Dictionnaire de Trévoux:

‘Le froid, dans le figuré, est une métaphore établie; mais il ne faut point qu’elle passe les bornes: & l’Italien qui disoit à son retour de Pologne, que les personnes de ce pays-là étoient si froides, que leur conversation l’avoit enrhumé, outrait la métaphore.’ (‘Froid’, Dictionnaire de Trévoux)

Durant l’Ancien Régime, la popularité des discours climatologiques et déterministes tenait non seulement aux effets de science qu’ils apportaient à la conversation mais à leur flexibilité rhétorique. C’est pourquoi il faut noter la sagesse de l’article ‘Froid’ du Dictionnaire de Trévoux qui ironise sur la facilité des corrélations à laquelle la logique déterministe peut trop souvent donner lieu. Entre la température et le tempérament, le potentiel rhétorique des associations fait voir un glissement métaphorique qu’on peut aisément exagérer ou dissimuler à des fins multiples. Dans mon livre, qui porte sur les appropriations politiques du climat, le but n’est pas nécessairement de faire rire. Mais on retrouve le même écart créatif à l’égard de cette théorie prétendument scientifique.

C’est un ludisme qui échappe parfois aux analyses, surtout en raison du passé controversé des théories des climats. Celles-ci ne méritent souvent que des explications historiques et épistémologiques. On considère souvent le discours comme une erreur de l’époque, comme si son ‘primitivisme’ ou manque de rigueur scientifique neutralisait quelque peu sa charge ethnocentrique. D’où la tendance à expliquer les différentes versions de la théorie en bloc, en fonction d’une épistémè qui n’est plus la nôtre, mais qui entrent dans une généalogie de nos origines et de nos progrès scientifiques. Ainsi, Bodin croyait à la théorie des climats à cause des influences de la cosmologie; Montaigne et La Mothe Le Vayer y recouraient grâce à l’ouverture chorographique (géographie axée sur la description) fournie par les récits de voyage et ainsi de suite. Toutefois, de telles lectures désamorcent le déterminisme climatique et le neutralisent par l’explication. Ainsi, en soumettant le discours à des déterminismes épistémologiques, on risque de passer sous silence les logiques internes du discours, c’est-à-dire leur créativité propre.

C’est ici que je voudrais dégager l’ironie des théories des climats. Chez Bodin, Montesquieu et Rousseau, les théories des climats s’avèrent conscientes d’elles-mêmes ainsi que des erreurs géographiques qu’elles véhiculent. Autrement dit, les discours des climats ne sont pas nécessairement une chasse gardée pour les historiens de la science. Dans le cas des appropriations politiques, ils peuvent jouer un rôle prépondérant dans la structure argumentative de l’ouvrage et inviter à des usages métaphoriques. Mon livre propose une lecture en profondeur de ces arguments, tant sur la forme que sur le fond, les reliant aux grandes théories politiques de la période: la souveraineté, le constitutionnalisme et le républicanisme. J’avance que l’usage créatif du discours climatique révèle différents niveaux de lecture et différents types de lecteurs.

Charles-Louis de Secondat, Baron de La Brède et de Montesquieu

Charles-Louis de Secondat, Baron de La Brède et de Montesquieu (anonymous portrait, 1728). Public domain.

Pour revenir à la blague du Trévoux, il faut cependant convenir que, contrairement à la voix narrative qui annonce l’humour du ‘rhume’, les corrélations température-tempérament des déterminismes climatiques tendent à estomper leurs marques énonciatives. La tentative est de confiner à une vérité scientifique. La dimension rhétorique se dissimule derrière l’observation empirique. De là, le discours se réclame d’une vérité physique, des observations avérées par la connaissance géographique, pour objectiver une position scientifique, que mon étude explique, de différentes manières, comme un homme de paille. C’est ce voile de la ‘scientificité’ qui abrite une stratégie détournée ou ‘ésotérique’ (Leo Strauss) de représenter le pouvoir. Moins des ‘caractères’ sociologiques ou des indices de la diversité humaine, les climats cachent une philosophie du pouvoir. Une grande partie de mes analyses expliquent le pourquoi de cette dissimulation que les théories de Strauss – mais aussi l’héritage des miroirs des princes – aident à structurer. Pour les modèles gouvernementaux et absolutistes de l’Ancien Régime, le discours climatique sera envisagé en tant qu’un idiome destiné aux législateurs, qui imite le manque de transparence de leur pouvoir, c’est-à-dire les arcana imperii, afin de mieux les influencer.

– Richard Spavin

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