‘La nouvelle édition de ces choses merveilleuses’

Page de titre de notre texte de base

Page de titre de notre texte de base.

Passage de la mer Rouge à pied sec, arrêt du Soleil et de la Lune, résurrection des morts, transformation de la farine en anguilles, refus de s’agenouiller devant le Consistoire de Genève, habitude d’entendre le contraire de ce qui est dit et écrit, tours de passe-passe de Rousseau à Venise: tel est l’assemblage – hétéroclite, on en conviendra – de ‘miracles’ – ou prétendus tels – dont Voltaire se gausse en les réunissant au sein de cette Collection des lettres sur les miracles. Ecrites à Genève, et à Neufchâtel. L’ouvrage est loin d’avoir la rigueur d’un quelconque traité susceptible de répondre aux très sérieuses Considérations sur les miracles de l’Evangile pour répondre aux difficultés de M. J.-J. Rousseau (1765) publiées par le pasteur David Claparède, qui fournissent le prétexte de la première intervention de Voltaire, dans une feuille volante intitulée Questions sur les miracles, à M. le professeur Cl……. par un proposant. Loin même d’être, dans sa forme finale, le fruit d’un projet concerté dès l’origine: d’Autres questions, puis une Troisième Lettre paraissent peu après, et l’affaire aurait pu en rester là. Mais lorsque John Turberville Needham publie une Réponse au ‘proposant’, son intervention met le feu aux poudres, et la présence à Genève du prêtre catholique irlandais – présenté, pour l’occasion, comme un jésuite anglais – suscite encore un rapprochement avec les derniers épisodes des troubles qui agitent alors la République (affaire Covelle, poursuites contre Rousseau), relançant successivement l’activité de l’artillerie de Ferney: à jets continus, ce sont au total vingt Lettres qui se succèdent, entre mi-juillet 1765 et janvier 1766; elles seront au mois de mai réunies au sein d’un recueil, qui comporte aussi les réponses de l’adversaire, dûment annotées, le tout entrelardé de paratextes.

Aux circonstances singulières qui conduisent à la publication de la Collection s’ajoute ultérieurement une histoire éditoriale complexe: d’abord dans les Nouveaux Mélanges (voir OCV, t.60A), puis dans les collections dites ‘complètes’ des Œuvres de Voltaire, à commencer par l’‘encadrée’, le recueil est défait, ramené à la succession des Lettres originales à l’exception de l’une d’entre elles, réutilisée entre-temps dans les Questions sur l’Encyclopédie. Si les éditeurs de Kehl cherchent à retrouver l’esprit du recueil, ils ne réintroduisent les textes de l’adversaire, jugés excessivement ennuyeux, que sous la forme d’extraits. Les choix qui ont conduit à éditer, dans ce volume des OCV, l’intégralité de la Collection, accomplissent ainsi – osons le mot – une résurrection: le texte, connu par la suite sous le titre trompeur de Questions sur les miracles, n’a pas été donné à lire sous cette forme depuis plus de 250 ans. C’est l’occasion de procéder à une redécouverte qui permet d’apprécier, dans leur diversité, les expérimentations que Voltaire y effectue.

Expérimentation, d’abord, dans la construction a posteriori d’un recueil, organisé autour d’une fiction minimale qui s’invente au fil des Lettres, à l’intérieur d’un cadre narratif et discursif faisant intervenir une foule de personnages, les uns fictifs, proches des marionnettes qui peuplent l’univers des contes, les autres réels mais largement fictionnalisés, chacun doté d’une voix propre: de quoi orchestrer un beau raffut par la mise en place d’une structure polyphonique qui tient à la fois – sans se réduire à l’une de ces composantes – du micro roman épistolaire, du brûlot polémique et du pamphlet.

Expérimentation aussi dans la diversification de modes d’écriture pamphlétaire, même si l’on retrouve à l’occasion les recettes éprouvées d’une entreprise visant à faire taire l’adversaire en l’accablant de ridicules et en discréditant son discours: Needham se prétend-il imprudemment ‘qualifié par ses recherches’ pour faire pièce aux objections des incrédules? Il s’agira conjointement de disqualifier sa personne et ses interventions dans l’espace public: le pseudo-savant qui a cru observer, au cours d’expériences mal conduites sur de la farine de blé ergoté délayée dans de l’eau, sa ‘transformation’ – voire sa ‘transfiguration’ – en ‘anguilles’, lui-même ‘jésuite transfiguré’, devient le ‘jésuite des anguilles’, enfin l’‘anguillard’, que son ‘galimatias’ désigne comme un homme à enfermer. Il est même condamné ‘à faire amende honorable une anguille à la main’ avant d’être ‘lapidé’: il ne s’agit cependant que d’une exécution de papier, et le coupable finit d’ailleurs par s’échapper. Jean-Jacques aussi réchappe à sa propre lapidation, mais l’affaire est plus sérieuse.

Expérimentation encore, à l’occasion de l’évocation des troubles qui affectent Genève, d’une pensée politique dont les éléments se mettent en place: les tirades enflammées d’un Covelle, doté d’une éloquence dont l’original était sans doute incapable, sur la liberté, qui est tout à la fois liberté de penser et accomplissement d’une libération du ‘despotisme presbytéral’, préludent aux textes ultérieurs sur les affaires genevoises (Idées républicaines, OCV, t.60B), avant l’ultime réécriture, en mode burlesque, des tribulations qui agitent la ‘parvulissime’ dans La Guerre civile de Genève (t.63A).

Page 150 de notre texte de base

‘Je n’aime l’érudition que quand elle est un peu égayée.’ (Page 150 de notre texte de base.)

C’est dire que la Collection a enfin valeur de jalon dans une réflexion continue, ce que vérifie l’examen de celle, conduite en pointillés, sur la question des miracles: au niveau des arguments avancés comme des sources qui leur servent de fondement, les Lettres sur les miracles font aussi office de laboratoire dans l’élaboration de l’arsenal polémique qui nourrit en parallèle les rééditions contemporaines du Dictionnaire philosophique (OCV, t.35-36) ainsi que, par la suite, les opuscules antichrétiens des années 1766-1767, en particulier L’Examen important de milord Bolingbroke (t.62), Le Dîner du comte de Boulainvilliers (t.63A), jusqu’aux Questions sur l’Encyclopédie, dont une section de l’article ‘Miracles’ (t.42B) est ‘tirée d’une lettre déjà imprimée’ – la Douzième de la Collection, probablement après un essai infructueux de remaniement de la Première, fourni en Annexe de l’édition.

La Collection des lettres sur les miracles est en somme un objet étrange et foisonnant, à même de susciter la curiosité de quiconque s’intéresse à l’histoire éditoriale des ouvrages de Voltaire et à l’élaboration d’une manière et d’un positionnement polémiques sur des questions idéologiques importantes. Voltaire invente ici une formule appelée à une certaine fortune dans les productions tardives du ‘patriarche’, dont le fin mot est réservé au pseudo M. Beaudinet, ‘citoyen de Neufchâtel’: ‘Je n’aime l’érudition que quand elle est un peu égayée.’

– Olivier Ferret

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