Sur les traces de Jean Potocki

Jan Potocki

Jean Potocki par Anton Graff (1785). Image Wikimedia Commons.

Savant acharné, rêveur actif de la politique, voyageur inlassable, observateur inépuisable du monde, Jean Potocki[1] est assurément inclassable. Né en 1761 en Podolie, dans une famille appartenant à la plus haute aristocratie polonaise, il ne se plie pas pour autant à la vie protocolaire de son milieu[2]. Certes il épouse tous les modèles de sociabilité, la franc-maçonnerie, les salons, les clubs politiques, les sociétés savantes et les académies, le théâtre de société. Mais dans les grandes maisons de l’Europe dans lesquelles il passe, on garde le souvenir d’un original, à la fois éminent érudit et grand distrait. Doué d’une intelligence hors du commun et d’une capacité de lecture prodigieuse, il nourrit la conception d’un savoir total et universel.

Pour mieux cerner l’ambition totalisante du savant à laquelle répond, non sans ironie, son roman, activité de dilettante, plus que ses travaux d’historien auxquels il a consacré l’essentiel de ses forces, l’étude de la trace met en exergue le rapport foncièrement ambigu que Potocki entretient au réel. Considérer son œuvre sous l’angle de la trace, c’est à la fois appréhender la pensée d’un voyageur-historien insatiable qui, lors de ses périples et recherches, traque les vestiges des peuples anciens pour exhumer une humanité commune ou esquisser une histoire en marche, et à la fois analyser l’héritage littéraire, esthétique, philosophique que nous laisse un romancier et dramaturge sensible au caractère incertain d’un réel nécessitant, pour être connu, une construction interprétative.

La trace, dans les écrits de Potocki, cautionne-t-elle une lecture du monde postmoderne, qui suppose qu’il n’existe aucun accès au monde et au réel qui ne soit exempt de signes et ne dépende d’une interprétation ? Atteste-t-elle au contraire de l’existence pour l’auteur polonais d’un réel indépendant de toute interprétation et qu’il s’agit, à partir de vestiges sensibles, de reconstituer, de reformer et ainsi de reconnaître et retrouver ? C’est à cette question passionnante qui engage la nature même du réel que tentent de répondre les différentes études de notre ouvrage, sans chercher à lisser les contradictions apparentes d’un savant qui est aussi voyageur, historien, romancier, conteur, dramaturge… et qui par là même appréhende le monde selon une approche tantôt expérimentale, physique, sensible, tantôt théorique ou encore esthétique.

La dernière partie de l’ouvrage, quant à elle, est consacrée aux traces que Potocki a laissées à travers des textes récemment découverts et à ce jour inédits. Même s’il reste comme à son habitude peu loquace sur sa vie privée, ces lettres sont certainement parmi les plus intimes qu’il ait jamais écrites et représentent à ce titre un intérêt considérable.

– Émilie Klene

[1] Jean Potocki, Œuvres I-V, éd. François Rosset et Dominique Triaire, 6 vol. (Louvain, 2004-2006).

[2] Voir François Rosset et Dominique Triaire, Jean Potocki. Biographie (Paris, 2004).

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