Enfin Moland vint ou comment reprendre le flambeau

La première partie de cette notice, ‘Moland avant Voltaire’, peut se lire ici.

2. Moland et Voltaire

Portrait de Louis Moland dans H. Carnoy, Dictionnaire biographique des hommes du Nord, I. Les contemporains (Paris, 1894), p.134. (artiste inconnu)

Commençons par dire qu’en l’état présent de nos connaissances nous ne savons rien de concret concernant la genèse de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire, ni si Moland lui-même en était l’initiateur. Le prospectus initial, qui annonce une édition d’environ quarante-cinq volumes in-8o cavalier, attire surtout l’attention du lecteur sur le fait que ‘Ceux qui voulaient placer les Œuvres de Voltaire à côté des belles éditions de nos grands écrivains, qui se multiplient de toutes parts, ne trouvaient aucune édition qui pût les satisfaire. C’est cette lacune que nous entreprenons de combler.’ D’une part, il se peut que les Garnier aient tout simplement subodoré un créneau béant dans un marché lucratif; d’autre part – cas de figure peut-être plus probable – il se peut que Moland ait plaidé la cause d’une édition selon ses propres critères d’excellence qui pût en effet profiter des résultats des recherches entreprises – sur une période d’une quarantaine d’années – depuis l’époque de l’édition Beuchot. Ce même prospectus pourrait très bien porter la trace de sa propre plume: ‘Publiée sous la direction de M. Louis Moland, la nouvelle édition de Voltaire [présentée en tête du prospectus comme étant ‘conforme pour le texte à l’édition de Beuchot’] sera la plus complète de toutes, celle qui présentera un plus remarquable ensemble de notices, de commentaires et de travaux accessoires: études biographiques et bibliographiques, table générale analytique, enfin ce que les lecteurs sont accoutumés de trouver dans nos grandes éditions modernes. Le nom de l’éditeur si considéré des Œuvres de Molière, de La Fontaine, de Racine, de Rabelais, etc., suffit à garantir que notre édition ne laissera rien à désirer sous le rapport littéraire.’

Le nom de Beuchot dans ce contexte, comme inspirateur, n’a rien d’étonnant: de toutes les éditions de Voltaire, parues depuis la grande édition de Kehl, il n’y avait que la sienne qui pût satisfaire un critique comme Moland dont les préférences éditoriales étaient évidemment panoramiques. Si pour les uns, intellectuellement ou culturellement peu exigeants, les 72 volumes de Beuchot étaient un capharnaüm indigeste, pour d’autres – dont évidemment Moland – ils constituaient un véritable coffre aux trésors. Son édition à lui sera donc, qu’il l’ait dit ouvertement ou non, un hommage à un éditeur dont il admirait l’engagement indéfectible, et qu’il tenait à mettre à jour de la manière la plus efficace possible. L’édition de base sera donc celle de Beuchot, complétée de diverses manières par un Moland que l’on peut qualifier de disciple.

Voltaire. (estampe: Gallica, BnF)

A comparer les deux, nous ne discernons que peu d’innovations du côté de celui qui reprend un flambeau si brillamment porté en 1828-1833, car même si Moland arrive à ajouter au dossier Voltaire de nombreuses pièces inédites aussi importantes qu’éclairantes, même s’il arrive à ajouter par-ci par-là (au niveau des variantes et des notes) des compléments d’information essentiels, même s’il arrive à rédiger lui-même des introductions liminaires à une multitude de textes de toutes sortes, il ne s’écartera nullement de la marche de son modèle. Bref, il ne fait que l’actualiser de manière intelligente tout en y mettant son sceau personnel.

Comment illustrer cette affirmation? Elle se recommande à nous, comme un phénomène incontournable, dès le premier tome chez l’un comme chez l’autre. Dans sa Préface générale (t.1, p.[i]-xxxviii), Beuchot, conscient du fait que son édition à lui est infiniment plus scientifique que celles qui l’ont précédée, en conclut qu’elle sera donc infiniment plus utile qu’elles. Il s’applique donc, à l’exclusion de toute autre considération, à la situer comme l’apogée d’une longue lignée d’éditions de toutes sortes (dont évidemment il nous propose l’historique circonstanciée) et non point à nous proposer une explication raisonnée des dispositions internes de la sienne. Il nous propose comme qui dirait une explication éclatée: ‘comme j’ai mis, en tête de chaque division ou de chaque ouvrage ou opuscule, des préfaces ou notes, dans lesquelles je donne les explications que j’ai jugées nécessaires, je n’ai point à en parler ici’ (t.1, p.xxxi-xxxii). Les raison de son classement des parties intégrantes des Œuvres complètes ne sont donc pas immédiatement évidents. Moland, par contre, dans sa propre Préface générale (t.1, p.[i]-vii) tient d’emblée à donner, comme entrée en matière, ‘quelques explications sur le plan et sur l’économie de cette nouvelle édition […], tel est l’objet de cette préface’ (t.1, p.[i]). Dans dix paragraphes qui se tiennent, il définit et justifie ce qu’on peut appeler l’architecture interne de l’édition, laquelle n’est à tout prendre qu’un véhicule à proposer (quoique grossièrement) une présentation chronologique de la production voltairienne … aveu que fait Moland, de manière à éviter la controverse, en écrivant dans son Introduction au théâtre de Voltaire (t.2, p.[i]): ‘La présente édition commence, conformément à un usage traditionnel, par le théâtre. Cet usage ne tient aucunement, comme on l’a dit, à l’espèce de préséance qu’on accordait à la poésie sur la prose. Mais c’est qu’il est bon que, dans la suite des œuvres complètes, l’auteur apparaisse successivement tel qu’il s’est montré à ses contemporains, et que l’on assiste autant que possible au développement graduel de son esprit. […] Sous quel aspect se révèle d’abord Voltaire? Il se révèle d’abord comme poète dramatique et comme poète épique’ (p.[i]). D’où, par la suite, apparemment selon les avatars successifs de son personnage (mais en même temps selon une échelle de valeurs esthétiques bien connue, propre à ne pas froisser les tenants de l’école néo-classique), son classement ‘logique’ (Préface générale, p.ii-iii) en tant qu’historien, philosophe, romancier, nouvelliste et conteur, pour aboutir enfin à l’auteur des pamphlets qu’il nommait lui-même ses ‘élucubrations’, ‘petits pâtés chauds’, ‘rogatons’ ou ‘fromages’. C’est ainsi que Moland, à la différence de Beuchot, se met immédiatement au diapason de son lecteur qui est avide de comprendre quel est le ‘fil d’Ariane’ qui doit le mener à une meilleure compréhension de l’auteur et non moins à cette confiance indispensable qui doit s’instaurer entre éditeur et lecteur.

Or si, toutefois, j’ai plus haut caractérisé Moland de disciple de Beuchot, c’est que je m’intéresse tout particulièrement à certaines innovations vraiment révolutionnaires, faites par ce dernier, qui devaient être entérinées de tout cœur par ce premier. Comment, en effet, en tant que membre de l’équipe éditoriale que je suis, recruté il y a bien longtemps par Theodore Besterman pour aider à échafauder une édition à la fois synchronique et diachronique, présentée comme inédite, pouvais-je rester insensible devant une telle approche, évidemment inattendue, chez un éditeur du XIXe siècle? La présentation de textes de manière chronologique n’était en aucune façon pour Beuchot terra incognita. En vérité il s’y aventura délibérément quand il jugeait le procédé utile et éclairant. S’intéressant depuis longtemps aux éditions modernes de Voltaire (voir sa Préface générale, t.1, p.[i]-xxxviii), il n’ignorait pas que, dans l’édition Dalibon (1824-1832), Jean Clogenson avait décidé de classer toutes les lettres de Voltaire (LXVIII-XCV) de façon chronologique, ‘sans distinction des personnes à qui ou par qui elles sont écrites, c’est-à-dire sans les subdivisions de correspondances particulières établies dans les éditions de Kehl, et conservées depuis’ (t.1, p.xxvi et xxxi). Disposition qu’il adopta lui-même quelques années plus tard dans sa propre édition (LI-LXX).

Theodore Deodatus Nathaniel Besterman (1904-1976). (Studio Harcourt, Paris)

Mais Beuchot ne s’arrêta pas là. Il décida d’extrapoler cette méthodologie vers une multitude d’autres écrits qu’il intitule Mélanges (XXXVII-L). Si, dans sa Préface du volume 37, il annonce tout simplement la publication de cette masse par ordre chronologique, ce n’est que dans sa Préface générale qu’il s’en était expliqué: les sections discrètes, intitulées dans les éditions de Kehl et leurs imitations Mélanges historiques, Politique et Législation, Philosophie, Physique Dialogues, Facéties, Mélanges littéraires, devaient être classées ‘sous le titre de Mélanges, dans l’ordre chronologique, sans distinction de genre ni de matière’. Et de se justifier: ‘La classification que j’ai adoptée fait suivre au lecteur la marche de l’esprit de Voltaire. En commençant l’édition, je craignais d’être obligé de justifier longuement cette disposition; cela est superflu aujourd’hui, qu’elle a eu la sanction d’un grand nombre de personnes’ (t.1, p.xxxi). Non pas contre toute attente, Moland reprit le flambeau: ‘L’ordre chronologique donne seul une idée juste des travaux de cette existence extraordinaire, de leur multiplicité et de leur variété. […] C’est en mettant chaque œuvre à sa date qu’on permet au lecteur de se rendre compte à peu près de la marche suivie par le chef des philosophes, de voir ses prudents détours, ses diversions habiles, de deviner sa tactique […]. L’intérêt de certains morceaux augmente ainsi par juxtaposition et par contraste’ (t.1, p.iii). La seule différence que l’on puisse remarquer entre les deux érudits, ce sont des différences d’opinion sur la date de composition de tel ou tel écrit, car l’ordre de leurs tables chronologiques de la totalité des écrits de Voltaire (Beuchot, t.70, p.498-519; Moland, t.1, p.525-42), reflète l’ordre de leur publication de part et d’autre. Mais c’est l’existence même de ces tables qui autorise une question capitale: serait-on, par voie de conséquence, en droit de soupçonner qu’ils auraient pu découvrir, bien avant William Barber et Owen Taylor, les vertus d’une édition des Œuvres complètes entièrement chronologique?

L’Inspiration de l’artiste (c.1761-1773), par Jean-Honoré Fragonard. (The Metropolitan Museum of Art)

M’étant penché sur les travaux de Moland, j’admire sa constante fidélité à une conception très ardue de son rôle d’éditeur et d’érudit. Mais il y a un autre aspect de son portrait qui séduit sur le plan humain: c’est sa générosité d’esprit. Déjà le 13 juillet 1863, Sainte-Beuve lui reconnaissait la même qualité. Répétons-en l’essentiel: ‘M. Moland est […] le contraire de ces critiques dédaigneux qui incorporent et s’approprient sur le sujet qu’ils traitent tout ce qu’ils rencontrent et évitent de nommer leurs devanciers [et] dont le premier soin est de lever après eux l’échelle par laquelle ils sont montés’ (Nouveaux Lundis, t.5, p.274-75). En rendant constamment hommage aux efforts et aux découvertes de ses devanciers et de ses contemporains, qu’il nomme chaque fois sans faute, il prouve à l’évidence, quant à moi, qu’il était conscient du fait que le monument à Voltaire qu’il érigeait en 52 volumes était le fruit d’un travail collaboratif. En quoi n’est-il pas notre semblable et notre frère? Car, arrivés enfin au terme de tous les efforts consentis depuis cinquante ans pour donner vie à cette édition qui concrétise le rêve de Theodore Besterman, il me semble que, dignes successeurs de Moland, nous avons tous à notre tour érigé un monument, non seulement à l’érudition la plus pointue, mais aussi aux ressources inépuisables du travail en équipe qui a été bien mené et bien encadré.

John Renwick, Professeur émérite, University of Edinburgh

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