Mon été avec Voltaire: la numérisation de la collection Lambert-David

En mai 2021, on m’a approchée pour procéder à la numérisation de la collection Lambert-David, une série de manuscrits de Voltaire appartenant au professeur Peter Southam. Après une première phase de tests réalisée par un photographe professionnel, M. François Lafrance, le travail s’est déroulé dans les locaux de la Faculté des lettres et sciences humaines situés sur le campus principal de l’Université de Sherbrooke. Comme l’université ne dispose pas d’une salle et d’un équipement professionnel attitrés à la numérisation d’archives, les autres membres de l’équipe et moi-même avons rassemblé le matériel nécessaire pour entreprendre le projet. Tout au long du processus, j’ai pris soin de suivre les recommandations et les pratiques de trois institutions patrimoniales (Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque nationale de France et Musée Canadien de l’histoire) pour la numérisation des documents qui sont résumées dans le Recueil de règles de numérisation.* Je ferai ici un survol du processus de numérisation et de mon expérience de travail.

Le matériel et l’espace de travail

Pour numériser des documents, il existe deux types d’outils sur le marché: les numériseurs (scanner) et les appareils photo numériques. Le choix entre ces deux technologies dépend essentiellement de l’état des manuscrits qui composent la collection. Le numériseur possède plusieurs avantages: numérisation en très haute résolution, éclairage uniforme géré par l’appareil et aucune distorsion optique. Cependant, il est moins polyvalent que l’appareil photo (la surface de numérisation est limitée) et il est souvent beaucoup plus dispendieux. Dans le cadre de ce projet, nous avons opté pour l’appareil photo numérique. Voici donc une liste non exhaustive du matériel requis:

  • Un appareil photo numérique, de type DSLR et d’au moins 12 mégapixels (Recueil, p.10)
  • Un objectif: il est préférable d’opter pour un objectif de type zoom, c’est-à-dire avec une plage focale
  • Un support de stockage des données
  • Un ordinateur muni d’un logiciel de traitement d’images
  • Un trépied horizontal
  • Un système d’éclairage continu
  • Un arrière-plan de couleur neutre: blanc, gris ou noir
  • Une charte des couleurs: ColorChecker ou charte Q-13 (Recueil, p.12)

Notre objectif était de mettre en place un espace de travail temporaire à la fois efficace et économique. Plusieurs articles de l’équipement nous ont été donnés ou prêtés. L’appareil photo numérique (Canon Rebel T7) et son objectif (EF-S 18-55 mm) ont été empruntés au Comptoir de prêt du Service de soutien à la formation de l’Université de Sherbrooke. Le propriétaire de la collection, Pr. Southam, possédait déjà un trépied horizontal et M. Lafrance nous a gentiment imprimé un fond gris. Pour la captation et le traitement des images, j’ai utilisé mon ordinateur personnel équipé d’une vieille version de Photoshop et de Camera Raw. J’ai également installé le logiciel gratuit de Canon (EOS Utility), pour la captation des images à distance,ainsi que le logiciel de conversion de fichiers d’Adobe (Adobe Digital Negative Converter). L’utilisation d’un logiciel d’acquisition photo permet de régler les paramètres et déclencher l’appareil à distance évitant ainsi de toucher à l’appareil pendant la numérisation.

L’éclairage est un élément crucial pour prendre de belles photos. L’utilisation d’une lampe-éclair professionnelle est fortement conseillée (Recueil, p.12), mais il s’agit d’une pièce d’équipement très dispendieuse. Nous avons donc opté pour un éclairage en continu. J’ai d’abord emprunté quatre lampes DEL au Comptoir de prêt, mais comme il s’agit de matériel fortement en demande, j’ai terminé le projet avec un ensemble d’éclairage personnel composé de deux boîtes à lumière avec diffuseurs.

La pièce d’équipement qui a été la plus difficile à obtenir est la charte des couleurs. Bien que la ColorChecker soit plus fiable et plus facilement accessible, nous avons opté pour la charte Tiffen Q-13 de Kodak. Pour faciliter le traitement et s’assurer que chaque image est indépendante, la charte des couleurs devait se retrouver à côté de toutes les pages photographiées. Le format de la ColorChecker (12×9 cm) était donc peu pratique comparativement au format de la charte Q-13 (19×6 cm). De plus, par souci d’uniformité, il s’agissait de la même charte utilisée par le photographe François Lafrance lors de la première phase du projet.

Enfin, il fallait choisir un environnement de travail approprié. Il est préférable d’opter pour un local assez sombre (sans fenêtre) où la lumière ambiante est tamisée et constante. L’espace doit également être propre et exempt de poussière (Recueil, p.12). On dispose ensuite l’équipement en s’assurant de bien éclairer la surface de numérisation.

La démarche

Avant d’entamer le processus d’acquisition des images, il faut ajuster les paramètres de l’appareil photo. Il y a au moins quatre facteurs à prendre en considération: l’exposition, la balance des blancs, la netteté (mise au point) et le format d’enregistrement. L’exposition est influencée par trois paramètres: la sensibilité du capteur (ISO), l’ouverture du diaphragme et la vitesse d’obturation. Dans le cadre du projet, selon la suggestion du photographe François Lafrance, j’ai utilisé une ouverture de f/8, une vitesse de 1/100 et une sensibilité ISO de 100. Ces paramètres ne sont présentés ici qu’à titre indicatif et il peut être nécessaire de les ajuster selon la quantité de lumière disponible. L’important est d’avoir une image nette et bien exposée. J’ai également ajusté la balance des blancs en utilisant l’outil de EOS Utility et la charte des couleurs (cette étape fut effectuée au début de chaque séance de numérisation). Enfin, j’ai réglé les paramètres d’enregistrement dans un format RAW (CR2).

On peut maintenant procéder à la photographie des manuscrits. Il faut d’abord positionner le document sur la surface de numérisation. Il est important de bien le mettre à plat lorsque l’état du document le permet. Autrement dit, on doit respecter le manuscrit, sa préservation ayant priorité sur la qualité du fichier. On effectue ensuite le cadrage de l’image à l’aide de la ‘visée par l’écran’ du logiciel d’acquisition. J’ai affiché les grilles et les repères afin de m’aider à centrer le document. Il est conseillé de garder une marge minimum de 1 cm tout autour du manuscrit et de s’assurer que la charte des couleurs soit visible dans son entièreté. Il ne reste plus qu’à effectuer la mise au point et appuyer sur le déclencheur. Tous les documents ont été numérisés dans leur intégralité (recto et verso), même lorsque les pages ne contenaient aucun texte. Les fichiers ont été enregistrés sur un disque dur externe en prenant soin de les classer dans des dossiers bien identifiés.

Les fichiers (CR2) obtenus doivent ensuite être traités. Il fallait d’abord les convertir dans un format RAW universel (DNG) à l’aide du logiciel Adobe Digital Negative Converter. J’ai par la suite effectué quelques traitements à l’aide de Camera Raw(extension dePhotoshop). Pour chacune des images, j’ai effectué les traitements suivants: la balance des blancs, l’exposition et la correction de la déformation optique. J’ai ensuite ouvert le document dans l’interface de Photoshop et ajouté l’étiquette pour identifier le manuscrit. Toutes les images ont été enregistrées en format TIFF non compressé. Bien que je n’aie effectué aucun traitement de couleur (l’équipement à ma disposition ne me permettait pas de calibrer les appareils), j’ai pris soin de traiter et enregistrer les images dans l’espace colorimétrique recommandé dans le Recueil de règles de numérisation, soit Adobe RGB 1998 (p.11). Puisque la charte de couleur se retrouve sur chaque image, un tel traitement pourra être effectué a posteriori.

Des documents fragiles et précieux: les défis rencontrés

Pendant le processus de numérisation, j’ai rencontré des documents particuliers qui furent plus difficiles à numériser. Puisque l’intégrité et la préservation des archives ont priorité sur les copies numériques, les solutions devaient éviter toute altération du document original.

Correspondance Frédéric-Voltaire, f.1.

Le premier défi fut la numérisation d’un document qui avait été collé avec du ruban adhésif. Le ruban empêchait non seulement une bonne mise à plat, mais camouflait également une ligne de texte. Enlever le ruban adhésif aurait fortement endommagé le manuscrit. Après plusieurs discussions au sein de l’équipe et selon la suggestion du propriétaire, Pr. Southam, j’ai coupé une petite partie du ruban adhésif. Heureusement, cette manipulation a pu se faire sans altérer le document original.

Correspondance Decroze-Voltaire.

Le deuxième défi fut d’assurer une bonne mise à plat de documents pliés plusieurs fois. A la demande du propriétaire, j’ai aplati les documents en les compressant entre deux livres lourds. Ils ont ensuite été remis au propriétaire dans cet état (sans les replier) à la demande de celui-ci.

Vers de Voltaire.

Le troisième défi fut de photographier un manuscrit de très grande taille (41×78 cm). Le trépied de Pr. Southam ne me permettait pas de reculer suffisamment l’appareil pour capter le document dans son ensemble. J’ai d’abord essayé de procéder à main levée, mais l’instabilité et le manque d’éclairage rendaient l’exercice très difficile. J’ai donc utilisé un autre trépied que j’ai fabriqué avec mon père pendant mes vacances. Celui-ci me donnait une plus grande marge de manœuvre et me permettait d’éloigner davantage l’appareil du sujet à photographier. Enfin, pour assurer une bonne visibilité du texte dans l’image, j’ai également photographié le manuscrit en plus petites sections en suivant le sens de lecture.

Théâtre de Voltaire, t.1.

Le dernier défi, et non le moindre, fut la numérisation d’un document relié de 250 pages. La manipulation de ce document était très délicate et il était impossible de faire une mise à plat complète sans briser sa reliure. Une étudiante à la maîtrise en littérature de l’Université de Sherbrooke, Frédérika Jean, est donc venue m’aider. Elle tenait le document ouvert pendant que je prenais la photo. Pour faciliter le processus, le recto de toutes les pages a été photographié dans un premier temps et le verso dans un second temps.

Au cours de l’été, j’ai eu la chance de découvrir une collection exceptionnelle de manuscrits voltairiens. La numérisation de celle-ci permettra, à long terme, de faciliter son analyse et sa diffusion. Ce court article n’a pas la prétention de s’imposer comme outil de référence pour toute entreprise de numérisation. Il vise plutôt à conserver la mémoire technique et méthodologique de cette expérience en décrivant avec précision et transparence les étapes qui ont mené à la création des fichiers numériques de la collection Lambert-David. Cette expérience démontre bien qu’en combinant les efforts et les ressources de plusieurs intervenants, il est possible d’installer un espace de travail à la fois efficace et économique.

Espace de travail.

Je terminerai en remerciant toute l’équipe du ‘projet Voltaire’, Pr. Peter Southam, Dr Gillian Pink de la Voltaire Foundation, Pr. Louise Bienvenue, Pr. Nicholas Dion, Pr. Anick Lessard et M. Rock Blanchard, doyenne et directeur administratif de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke, ainsi que tous les collaborateurs ayant participé de près ou de loin au projet. Un merci spécial à François Lafrance, Yvon Blouin – mon père, et Frédérika Jean pour leur aide précieuse. Cette expérience m’a non seulement permis de perfectionner mes compétences en numérisation d’archives, mais également d’en apprendre davantage sur un personnage et une période de l’histoire que je connaissais trop peu. Je peux maintenant presque dire que j’ai passé un été en compagnie de l’un des philosophes des Lumières les plus célèbres: Voltaire!

Une pièce d’équipement fabriquée sur mesure

Le trépied du Pr. Peter Southam fut adéquat pour l’ensemble du projet. Cependant, la hauteur maximale du trépied ne permettait pas de photographier les documents de très grande taille. La numérisation d’un seul document ne justifiait pas l’achat d’un nouveau trépied ou d’un nouvel objectif. Pendant mes vacances, mon père et moi avons entrepris de confectionner un autre support. Après avoir pris connaissance de mes besoins, mon père, un homme très ingénieux et talentueux, a été en mesure de fabriquer un trépied horizontal à l’aide d’objets recyclés. Nous y trouvons, entre autres, deux bâtons de hockey, un vieux trépied trouvé dans une vente à débarras, un ancien poteau de tente, une équerre combinée sans sa règle ainsi que différents éléments issus d’objets amassés au fil des années. Le tout a ensuite été peint afin de le rendre plus uniforme. Ce nouveau prototype de trépied horizontal permet d’éloigner suffisamment l’appareil photo du sujet photographié afin de numériser des documents de grande taille dans leur entièreté. De surcroît, il est facilement démontable et ajustable. Le résultat est pratique, économique et écologique!

Sonia Blouin

Le support fabriqué.

* Marie-Chantal Anctil, Michel Legendre, Tristan Müller, Dominique Maillet, Kathleen Brosseau et Louise Renaud, Recueil de règles de numérisation [en ligne] (Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque nationale de France, Musée canadien de l’histoire, 2014), sur le site Bibliothèque et Archives nationales du Québec, http://collections.banq.qc.ca/bitstream/52327/2426216/1/4671601.pdf, consulté le 10 août 2022.

3 thoughts on “Mon été avec Voltaire: la numérisation de la collection Lambert-David

  1. Pingback: The Lambert-David manuscript collection project - Voltaire Foundation

  2. Merci beaucoup, Sonia Blouin, pour cette description détaillée de vos démarches ! Je penserai à votre été passé avec Voltaire lorsque j’aurai l’occasion de consulter ces belles images. – Jack Iverson

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