Gibbon et Voltaire: une rencontre fortuite?

Compte-rendu de l’ouvrage: Béla Kapossy et Béatrice Lovis (dir.), Edward Gibbon et Lausanne. Le Pays de Vaud à la rencontre des Lumières européennes, Gollion, Infolio, 2022

Dans le cénacle restreint des spécialistes du XVIIIe siècle peu sont ceux qui ignorent le rôle fondamental qu’a joué la ville suisse de Lausanne dans l’évolution intellectuelle de l’historien Edward Gibbon (1737-1794) et dans le parachèvement de son œuvre magistrale: The History of the Decline and Fall of the Roman Empire (6 vol., 1776-1788).

Par suite d’une conversion inopinée au catholicisme lors de ses années de formation à Oxford, le père du jeune Edward Gibbon décide de placer son fils sous le patronage d’un exigeant précepteur lausannois Daniel Pavillard (1703-1775), afin de lui faire retrouver le chemin de la foi anglicane.

A partir des années 1730, les étudiants étrangers deviennent nombreux à Lausanne, ville réputée pour la beauté de ses paysages et pour son académie huguenote du Refuge. La cité vaudoise, alors sous le contrôle de Berne, offre en prime un cadre politique extrêmement stable, ce qui la distingue de sa voisine Genève, périodiquement perturbée par des troubles politiques. Les précepteurs lausannois accueillent de nombreux élèves de marque, comme le comte de Lippe-Detmold. Lausanne fait dès lors partie de la crème des réseaux d’éducation internationaux européens. Une autre particularité qui distingue Lausanne de sa capitale bernoise ou de la cité de Calvin est la présence d’une noblesse oisive. Comme le rappelle l’historienne Danièle Tosato-Rigo (p. 74) l’existence d’une noblesse lausannoise garantissait que les jeunes étrangers de marque pouvaient acquérir des mœurs bourgeoises et fréquenter les cercles convenant à leur rang aristocratique.

Béla Kapossy et Béatrice Lovis (dir.), Edward Gibbon et Lausanne. Le Pays de Vaud à la rencontre des Lumières européennes (Gollion: InFolio, 2022).

C’est sur les trois séjours de Gibbon à Lausanne, les années d’apprentissage (1753-1758), l’étape du Grand Tour (1763-1764) et la retraite studieuse pour terminer le Decline and Fall of the Roman Empire (1763-1764) que revient l’ouvrage remarquable publié sous la direction de Béla Kapossy et de Béatrice Lovis: Edward Gibbon et Lausanne. Le Pays de Vaud à la rencontre des Lumières européennes. Comme Béla Kapossy le démontre dans l’article ‘Gibbon et les historiens lausannois’ (pp. 107-15), les années de formation lausannoises furent essentielles pour l’émergence d’une méthode historiographique chez le jeune Gibbon. Hasard de l’histoire, c’est aussi à Lausanne que Gibbon découvre et se familiarise avec le théâtre. Or il est également attiré par la personnalité de Voltaire dont il fréquente la propriété de Mon-Repos où le dramaturge organise ses représentations.

J’aimerais insister ici sur le rôle que joua Voltaire pour Gibbon, comme lointain mentor, pour son introduction à l’art théâtral et pour sa réflexion sur l’écriture de l’histoire. Comme l’illustrent les nombreux articles de l’ouvrage collectif Edward Gibbon et Lausanne, la ville vaudoise créa les conditions cadre pour l’émergence d’un laboratoire cosmopolite de la pensée des Lumières.

Gustave Courbet, Coucher de soleil sur le Léman, 1874, huile sur toile, 54.5 x 65.4 cm, musée Jenisch, Vevey.

En 1755, lorsqu’il arrive sur les bords du Lac Léman et s’installe pour l’hiver dans la propriété du Grand-Montriond entre Lausanne et Ouchy, Voltaire cherche également une retraite studieuse. De nature entreprenante, l’homme de lettres ne décrit pas les coteaux lémaniques comme un lieu de repli mais bien comme une zone de transit européen (Épître de M. de Voltaire en arrivant dans sa terre, près du Lac de Genève). Anticipant sur la teneur de l’article ‘Genève‘ pour l’Encyclopédie, rédigé par d’Alembert mais soufflé par Voltaire, l’homme de lettres souhaite également, comme le précise Béatrice Lovis, ‘apporter la civilisation aux Vaudois’ (‘Le théâtre de société lausannois vu par Gibbon’, p. 302). Gibbon est témoin de cette mise en scène des vertus théâtrales, comme il le rapporte dans son journal:

‘Avant d’être rappelé de Suisse, j’eus la satisfaction de voir l’homme le plus extraordinaire du siècle; poète, historien, philosophe; qui a rempli trente in-quarto de prose, de vers; de productions variées, souvent excellentes, toujours amusantes. Ai-je besoin de nommer Voltaire? […] Le plus grand agrément que je tirai du séjour de Voltaire à Lausanne, fut la circonstance rare d’entendre un grand poète déclamer, sur le théâtre, ses propres ouvrages’ (Gibbon, Mémoires, suivis de quelques ouvrages posthumes, vol. 1, chap. IX, pp. 100-102).

Cette découverte laissera des traces, car Gibbon qui précise son grand amour pour l’art de Shakespeare, compte également dans sa bibliothèque les œuvres d’auteurs français tels que Diderot, Carmontelle, Beaumarchais, et Madame de Genlis. Voltaire occupe dans cette collection une place à part puisque Gibbon possède ses œuvres complètes à double, imprimées à Lausanne et à Genève (p. 300). Gibbon a donc entretenu un authentique dialogue littéraire et philosophique avec l’intellectuel Voltaire.

Concernant l’écriture de l’histoire, Gibbon jugeait que l’historiographie de Voltaire était superficielle. Nonobstant son impressionnante bibliothèque, Voltaire ne recherchait pas des sources archivistiques, et il utilisait ce qui avait déjà été publié ou ce que ses correspondants lui mettaient sous la main. Cependant, malgré ses critiques sur l’approche méthodologique de Voltaire, Gibbon était fasciné par l’envergure intellectuelle de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (1756). La philosophie de l’histoire (1764) offrait aussi une lecture des événements du récit de l’humanité qui ne devait rien à une lecture providentialiste de l’histoire.

Jacques-Bénigne Bossuet, Discours sur l’histoire universelle (Paris: Durand, 1771). Notez le but explicitement religieux du projet historique de Bossuet.

Si l’on songe au rôle essentiel que joua le Discours sur l’histoire universelle à Monseigneur le Dauphin (1681) de Bossuet dans la conversion au catholicisme du jeune Gibbon, on prendra mieux la mesure du rôle fondamental que représentait pour l’historien anglais l’explication laïque des faits historiques. Dès 1742 avec ses brèves Remarques sur l’histoire, Voltaire attaquait l’histoire ancienne. ‘L’esprit philosophique’ appliqué à la science historique devait produire un savoir prétendument utile, loin des fables et des compilations d’anecdotes qui caractérisaient les récits traditionnels. Position que Voltaire répète dès l’introduction de l’article ‘Histoire‘ de l’Encyclopédie, publié en 1765: ‘c’est le récit des faits donnés pour vrais; au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux’. Et il écarte d’emblée l’intérêt de ‘l’histoire sacrée’, qu’il présente comme ‘une suite des opérations divines et miraculeuses, par lesquelles il a plu à Dieu de conduire autrefois la nation juive, et d’exercer aujourd’hui notre foi. Je ne toucherai point à cette matière respectable’.

Si Gibbon fut sensible à l’envergure du récit voltairien sur l’histoire globale, les réticences furent plus nombreuses concernant la méthode voltairienne. L’historien anglais ne pouvait adhérer au scepticisme général de Voltaire pour tous les faits qui mettaient en valeur le rôle du christianisme ou de l’Église de Rome. Dans sa lutte contre l’Infâme, Voltaire dédaignait tout évènement qui ne cadrait pas avec son ironie, alors que Gibbon s’est formé à une critique rigoureuse des sources. Il cherchait à étayer les hypothèses – y compris celles qui présentaient le rôle de l’Église comme positif – par les faits rapportés par des témoins fiables et/ou consignés par les historiens les plus crédibles.

Une deuxième différence entre les deux hommes est que Gibbon s’intéresse au passé pour saisir dans la longue durée le façonnement des mœurs, alors que Voltaire perçoit l’histoire ancienne comme un objet de curiosité. L’essentiel du discours historique doit se porter selon lui sur l’histoire moderne – celle qui se fait depuis la Renaissance. C’est cette histoire-là qui est pourvoyeuse de progrès et de Lumières.

Feuille manuscrite du Essai sur les mœurs de Voltaire. Forschungsbibliothek, Gotha, Chart. B 1204 (MS G), p.4.

Une troisième différence fondamentale peut être relevée dans le style des deux historiens. Voltaire privilégie un discours fluide, ironique, quasi-pamphlétaire, alors que Gibbon respecte le travail érudit des antiquaires et fleurit ses pages de nombreuses notes où il analyse les sources discutées et en critique le contenu.

Gibbon et Lausanne, par la richesse de son contenu et l’érudition de son apparat critique, permet au spécialiste, comme au profane, une compréhension plus riche des rapports qui relient Gibbon à son environnement helvétique. Le livre réunit trente-cinq auteurs provenant de divers horizons académiques mais aussi de diverses disciplines. L’ouvrage prend pour fil rouge l’élaboration du Decline and Fall of the Roman Empire et offre une synthèse internationale des travaux consacrés au XVIIIe siècle lausannois depuis deux décennies. Les contributions sont répertoriées en sept thématiques comme ‘religion et éducation’, ‘sociabilité et divertissements’, ‘La grotte, lieu de vie et de mémoire’ ou ‘Archives et reliques’, etc. Ces catégories visent à englober les différents aspects de la vie de Gibbon et à les rattacher aux caractéristiques proprement lausannoises.

Comme l’indique Béla Kapossy dans l’introduction: ‘Avant que la cité vaudoise ne devienne la capitale olympique, Lausanne était ainsi connue comme la ville de Gibbon’ (p. 13). Les jeunes anglais romantiques avaient l’habitude d’escalader les murs de la propriété pour apercevoir les lieux où l’historien avait conclu son œuvre grandiose. Avant que ne soit construit le premier palace – le bien nommé ‘Gibbon’, sur l’emplacement de la ‘Maison de la Grotte’ – les voyageurs anglais pratiquant leur Grand Tour ou explorant les Alpes continuaient à faire de Lausanne une étape incontournable de leur périple.

Les dernières lignes du Decline and Fall sont demeurés célèbres par la description poétique qu’en donne l’auteur: alors que Lausanne est recueillie dans un calme profond, Gibbon contemple les Alpes savoyardes imperturbables et le bleu sombre du lac où se reflète la lune. L’historien suspend enfin sa plume et cède à sa rêverie nocturne.

Charles Louis Constans, Gibbon, c. 1810-1820, lithographie, 17.5 cm x 13.3 cm, British Museum, Londres. L’artiste dépeint Gibbon assis devant les Alpes dans un jardin à Lausanne.

En quittant Lausanne, lors de son deuxième séjour, Edward Gibbon note dans son journal qu’il laisse derrière lui une ville mal bâtie qui a perdu les charmes des premières fois. Ce jugement négatif s’est atténué avec le temps, car Gibbon est revenu dans la ville pour parachever le Decline and Fall. Il retourne cependant en Angleterre au crépuscule de son existence, s’installant à Londres pour consoler son ami Lord Sheffield (1735-1821) qui venait de perdre sa femme, sa santé se détériore et il finit par mourir à l’âge de 56 ans. Ironie de l’histoire qui rappelle la mort inattendue de Voltaire à Paris après de nombreuses années d’exil.

Les charmes du séjour lausannois auront atténué les rigueurs républicaines du Gibbon des années 1760, qui percevait Berne comme une république autoritaire et les Lausannois comme des citoyens qui confondaient tranquillité et liberté. Son troisième séjour réveille son intérêt pour la vieille république aristocratique helvétique, mais probablement que Berne n’évoquait plus pour lui l’État qui en Europe suggérait la grandeur des Cités-États antiques. A l’aube de ‘l’ère des Révolutions’ – selon la formule d’un autre grand historien britannique –, Berne n’était plus un exemple de conservatisme dépassé, mais un modèle de stabilité dans une Europe au bord de la rupture.

– Helder Mendes Baiao, Assistant docteur de littérature française, Universität Bern

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