Sur les traces de Voltaire à la bibliothèque de l’Arsenal

Seconde partie

Lisez la première partie de ce blog

Repères pour l’identification des provenances

L’identification systématique des provenances des œuvres de Voltaire dans la collection de Paulmy reste à mener à bien. Nous mentionnerons les plus facilement reconnaissables.

Dos des ouvrages en reliure courante de la bibliothèque du comte d’Argenson (Ars. Réserve 8-H-2243 [1]).

Pour reconstituer la bibliothèque voltairienne du comte d’Argenson, il faut repérer les volumes recouverts de veau brun moucheté, dont le dos, orné aux entre-nerfs de fleurettes en pointillé (ou de fleurons plus étroits pour les pièces avec un dos long) et d’un fer armorié en pied,[1] porte des pièces de titre et de tomaison rouges.

À défaut d’une liste complète, voici quelques exemples qui viennent en complément des exemplaires truffés déjà cités, tous reliés à l’identique:

•       8-BL-13067: Œdipe, Paris, veuve Ribou, 1730

•       8-BL-13070: Hérode et Mariamne, Paris, veuve Ribou, 1730

•       8-BL-34139: Zadig, [Paris, Laurent-François I Prault; Nancy, Antoine Leseure,] 1748

•       8-H-7369: Le Siècle de Louis XIV, Metz, Bouchard le Jeune, 1753

•       8-H-2304 (1-2): Histoire de la guerre de mil sept cent quarante-et-un, Amsterdam [i. e. Paris], s. n., 1755

•       8-BL-34150: Candide, Genève, Cramer, 1759

•       8-BL-13092: Tancrède, Paris, L.-F. Prault, 1761

Armes de la marquise de Voyer.

La bibliothèque du comte d’Argenson n’est pas la seule source familiale de la collection de Paulmy. On trouve par exemple sous la cote Ars. 8-BL-34055, un exemplaire composite des œuvres en 57 volumes reliés uniformément de veau écaille: ils portent, collé au contreplat de chaque volume, l’ex-libris armorié gravé de Marie-Jeanne-Constance de Mailly d’Haucourt, marquise de Voyer (1734-1783), l’épouse du marquis de Voyer, cousin de Paulmy. L’exemplaire est probablement entré après la mort Mme de Voyer dans la bibliothèque du marquis qui avait pris en charge quelque temps son jeune cousin devenu orphelin.

Les exemplaires passés par la collection du duc de La Vallière avant d’arriver dans celle du marquis de Paulmy sont facilement identifiables: ils ont reçu au bas du feuillet en regard de la page de titre la mention ‘Catalogue de Nyon’ (du nom du libraire qui rédigea le catalogue de la vente) suivi de leur numéro de lot. Outre le manuscrit de Candide évoqué plus haut, on signalera le Tancrède sur papier de Hollande de la marquise de Pompadour, dédicataire de la pièce, somptueusement relié à ses armes. Il figurait au catalogue de sa vente en 1765, et se trouve décrit à celui de la dernière vente La Vallière, dont Paulmy a fait l’acquisition en 1786.

Reliure et référence du catalogue de la vente La Vallière de Tancrède, 1761 (Ars. Réserve 8-BL-13093).

Au fil des explorations en magasin, on relève d’autres marques sur des exemplaires entrés à l’Arsenal après la mort de Paulmy, avec la bibliothèque du comte d’Artois (on trouve ses armes au dos d’un exemplaire de l’édition de Kehl [Ars. 4-BL-5308]), ou à la faveur des confiscations révolutionnaires. Citons à titre d’exemple le monogramme ‘DLZ’ entouré d’une branche d’olivier, dont le possesseur reste à identifier: on le remarque au dos d’un exemplaire composite des Œuvres en 19 volumes (Ars. 8-BL-34054) ainsi que sur un exemplaire sans doute isolé à tort du Siècle de Louis XIV (Genève, 1771), (Ars. 8-H-7373).

Les commentaires du marquis de Paulmy
Détail du monogramme DLZ au dos de Ars. 8-BL-34054.

Il semblerait enfin intéressant d’étudier de plus près l’appréciation que le marquis de Paulmy lui-même portait sur l’œuvre de Voltaire. Nous avons déjà évoqué le manuscrit de l’Histoire de la guerre dernière (Ars. Ms-4773) auquel a été ajouté un petit cahier de commentaires du marquis. En dehors des ouvrages eux-mêmes sur lesquels Paulmy n’hésitait pas à rédiger une note bibliographique ou critique, nous disposons également du catalogue manuscrit de sa bibliothèque. Voici ce qu’on peut lire de la main de Paulmy en tête de l’Histoire de Charles XII, 1731 (Ars. 8-H-16823):

‘Quoique cet ouvrage soit compris dans les œuvres de Voltaire il est bon cependant de le conserver parmi les histoires de Suède.

‘On a dit très bien que Voltaire était le Quinte Curce de l’Alexandre du Nord, même élégance de style, même art d’attacher son lecteur, même air de roman, même suspicion bien fondée de bévues et d’erreurs, et le parallèle ne manque de justesse qu’en ce que tout bien considéré, Charles 12 ne vaut pas Alexandre, ni Quinte Curce Voltaire.’

Note autographe du marquis de Paulmy sur Histoire de Charles XII, 1731 (Ars. 8-H-16823). Provenance comte d’Argenson d’après la reliure (la marque du catalogue de Nyon a été apposée par erreur sur cet exemplaire).

Plus ou moins détaillées, elles peuvent aussi simplement renvoyer au catalogue de la bibliothèque du marquis. Inversement, il arrive que Paulmy renvoie son lecteur de son catalogue vers le volume lui-même pour prendre connaissance de son commentaire. En regard de la notice de La Ligue, ou Henri Le Grand, 1724, référencée au Catalogue des belles-lettres, section ‘Poètes françois commençant à Voltaire continuant jusqu’à présent’ sous la cote ‘1998’ (Ars. Ms-6287, f. 391), Paulmy a fait noter par son secrétaire: ‘Premières éditions de l’Henriade: voyez ma note sur le volume’. On identifie sans ambiguïté dans les collections de l’Arsenal l’exemplaire grâce au numéro ‘1998’ porté à l’encre sur la garde (Ars. 8-BL-34078). Voici le texte de la note:

‘Si ce n’est pas tout à fait icy la 1ere edition de la Henriade, c’est au moins la 1ère complette. Le poëme s’est bien perfectionné depuis par les variantes mêmes de l’auteur. On sait que Voltaire commença ce Poëme en 1717 [corrigé à l’encre noire en 1713] etant à la Bastille. L’auteur de la Bib. Janseniste cite une édon de 1713 dont il cite quelques vers qui se trouvent également dans celle-cy et même dans les suivantes. Si les sentimens de Voltaire ont parus suspects il y a 50 ans, les accusations sont bien augmentées depuis ce temps.’

Un peu plus bas, sous le numéro ‘2001’, est répertoriée l’édition parisienne de 1770: ‘La Henriade (de M. de Voltaire) nouvelle édition. Paris, v.ve Duchesne, Saillant, Nyon, 1770, 2 vol. in 8°. V. écaille. Fig. d’Eisen’ avec ce commentaire:

‘Cette édition est véritablement plus complète qu’aucune des précédentes. Outre quelques vers d’augmentation + les variantes, les notes et les estampes y ajoutent un très grand mérite. C’est M. de Marmontel qui en a été l’éditeur. Le poème de la Henriade est entièrement contenu dans le 1er vol. Le 2d contient grand nombre de dissertations, l’Essay sur la poésie épiq. Le Temple du goût, le Poëme de Fontenoy, le Desastre de Lisbonne et l’Essay sur la loy naturelle.’

Le relevé de ces notes pour l’ensemble des œuvres de Voltaire (pour autant que le volume du catalogue manuscrit correspondant ait été conservé) serait un petit chantier sans doute instructif à mener.

Conclusion
Détail d’un médaillon de la corniche en plâtre peint de l’actuel ‘Petit salon’ de la bibliothèque de l’Arsenal, qui était au xixe siècle une salle de lecture.

Les œuvres de Voltaire imprimées de son vivant et conservées sur les rayonnages de la bibliothèque de l’Arsenal représentent près de 800 notices au Catalogue général de la BnF. En 2005, à la faveur de la conversion rétrospective des anciens catalogues manuscrits de l’Arsenal, elles sont venues se fondre ou s’ajouter à celles, également informatisées, décrites aux deux tomes mythiques du Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale: Auteurs, des œuvres de Voltaire, publiés en 1978 sous la direction de Marie-Laure Chastang et Hélène Frémont. Sans rivaliser en nombre avec les collections voltairiennes des autres départements de la BnF, (notamment celles Georges Bengesco et d’Adrien Beuchot conservées à la Réserve des livres rares), la collection de l’Arsenal n’en reste pas moins remarquable par la diversité et la singularité des sources qui l’ont alimentée. Par certains de ses exemplaires enrichis, mais aussi par les divers indices qu’elle donne à déchiffrer de la réception, par les lecteurs de son temps, des livres de l’écrivain le plus édité du xviiie siècle, elle se présente comme un ensemble particulièrement stimulant dont l’exploration reste à poursuivre.

– Nadine Férey-Pfalzgraf, Conservatrice du fonds ancien de la Bibliothèque de l’Arsenal (BnF)

Lisez la première partie de ce blog


[1] Fer n° 8c dans la liste des fers recensés par Martine Lefèvre: ‘D’azur à deux léopards d’or : reliures exécutées pour la famille d’Argenson au XVIIIe siècle’, Revue de la Bibliothèque nationale de France, 12, 2002, p. 56–63.

Advertisement

One thought on “Sur les traces de Voltaire à la bibliothèque de l’Arsenal

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.