Le Portugal de Voltaire: un royaume sans lumières

Daumier

Honoré Daumier, jésuite cherchant à détériorer la statue de Voltaire. Lithographie parue dans Le Charivari du 22 septembre 1869.

Voltaire a très tôt développé une piètre opinion de la culture portugaise et de ses élites. Ses idées s’étant formées au contact des Lettres persanes de Montesquieu et des Lettres juives du Marquis d’Argens, le Portugal lui apparaissait peuplé d’individus vains et orgueilleux, et la cour portugaise lui semblait un endroit triste et de peu d’agréments (voir la lettre au marquis d’Argenson du 16 avril 1739). La toute-puissance de l’Inquisition, qui dans Candide persécute les innocents suite au terrible tremblement de terre survenu à Lisbonne en 1755, entérine un jugement déjà sévère. Si Voltaire applaudit à l’expulsion des Jésuites du royaume en 1759, orchestrée par le très puissant premier ministre le Marquis de Pombal, il ne révisera plus son opinion sur la monarchie lusitanienne. C’est qu’en 1761 le père Malagrida est brûlé par l’Inquisition après avoir publié un écrit (Juízo da verdadeira causa do Terramoto) où il lie le tremblement de terre à la colère divine dirigée contre les vices de la capitale. Si Voltaire ironise sur les idées du jésuite, il critique néanmoins très sérieusement les liens que Lisbonne entretient avec Rome.

Il est indéniable que le tribunal de l’Inquisition était très puissant au Portugal, et que l’ultramontanisme avait laissé des traces dans la théologie et la philosophie. Ce dernier courant de pensée se manifesta très fortement pendant le règne de Jean V, le prédécesseur de Joseph Ier, roi sous lequel gouverna le Marquis de Pombal. Cependant, comme en France malgré la censure, les Lumières (Luzes en portugais) se diffusèrent au Portugal. Un des meilleurs représentants de ce courant de pensée est Louis Antonio Verney, qui s’est illustré par ses travaux en pédagogie où il prend le contre-pied des Jésuites. Dans Le Précis du siècle de Louis XV, Voltaire fait de l’Inquisition le thème principal de sa critique de ‘l’obscurantisme portugais’. Ce cadre de pensée va être utilisé par les historiens libéraux du dix-neuvième siècle – en particulier Alexandre Herculano dans son Histoire de l’Inquisition (1854-1859) – pour dénoncer le retard économique et scientifique pris par le Portugal dans de nombreux domaines. L’idée de cette critique est que la peur, voire la paranoïa, distillée dans les esprits par l’Inquisition conduisit les Portugais vers une sorte de timidité, voire de crainte mentale, qui serait à l’origine de l’immobilisme de la nation. Au vingtième siècle, cette critique sera réutilisée pour expliquer la facilité avec laquelle l’Etat Nouveau d’Antonio de Oliveira Salazar a impressionné les consciences, grâce notamment à l’exploitation d’une police politique de sinistre mémoire. (Antonio Tabucchi a fort bien décrit le climat de suspicion et de crainte qui régnait alors dans son beau roman Pereira prétend.)

Au dix-huitième siècle, cependant, nombreux sont ceux, parmi les jeunes notamment, qui apprécient la pensée de Voltaire et qui font circuler ses productions sous le manteau. António Ferreira de Brito s’est d’ailleurs demandé si l’œuvre du philosophe aurait été pareillement appréciée si elle n’avait pas été aussi censurée.

Certains traits, à la fois politiques et religieux, des ‘Lumières portugaises’ expliquent la réception tronquée de Voltaire. Si la puissance des jésuites posait problème au Marquis de Pombal il n’est pas pour autant devenu un amateur de Voltaire et ceci pour au moins deux raisons. Le fait est que le catholicisme portugais connaissait un renouveau avec la philosophie du pape Benoît XIV, mais surtout, pour le puissant premier ministre, la critique du pouvoir politique était poussée trop loin chez Voltaire. De ce fait, et Louis Antonio Verney partageait cette opinion, l’impiété de Voltaire paraissait trop corrosive, d’où le nombre important de ses œuvres qui furent condamnées et qui le restèrent durant de nombreuses décennies. L’une des répercussions fâcheuses des invasions françaises que le pays subit en 1807 et 1809 fut que le libéralisme en sortit durablement discrédité, phénomène qui assura la pérennité de la monarchie pendant le dix-neuvième siècle. L’hostilité des pouvoirs politiques envers les critiques anti-absolutistes de Voltaire, alliée à la puissance de frappe de l’Inquisition et à la ‘terreur psychologique’ exercée par ce tribunal, a conditionné la réception de Voltaire au Portugal.

Si, parmi les ecclésiastiques très nombreux sont ceux qui dénoncent le déisme voire le matérialisme de l’auteur travestis sous son rationalisme[1], dans d’autres cercles de lecteurs on observe des hésitations, voire des condamnations explicites, qui traduisent un malaise certain devant les écrits voltairiens.

Lisbon

‘La ville de Lisbon dans son état avant le tremblement de novembre 1755’, par J. Couse; entre 1755 et 1760 (image Wikicommons).

Les textes les plus sulfureux du patriarche de Ferney, comme le Dictionnaire philosophique, seront brûlés par le bourreau en place publique. D’ailleurs, fait frappant qui illustre l’attitude anti-libérale du dix-neuvième siècle et l’hostilité fasciste du vingtième siècle, cet ouvrage ne paraîtra en traduction portugaise qu’en 1966. On assiste d’ailleurs au même phénomène en ce qui concerne les romans. Candide est traduit en 1835 avec le titre curieux de Cândido ou o optimismo ou o philósofo enforcado em Lisboa pelos Inquisidores, e apparecendo depois em Constantinópla nas Galés;[2] or malgré l’accent placé sur l’Inquisition le texte est édulcoré et les critiques anti-absolutistes atténuées. Il en va de même pour la traduction de Zadig faite en 1815, totalement purgée des éléments les plus critiques, et globalement remaniée. S’il est important de se souvenir que les critères de traduction d’alors étaient bien moins rigoureux que les nôtres, la comparaison qui peut être faite avec la traduction de Zadig de Filinto Elísio de 1778 (mais publiée en 1819) montre que la censure sur la pensée de Voltaire est restée constante.

Ces quelques exemples illustrent donc une réception complexe, avec d’un côté un intérêt évident de la part des lecteurs pour les œuvres de Voltaire, et de l’autre une méfiance, voire une peur, envers la radicalité la plus rationaliste. A cette forme de réception intellectuelle s’ajoutent encore les barrières politique et religieuse qui non seulement dénaturèrent l’œuvre de Voltaire mais qui de plus en restreignirent très fortement l’accès, et ceci même pour les textes majeurs, jusqu’à la deuxième moitié du vingtième siècle. La traduction du théâtre voltairien connut cependant une diffusion rapide dès la chute du Marquis de Pombal, à partir des années 1780. José Anastácio da Cunha fait publier une traduction de Mahomet en 1785[3], pièce qu’il avait fait jouer en privé dans la décennie 1770. Ainsi, il semblerait que le théâtre de Voltaire soit passé plus facilement entre les mailles de l’Inquisition. Une étude fouillée à ce sujet reste à entreprendre.

– Helder Mendes Baiao

[1] La traduction dès 1775, de l’opuscule apocryphe Repentir ou Confession publique de Monsieur de Voltaire (1771) illustre le procès d’impiété fait à Voltaire.

[2] ‘Candide ou l’optimisme ou le philosophe pendu à Lisbonne par les Inquisiteurs, et qui réapparaît ensuite à Constantinople aux galères’.

[3] José Anastácio da Cunha, Tradução do ‘Mofama’ de Mr. de Voltaire, in Obra literária, (Oporto, 2006), t.2, p.211-99.

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Publish, possibly perish, but live life to the full

The Age of the Enlightenment was awash with print and the number of authors, male and female, with at least one publication to their name grew by leaps and bounds across the eighteenth century. Becoming a published author, however, was not always easy. The reading public wanted to be entertained as well as informed, and dry works of science and scholarship were not to their taste. Mathematicians, natural philosophers, and even antiquarians who wanted to place an erudite tome in the public domain had to either find a patron to finance the cost of publication or put their hands in their own pockets. Members of the eighteenth-century Republic of Letters were proud of their independence but seldom rich. As a result, many published little of substance. Those who did often exhausted their inheritance and faced bankruptcy. The Montpellier naturalist and agronomist, Pierre-Joseph Amoreux (1741-1824), a savant of limited means with an itch to write, struggled throughout his life to get his words of wisdom into print. His lengthy autobiography, left on his death in manuscript form, is an extraordinary window into the trials and tribulations of the enlightened scientist as author. Edited and introduced by myself for the first time under the title From Provincial savant to Parisian naturalist: the recollections of Pierre-Joseph Amoreux (1741-1824), it is essential reading for anyone working on the history of the book in the long eighteenth century.

Amoreux had his first introduction to vanity publishing in 1784 when he sought to find a printer for his Traité de l’olivier. Rather than negotiate with a local Montpellier publisher or send his manuscript to Paris, he decided to try his luck in Avignon, which had a thriving commercial press. Avignon was part of the Papal States and its printer-booksellers, largely free from the censorship restrictions that their French counterparts endured, purportedly offered good terms.

Faculté de Médecine de Montpellier Entrée.

Faculté de Médecine de Montpellier, entrance.

The experience was not a happy one. Amoreux’s initial investigations led him to believe that an Avignon house would charge him 30 livres per folio sheet of sixteen pages: 24 livres to cover the cost, plus 6 livres profit. This, however, turned out not to be the case. A medical friend in the city, Jean-Claude Pancin, who acted as go-between, approached two printers of repute. Both refused to take the book on such a small return. Balthazard-Jean Niel (1724-c.1789) demanded 40 livres a folio and a further 30 for 300 flyers, and could not be shifted. Pancin dismissed him as ‘une espèce de juif’, a stinging insult in a town with a sizeable ghettoised Jewish minority. The terms of Jean-Louis Chambeau (c.1716-1780) were better, but he still wanted a premium of 28 sous per folio on the grounds that typesetting the manuscript required three different fonts. Moreover, it proved impossible to close the deal because Chambeau’s compositor objected to the state of the manuscript: Amoreux had sent his friend a manuscript peppered with ‘petits billets sous forme d’additions attachées au texte.’

The Montpellier naturalist had no choice but to see if he could get an acceptable quote from a publisher in his home town. This he must have done, for the 365-page book was eventually published by a printer called Guiot and distributed through the bookshop of the widow Gontier. Assuming Guiot charged 30 livres per sheet, the publication would have cost Amoreux nearly 700 livres. This would have made a considerable hole in his purse. At this date Amoreux’s only income came from his post as a medical librarian, worth 500 livres per annum. Had he not been a bachelor still living at home with his parents, he would never have been able to publish his first substantial book. And had he not managed to do so, he might well have thrown in the towel and published next to nothing, like so many of his contemporaries in the Republic of Letters.

Le parvis et la façade de Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris in the 18th century, by Jean-Bapstiste Scotin (1678-?). Public domain.

Amoreux’s autobiography, however, is more than a study of the angst of the scientific author. Starting in 1800, Amoreux made continual visits to the capital to taste its intellectual delights. His Souvenirs provide a detailed account of his stays in Paris. With Amoreux, the reader will walk the city from end to end, cross its bridges old and new, visit its museums and bookshops, revel in the sights and sounds of the Champs Elysées on Bastille Day, and catch a glimpse of Napoleon through the crowd. On the way to listen to the lectures of Cuvier or some other intellectual giant, he or she will even drop into the Paris morgue. No other account of early nineteenth-century Paris catches so fully the multi-faceted nature of the vibrant post-Revolutionary city, whose cast of characters ranges from bankers to barrow-boys. If Amoreux had had the literary talent, he could have left a work which would have stood comparison with Joyce’s Ulysses. Nobody interested in Napoleon’s Paris as the cultural centre of Europe should miss the opportunity to accompany the Montpellier naturalist on his travels.

– Laurence Brockliss

Les Nouveaux Mélanges : recette d’une bonne capilotade, façon Voltaire

CAPILOTADE. s. f. Sorte de ragoût fait de plusieurs morceaux de viandes déjà cuites. Bonne capilotade. Faire une capilotade des restes de perdrix, de poulets.

On dit proverbialement et figurément, Mettre quelqu’un en capilotade, pour dire, Médire de quelqu’un sans aucun ménagement, le déchirer, le mettre en pièces par des médisances outrées.

Dictionnaire de l’Académie française, éd. 1762.
Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765)

Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765).

Prenez des échanges dialogués, qui tiennent à la fois du conte, de la scène isolée et du dialogue philosophique, ajoutez des fragments, une anecdote, des facéties. Salez, poivrez  généreusement. Vous obtiendrez un ensemble de ‘petits chapitres’ narratifs, argumentatifs et  on s’en doute  polémiques. C’est ainsi que le tome 60A des Œuvres complètes de Voltaire rassemble, sous le titre de Nouveaux Mélanges, une trentaine de textes brefs, très majoritairement en prose, parfois en vers, publiés ou republiés en 1765: ils offrent l’agrément de la variété et le charme des écrits ‘courts et salés’ mitonnés dans l’intarissable officine de Ferney. Le plat a du goût, et il est nourrissant.

Par delà la diversité des sujets et des formes, cet ensemble aborde en effet des questions qui se rattachent à trois au moins des préoccupations majeures de Voltaire depuis le début des années 1760: les affaires judiciaires (Calas, Sirven et bientôt La Barre), la campagne incessante menée contre l’Infâme, l’implication du ‘patriarche’ dans les troubles politiques qui agitent la République de Genève. Les textes réunis dans ce volume bénéficient en outre de l’unité éditoriale que leur confère leur parution dans la ‘troisième partie’ des Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc. etc., recueil publié par les frères Cramer avec le concours de Voltaire.

Les questions abordées ne sont donc pas foncièrement nouvelles: ces textes présentent, on le voit, des enjeux, notamment idéologiques, qui rejoignent ceux d’œuvres réputées ‘majeures’, publiées, rééditées ou remises en chantier à la même époque  le Dictionnaire philosophique, La Philosophie de l’histoire qui servira dans les années suivantes d’‘Introduction’ à l’Essai sur les mœurs. En production, tel trait, tel argument, tel exemple avancé dans l’un de ces ‘rogatons’ sert peut-être à compléter tel passage de l’une de ces œuvres, à moins que ces nouveautés, qui constituent les variantes introduites dans les moutures récentes de ces œuvres, ne constituent le noyau à partir duquel s’organise la matière du rogaton. En réception, redire avec des variations, c’est veiller, dans ces années de lutte, à la plus large diffusion possible des idées, à une forme de saturation de l’espace public dans laquelle Voltaire est passé maître. De nos jours, la recette fonctionne toujours: le connaisseur des ‘grandes’ œuvres, sensible au rappel d’une touche ou d’un morceau, apprécie les vertus digestives de ces petits textes; pour l’amateur et le curieux, ces derniers peuvent aussi servir d’apéritif préparant à la consommation des premières. En somme, les ‘petits chapitres’ se dégustent en entrée ou en dessert, de part et d’autre des plats de résistance qui les accompagnent, les mauvais convives dussent-ils se plaindre d’indigestion lorsque les mêmes mets  ou presque  leur sont trop fréquemment servis.

Le lecteur gourmand peut enfin s’intéresser à la manière dont Voltaire confectionne ce qu’il appelle fréquemment ses ‘petits pâtés’ et ses ‘ragoûts’, et, au-delà d’un art consommé d’accommoder les restes, chercher à percer celui de mettre les petits plats dans les grands  autrement dit s’interroger sur le statut de ces sous-ensembles que sont les ‘mélanges’ dans l’architecture globale de ‘collections complètes’ qui, du vivant de Voltaire, ne le restent jamais longtemps. L’existence de ces ‘mélanges’ questionne enfin l’actuelle collection, censément définitive, des Œuvres complètes, dont le principe de classement chronologique des textes exclut les regroupements génériques adoptés jusque-là. L’architecture de ce volume, tout comme celle du tome 45B (Mélanges de 1756) publié en 2010, montre que la catégorie accueillante des ‘mélanges’ constitue encore, faute de mieux, un principe efficace de regroupement des écrits fugitifs.

– Olivier Ferret

 

L’Ingénu and Electronic Enlightenment

Title page of the first edition of L’Ingénu.

Title page of the first edition of L’Ingénu.

Electronic Enlightenment (EE), an online collection of edited correspondence from the early modern period, has been an invaluable resource for me as a first-year modern languages student at Durham University. As part of the Reading French Literature module I have been studying my first work by Voltaire, the satirical novella L’Ingénu, and have used EE to explore Voltaire’s correspondence, pursuing my intuitive hunches about this text as well as finding out more about the context in which it was written.

Religion struck me as one of the main topics of discussion in L’Ingénu. In reading letters to and from Voltaire on EE, I began to better appreciate the extent of religious contention in eighteenth-century France. The theory of Creation is referenced in a seemingly poignant moment at the end of chapter 13, where l’Ingénu is touched by the sight of a beautiful woman: ‘il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.’ However, shortly after this assertion, Voltaire writes, ‘C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Etre infini et suprême de dire: Il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée.’ Here the use of irony and of different narrative voices points to the value of turning to Voltaire’s correspondence, as this is an external source which may be used to compare Voltaire’s voice as a narrator with his supposedly real voice when in communication with his peers. Voltaire’s particular form of expression means that the reader can never be quite sure as to where his personal opinion lies. This is confirmed through a study of his correspondence, where we see him playing with different voices.

Letters from figures such as Jean Le Rond d’Alembert piqued my curiosity to read about religious policy in contemporary society. D’Alembert remarks about religious tensions and debate in France, ‘la censure de la Sorbonne contenait douze à quinze pages contre la Tolérance’ (14 August 1767). This source of ‘unofficial’ discourse between the two men corresponding in a personal capacity is useful in gauging a contemporary reaction to the public discourse and politics of the time and the context in which Voltaire wrote.

Image from L'Ingénu.

‘Le Huron tout nu dans la rivière, attendant qu’on l’y vienne baptiser’, in Le Huron, ou l’Ingénu, histoire véritable, fromRomans et Contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), vol.2, p.234. Image BnF/Gallica.

Without this letter, I would not have started to explore so keenly this facet of eighteenth-century society. Similar religious contention is revealed in Voltaire’s letter to Etienne Noël Damilaville, as he makes reference to the significance of truth and tolerance in religious debate: ‘Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la vérité et la tolérance’ (1 March 1765). The case of Jean Calas serves as an illustration of Voltaire’s discussion of religious intolerance. It prompted me to look further into the Calas story, and to learn about the inferior position of Protestants in France at the time.

This has influenced my reading of L’Ingénu, since it supported the idea that the protagonist was regarded as such a social outsider because of the uniformity and strictness with which Catholicism dominated. From reading Voltaire’s letters, we can acknowledge the position of the author. It is clear that he advocated religious freedom, and sought to denounce the Catholic Church, since he poses assertive questions such as: ‘comment obtenir justice? comment s’aller remettre en prison dans sa patrie où la moitié du peuple dit encore que le meurtre de Calas était juste?’ (1 March 1765).

Finally, reading a distinct form of material such as Voltaire’s letters, instead of solely his published writings, has made me consider the impact of the public and the motivation behind authorship. Much more assertive opinions regarding theological inclination are expressed in the evidently intimate, more personal letters than in Voltaire’s stories, and the subtlety of his opinions appears clearer when the richness of the correspondence in EE is taken into account.

– Hannah Hawken

La comédie de mœurs: perversion du classique ou genre classique?

Pourquoi la comédie de mœurs fleurit-elle de 1680 à 1720? A cette question, l’histoire littéraire répond habituellement en évoquant le déclin de la France dans les dernières décennies du règne de Louis XIV, années de crise spirituelle et économique, favorisant la multiplication des escrocs en tous genres et le délitement des valeurs, à leur tour reflétés dans la comédie.

Pourtant, tous les thèmes de la comédie de mœurs préexistent largement cette période charnière entre les deux siècles, et j’en ai trouvé plusieurs illustrations dans des pièces des années 1630 ou 1640, dont je parle dans mon ouvrage La Comédie de mœurs sous l’ancien régime: poétique et histoire. Au-delà, se dessine même une tradition multiséculaire, remontant à l’antiquité grecque et latine, habituée à faire rire, de façon plus légère ou plus grinçante, d’un ‘aujourd’hui’ méprisable par rapport à un ‘hier’ idéalisé. En restant plus proche de la période charnière mentionnée plus haut, il suffit d’ouvrir les Satires de Boileau pour y découvrir tous les personnages caractéristiques de ce type de pièces: le financier indûment enrichi, le médecin assassin, le laquais parvenu, le procureur fourbe, le noble désargenté et prêt à se mésallier, la coquette.

En changeant de genre, on lit dans L’Histoire amoureuse des Gaules plusieurs scènes dignes de la comédie de mœurs, que Bussy-Rabutin donne pour ‘vraies’, mais qui semblent surtout avoir beaucoup emprunté au théâtre, avant de l’inspirer en retour. Pour ne donner qu’un exemple, on peut mentionner l’épisode de la séduction par l’argent, que Lesage devait avoir en tête en écrivant son Turcaret: le financier Paget, significativement désigné par le sobriquet ‘Crispin’, se fait précéder chez Ardélise par une lettre accompagnée d’une généreuse ‘subvention’, et qui lui ouvre à coup sûr le cœur et surtout le chemin du lit de la belle dame. L’ensemble du roman relève d’une esthétique de la médisance, Bussy expérimentant ainsi, avant les auteurs de la comédie de mœurs, une écriture qui crée un univers littéraire à partir d’une vision a priori, comme un pur exercice de l’esprit. L’enjeu n’est pas de fournir une lecture juste de la réalité, mais de faire illusion, en canalisant le regard du lecteur ou du spectateur uniquement vers les éléments qui confirment la perspective noire posée, sans tenir compte de tout ce qui l’infirme ou la nuance.

Ainsi, il est peut-être plus légitime de voir dans la comédie de mœurs non pas le résultat d’un déclin des mœurs et des goûts, mais la continuatrice d’une pensée classique. Celle-ci reprend à son compte d’anciennes critiques sur la modernité corruptrice, la couple avec la vision chrétienne du monde comme vallée des larmes, et décide de porter jusqu’à ses limites cette lecture sombre de l’humanité, en lui donnant une tournure décidément comique. Mettant au service de la satire son arsenal de types et de procédés, elle élabore une version policée, recevable si l’on peut dire, d’un jeu que l’on avait reproché à Bussy-Rabutin et à Boileau de pratiquer comme une attaque ad hominem. La représentation d’un monde d’où les principes moraux et la vertu ont généralement et définitivement disparu, à tous les échelons de la société, dilue les responsabilités et étouffe le scandale. Avec son côté absurde de neverland, la comédie de mœurs tire la représentation vers la farce. Sur fond d’essoufflement de la machine à caractères de premier plan, elle est certainement apparue aux comédiens comme une alternative de nature à relancer le théâtre et à renouveler le plaisir du spectateur.

Ioana Galleron

Rousseau and the perils of public address

In December 1776, the Courrier d’Avignon reported a curious incident in Ménilmontant: a supposedly mortal collision between the famed philosopher Jean-Jacques Rousseau and…a great dane.

‘Rousseau, qui se promène souvent seul à la campagne, a été renversé il y a quelques jours par un de ces chiens Danois qui précèdent les equipages lestes: on dit qu’il est très malade de cette chute, et on ne peut trop deplorer son sort d’avoir été écrasé par des chiens.’ (no.97, December 3, 1776, p.4).

‘Jean-Jacques Rousseau est mort des suites de sa chute. Il a vécu pauvre, il est mort misérablement; et la singularité de sa destinée  l’a accompagné jusqu’au tombeau.’ (no.102, December 20, 1776, p.4).

Jean Jacques François Le Barbier, Brusselles (éd. de Londres), 1783, ‘Rousseau apportant le manuscrit des “Dialogues” à Notre-Dame de Paris’. Illustration pour Rousseau, juge de Jean-Jacques dans Œuvres de J.-J. Rousseau.

Rousseau, as we know, died a few years later in 1778 – the event in Ménilmontant leaving him not mortally injured, but with a face bruised and beaten. The mistaken reports in the Courrier d’Avignon prompted his Rêveries critical assessment of eighteenth-century public culture and, in particular, the social and discursive mechanisms that permitted the spread of rumours, an absence of fact-checking, and sensationalism. It was hardly, however, his first diagnosis of ‘fake news’.

In the very era when the postal system and print culture brought people together in ‘imagined communities’, Rousseau worried deeply about the risks of dead letters. Although Rousseau’s colleague, Diderot, was convinced that the two most important technological developments in early modern Europe were the postal system and print culture (enthusing to his sculptor friend Falconet, ‘Il y a deux grandes inventions: la poste qui porte en six semaines une découverte de l’équateur au pôle, et l’imprimerie qui la fixe à jamais’), Rousseau was much more leery of the new information age.

A critical assessment of the Enlightenment’s faith in transparent communication must attune itself to the persistent traces of ancient modes of rhetoric: the traditions of doublespeak and dog-whistle politics. Rousseau, sensitive to the tensions between an esoteric, libertine tradition of communication and an intellectual climate of social progressivism, frames the debate in a series of vexed questions: for whom should I be writing? what is a public and what can it do? Despairing over the absence of any true ‘ami de la vérité’, Rousseau heads to Notre Dame cathedral to deposit, in a famous acte manqué, a copy of Rousseau juge de Jean-Jacques on the altar of the church.

‘En entrant, mes yeux furent frappés d’une grille que je n’avois jamais remarquée et qui séparoit de la nef la partie des bas-cotés qui entoure le Chœur. Les portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des bas-cotés dont je viens de parler étoit vuide & qu’il m’étoit impossible d’y pénétrer. Au moment où j’apperçus cette grille je fus saisi d’un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d’un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé jamais un pareil. L’Eglise me parut avoir tellement changé de face que doutant si j’étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître et à mieux discerner ce que je voyois. Depuis trente six ans que je suis à Paris, j’étois venu fort souvent et en divers tems à Notre Dame; j’avois toujours vu le passage autour du Chœur ouvert et libre, et je n’y avois même jamais remarqué ni grille ni porte autant qu’il put m’en souvenir.’ (‘Histoire du précédent écrit’, Rousseau juge de Jean-Jacques, OC, t.1, p. 980).

He notes that in spite of having been in the church scores of times, he had failed to notice the barrier blocking access to the altar. The unpredictability of the reading public – indeed, the plurality of publics and their occasionally indeterminate nature – makes literary reception a chancy affair. In the very loud and crowded market of ideas of the French Enlightenment, the rhetorical gesture of address underscored the vulnerability and power of the modern writer. In my study, Jean-Jacques Rousseau face au public: problèmes d’identité, I explore the vagaries of public communication during the Enlightenment and the dialectical tensions between shadow and illumination, musicality and transparency.

As an insider of the Encyclopédie project turned outsider, Rousseau understood the complexities of the new social and ethical demands placed on the philosophes in a way that is fundamentally different from his contemporaries. By noting the unpredictability and inconsistencies of systems of public address (with readers and spectators moved alternatively by emotions, reason, flows of information, and the major works of a few key power players), Rousseau proposes alternative ways of thinking about communication and the circulation of information. He places value on economies of speech that include silence, babil (babbling), laconism, and musicality – modes of communication that contest conventional modalities of rationality and social exchange. His work is thus an invitation to consider the precarity of address within modern social life and, consequently, the politics of truth at stake in symbolic exchange.

Masano Yamashita

Isaiah Berlin and the Enlightenment

Sir Isaiah Berlin, as he eventually became, was the leading British intellectual historian of his time. He was born in 1909 in Riga, on the western edge of the Russian Empire. To avoid the Revolution, his family moved to Britain, where the young Berlin pursued a brilliant academic career in philosophy, becoming a Fellow of All Souls College in Oxford in 1932. His many later achievements included the founding of Wolfson College, also in Oxford. As a public intellectual, he was famous as a spell-binding lecturer, much in demand for talks and broadcasts.

Feeling somewhat constrained by Oxford philosophy, Berlin turned increasingly to the history of ideas. No such subject was recognized in mid-twentieth-century Britain, though it was represented in the United States by Arthur O. Lovejoy, author (among much else) of The Great Chain of Being (1933). By the time of Berlin’s death in 1998, the ‘Cambridge school’ of intellectual history, based less on discrete concepts than on the historical study of languages and vocabularies, was well established, thanks to Quentin Skinner and John Pocock. But for some decades Berlin had the field virtually to himself.

Though Berlin’s interests were many and various, he is associated especially with the Enlightenment. And here some oddities occur, which Laurence Brockliss and I sought to explore in a conference held at Wolfson in 2014 and in the resulting book, Isaiah Berlin and the Enlightenment (2016).

Sir Isaiah Berlin, by Walter Stoneman (1957), National Portrait Gallery, London.

Sir Isaiah Berlin, by Walter Stoneman (1957), National Portrait Gallery, London.

Berlin came to the Enlightenment via Karl Marx. In 1933 he was commissioned to write a small book on Marx for a general audience. It appeared in 1939 as Karl Marx: His Life and Environment. Berlin read not only Marx’s voluminous writings but also the authors who had influenced him, including the philosophes of the French Enlightenment. In exploring their work, Berlin, who knew Russian perfectly, was guided by the work of the Russian Marxist Georgi Plekhanov. Plekhanov’s writings directed him to the radical materialists Helvétius and d’Holbach. They were convinced that human beings came into the world with minds like blank slates (as Locke had argued), owed all their knowledge to external sensations and influences, and could therefore be shaped through education and guided towards perfection.

In all Berlin’s subsequent references to the Enlightenment, this utopian doctrine reappears. The Enlightenment stands for the hope of reshaping the world through rational education and leading humanity towards a perfect society. Naturally Berlin regarded such hopes with scepticism. While respecting the humane intentions of the philosophes, he thought that their programme would involve unacceptable coercion and would risk ironing out the rich diversity of human life into boring uniformity. Above all, it was sure to founder on what Kant, in a phrase Berlin loved to quote, called ‘the crooked timber of humanity’. Human beings were too quirky, too awkward, too cussed to fit into any utopian scheme – and that was fortunate, considering how the utopian hopes invested in the Soviet Union had turned out.

Berlin’s opposition to utopian schemes made him one of the great liberal intellectuals who were much needed during the Cold War period. He has an American counterpart in the New York critic Lionel Trilling, whose novel The Middle of the Journey (1948) culminates in a fine statement of liberal values.

But was Berlin fair to the Enlightenment? He foregrounds thinkers who now seem minor and relatively uninteresting. He never gives extended discussion to the far more complex, more sceptical, and more talented writers Voltaire and Diderot. More curiously still, when the New American Library commissioned him in the 1950s to compile an anthology of philosophical texts, The Age of Enlightenment (1956; re-issued in 1979 by Oxford University Press), most space is given to British writers – Locke, Hume, and Berkeley; of the French, only Voltaire features, and that briefly; and we find a very incongruous writer, Johann Georg Hamann.

Johann Georg Hamann. Image Wikimedia Commons.

Johann Georg Hamann. Image Wikimedia Commons.

Hamann (1730-1788), a fellow-townsman and acquaintance of Kant and other Enlightenment luminaries, was a devout if unorthodox Christian who wrote in a perplexingly opaque style. He dwells on the inadequacy of reason, the limitations of language, the need for a constant dialogue with God who himself speaks in riddles. He represents the antithesis to the utopian optimism that Berlin ascribed to the Enlightenment. Hamann became a central figure in what Berlin called ‘the Counter-Enlightenment’. This term referred to the late-eighteenth-century reaction against Enlightenment universalism in favour of the unique particular. It rejected reason in favour of emotion, ‘progress’ in favour of pessimism; instead of affirming humanity’s basic goodness, it warned darkly of original sin.

Berlin did not share these beliefs. But, by his own account, he found the Counter-Enlightenment a salutary reminder of the insufficiency of Enlightenment values. One of Berlin’s favourite ideas was that humanity had to choose or compromise between incompatible goods. Enlightenment, reason, and liberty were excellent; but to embrace them you had to relinquish other values which were also good.

Neither Berlin’s conception of the Enlightenment, nor that of the Counter-Enlightenment, would be generally accepted now. But the tension he found between them illustrates an undeniable moral dilemma in human life. And his expression of this dilemma may well be found memorable and challenging, long after his conception of intellectual history has retreated into the past.

– Ritchie Robertson