Itinéraire d’un savant au XVIIIe siècle: Jean-Baptiste d’Anville

Les hésitations professionnelles des jeunes adultes, la difficulté à vivre de son art pour un savant ou un artiste, la nécessité de multiplier les activités rémunérées, autant de problématiques qui paraissent indéniablement contemporaines. Et pourtant, elles s’appliquent avec une acuité non moins grande au siècle des Lumières, malgré un contexte bien évidemment différent.

La mobilité professionnelle d’Ancien régime fait parfois l’objet de généralités: le fils de savetier sera savetier, le fils de boulanger sera lui-même boulanger, conservant ainsi les avantages d’une communauté de métier dans la famille. Dès lors, le choix d’un état ne semble guère poser question, il serait bien souvent dynastique. Cependant, l’héritage de la carrière paternelle était loin d’être une pratique systématique, comme le prouve la lecture des biographies d’académiciens publiées à leur mort sous la forme d’éloge.

Ainsi, Jean-Baptiste d’Anville, géographe français de premier plan au siècle des Lumières, est fils d’un tailleur d’habit parisien, Hubert Bourguignon. Aucun de ses deux autres fils ne suit la voie paternelle: l’un devient graveur, l’autre choisit la finance. Ces hommes ont donc choisi leur métier, ou comme on dit alors « un état ». La question de l’orientation professionnelle se pose donc.

Cependant, selon les conventions des éloges académiques, toute carrière scientifique a caractère d’évidence, d’où l’emprunt au vocabulaire religieux: les futurs savants, invariablement précoces, ne se destinent pas à une carrière, mais s’abandonnent à leur ‘vocation’. Et de même que leur voie s’impose aux académiciens, de même leur parcours ne paraît jamais rencontrer aucun obstacle matériel à en croire ces mêmes éloges, comme si le talent et le travail menaient sans faillir au succès.

Portrait de Jean-Baptiste d’Anville par Pierre Simon Benjamin Duvivier

Portrait de Jean-Baptiste d’Anville par Pierre Simon Benjamin Duvivier (1834); frontispice gravé dans Louis Charles Joseph de Manne, Œuvres de d’Anville publiées par M. de Manne, 2 vol. (Paris, 1834), t.1. Bibliothèque nationale de France, CPL, RES Ge FF 9378.

Dans l’ouvrage Une Carrière de géographe au siècle des Lumières, Jean-Baptiste d’Anville, les contributeurs se sont appliqués à dépasser les apparences et à saisir les conditions intellectuelles, mais aussi matérielles de la vie savante au XVIIIe siècle.

À travers les archives, la carrière de d’Anville apparaît infiniment plus précaire que ne le laisse deviner le parcours fulgurant dessiné par les éloges académiques. Les titres honorifiques se révèlent peu rémunérateurs; les prestigieuses positions à la cour s’avèrent temporaires; certaines relations utiles mais potentiellement embarrassantes sont soigneusement camouflées. L’apprenti savant, avant d’espérer vivre de son art, accepte de nombreux menus travaux, qui n’ont parfois même rien à voir avec la géographie: il copie des dessins d’uniformes militaires, se fait acheteur de cartes pour le compte du roi du Portugal. Avec le temps, il dispense des leçons, vend ses premières cartes, répond à des commandes et reçoit la dot de sa femme tous les trimestres, laquelle se révèle être une précieuse pension pour un jeune ménage. Le savant vit d’une mosaïque d’activités et de revenus.

Jean-Baptiste d’Anville, Considérations générales sur l’étude et les connoissances que demande la composition des ouvrages de géographie (Paris, Lambert, 1777), page de titre. Bibliothèque nationale de France, CPL, RES Ge FF 9394.

Mais ce ne sont que des expédients. Plus encore que par les pensions académiques, qui ne viendront d’ailleurs qu’assez tardivement dans le cas de d’Anville, l’équilibre économique n’est souvent garanti au XVIIIe siècle que par le mécénat, celui des ducs d’Orléans pour le géographe parisien. Évidemment, celui-ci a l’inconvénient de jeter le soupçon sur le travail du savant: exactitude scientifique et protection d’un mécène ne vont pas toujours aisément de pair. Mais sans le mécénat, le géographe n’aurait eu ni moyens de subsistance suffisants, ni le temps et l’argent nécessaires à la création de cartes de haute qualité.

Ainsi, au rebours de ce que laissent entendre les éloges académiques, rien n’est évident dans une carrière savante. Avant d’atteindre la reconnaissance et la sécurité matérielle, leurs moyens d’existence sont souvent instables et certains meurent dans la misère. Les parents du XVIIIe siècle ne sont d’ailleurs pas dupes, et les éloges laissent entendre qu’une carrière scientifique n’était pas forcément vue d’un très bon œil par les pères soucieux de l’avenir de leur progéniture. L’aspirant mathématicien du siècle des Lumières suscitait le même genre de frayeurs que l’apprenti poète du XIXe siècle. Les ressorts de la carrière artistique comme de la carrière savante sont d’ailleurs similaires: dans les deux cas, le soutien des académies et mécènes est bien souvent indispensables. Ils sont d’ailleurs, les uns comme les autres, logés dans la Grande galerie du Louvre, lorsqu’ils ont obtenu ce privilège.

Jean-Baptiste Lallemand, Collège des Quatre-nations et la galerie du Louvre (dix-huitième siècle); dessin.

Jean-Baptiste Lallemand, Collège des Quatre-nations et la galerie du Louvre (dix-huitième siècle); dessin. Bibliothèque nationale de France, EST, RES. VE-53 (D).

Pour se faire connaître comme géographe, toutes les techniques sont permises. Jean-Baptiste d’Anville saisit l’essor des journaux pour faire paraître dès ses dix-sept ans ses premiers résultats de recherche dans le Mercure de France, ou pour participer aux controverses scientifiques en vogue pour se faire un nom. Ce nom, bientôt, devient une marque de fabrique, garante de la qualité des cartes qui en sont signées. Il fait d’ailleurs l’objet de contrefaçons.

D’Anville, sous des dehors conservateurs, a vite compris l’intérêt de jouer de cette nouveauté, l’opinion publique, en se construisant un personnage: celui du travailleur solitaire et acharné qui redessine le monde sans avoir quitté Paris. Il en découle un ultime paradoxe dont on trouverait sans mal des équivalents actuels: d’Anville a assis sa légitimité et sa carrière savante en créant sa propre légende.

– Lucile Haguet

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Qui est Jean-Baptiste d’Anville, géographe français des Lumières?

Jean-Baptiste d’Anville, savant parisien du XVIIIe siècle, est l’un des plus grands géographes du siècle des Lumières. Pour ses contemporains, ses cartes modernes sont incontournables. Bougainville, l’explorateur, salue ses cartes des Moluques et de l’Asie dont l’exactitude lui a été d’une aide précieuse au bout du monde. Le jeune Bonaparte, sur le point de se lancer à la conquête de l’Égypte, emporte avec lui une carte de d’Anville qu’il a pris soin de faire entoiler avant son départ. Ses cartes du monde ancien demeurent des références jusque loin dans le XIXe siècle pour les érudits de l’antiquité. Le jeune Champollion dans son Égypte sous les Pharaons (1814) s’en remet presque à chaque page au géographe parisien. Au XVIIIe, comme au XIXe siècle, lorsqu’il faut définir les frontières du Brésil, ce sont encore les cartes de d’Anville qui sont incontournables pour les diplomates. Enfin, sa notoriété excède les milieux autorisés. Encore au début du XIXe siècle, quand les journalistes de Paris, mais aussi les écrivains, comme Chateaubriand ou Balzac, doivent citer un géographe célèbre, c’est d’Anville qu’ils mentionnent.

Jean-Baptiste d’Anville

Jean-Baptiste d’Anville. Image Wikimedia Commons.

Aujourd’hui pourtant, malgré une renommée de près de deux siècles, rares sont ceux qui connaissent son nom, tant il est profondément tombé dans l’oubli. Si l’on prend l’expression au pied de la lettre, c’est le type même de l’illustre inconnu.

Pour tout historien du XVIIIe siècle cependant, d’Anville est incontestablement une figure majeure. Cette anecdote personnelle en témoigne: vers 2006, j’avais demandé conseil à Frank Lestringant, professeur de littérature à Paris-IV Sorbonne, également spécialiste reconnu de l’histoire de la cartographie, sur un passage de mon doctorat consacré à la cartographie occidentale de l’Égypte. Les cartes d’Égypte de d’Anville étant parmi les plus remarquables de mon corpus de recherche, Frank Lestringant s’était étonné de la quasi absence de références consacrées au grand géographe parisien. Du point de vue d’un spécialiste de l’histoire de la cartographie aguerri, il semblait inconcevable qu’aucun ouvrage n’ait été dédié à d’Anville. Et pourtant, à cette date, seuls quelques rares articles avaient été consacrés au grand géographe des Lumières.

Depuis la fin des années 2000, cependant, d’Anville fait l’objet d’un regain d’intérêt auprès de la communauté scientifique internationale. Des chercheurs sud-américains, américains, canadiens et belges ont commencé à publier des articles relatifs à d’Anville et à ses cartes. Cet intérêt mondial s’explique: d’Anville a cartographié toute la Terre, et nombre de ses cartes semblent avoir eu des conséquences diplomatiques et politiques importantes dans de nombreuses régions.

Jean-Baptiste d’Anville, ‘Amérique septentrionale’, détail.

Jean-Baptiste d’Anville, ‘Amérique septentrionale’ (1746 [i.e. vers 1755]); détail. Bibliothèque nationale de France, CPL, Ge AA 1380.

En 2008, la bibliothèque nationale de France a lancé de son côté un appel à chercheur associé sur Jean-Baptiste d’Anville, puis lui a consacré un programme triennal de recherches de 2010 à 2012. L’intérêt de la BnF pour d’Anville était naturel: le département des Cartes et plans y conserve depuis 1924 la quasi-intégralité de la collection cartographique de Jean-Baptiste d’Anville, complétée de manuscrits textuels et cartographiques réunis patiemment aux XIXe et XXe siècles et conservés à la fois au département des Manuscrits et à celui des Cartes et plans. L’entreprise colossale de catalogage et de numérisation de la collection d’Anville (près de 10 000 cartes) ne pouvait se concevoir sans y adosser des recherches scientifiques.

La mise en œuvre de ces programmes a donné lieu à de nombreux travaux: un recensement des sources et ressources sur d’Anville, une analyse plus fine de ses cartes manuscrites, la construction d’un carnet de recherche électronique pérenne (blog) qui diffuse un nombre très important de documents inédits relatifs à d’Anville, la tenue d’un colloque international en septembre 2012, organisé par la BnF et parrainé par l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Aujourd’hui, la monographie consacrée à Jean-Baptiste d’Anville par la Voltaire Foundation vient concrétiser plusieurs années d’efforts. Elle vient combler une lacune de la bibliographie sur un géographe de premier plan avec ce volume au contenu entièrement inédit par les archives qu’il exploite, comme par l’originalité des problématiques qu’il met en œuvre.

– Lucile Haguet

 

Journey to the end of the river, with La Condamine

It is now official: according to an article recently published in Le Figaro, the highest point on Earth is… Mount Chimborazo, in Ecuador. Although there are dozens – if not hundreds – of peaks that are considerably taller than Chimborazo when measured as elevations above sea level, the top of the Ecuadorian volcano is the point furthest away from the centre of the Earth (outranking Mount Everest by some 1,800 metres) due to the fact that our planet is not a perfect sphere: rotation has slightly flattened it at the poles and made it bulge at the Equator.

Although the exact measurement of Chimborazo (‘to the nearest centimetre’, says Le Figaro) was only made possible by state-of-the-art technology, the fact that our terrestrial globe is flatter at the extremities and plumper in the middle did not exactly come as news. Newton had figured it out mathematically long ago, and the experimental evidence was provided by the twin expeditions of Maupertuis in Lapland and of La Condamine in modern-day Ecuador (then Peru) from the mid-1730s to the mid-1740s.

Reading the story about Mount Chimborazo, and with one thing leading to another, I felt compelled to look up works by Charles Marie de La Condamine on the Internet, and I started reading his Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale […] lue à l’assemblée publique de l’Académie des Sciences le 28 avril 1745 on Archive.org. For, as well as measuring his arc of meridian in Ecuador in order to settle the question of the shape of the Earth once and for all, La Condamine was also the first scientist to explore, describe and map the Amazon basin and its intricate network of tributaries in detail. His Relation abrégée was published in 1745, the same year he came back to Paris (via Amsterdam, as he sailed back to Europe from the Dutch colony of Suriname), having left the port of La Rochelle bound for the Americas ten years before, in 1735.

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‘Carte du cours du Maragnon ou de la Grande Rivière des Amazones’, in Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale, by Charles Marie de La Condamine (Paris, chez la veuve Pissot, 1745). Image gallica/BnF.

The sense of immediacy afforded by La Condamine’s account of his journey, committed to the page so soon after its completion, is enhanced by the quality of the reading experience one gets thanks to the remarkable clarity of the scans of the first edition of the book (Paris, Chez la veuve Pissot, 1745) on Archive.org. Perusing the original edition, the reader feels transported back in time and space into a new world, huge swathes of which were then still largely unknown to Europeans, a world where the existence of a tribe of real-life Amazons could not be entirely dismissed (even though La Condamine himself was highly sceptical) and where echoes of stories about a land of gold – El Dorado – still resonated.

The book contains descriptions of many strange and mysterious animals – including the coati and the manatee – as well as what is quite possibly the first description of rubber by a European (La Condamine introduced the substance to Europe): ‘la résine appelée Cahuchu (prononcez Cahout-chou) […] est aussi fort commune sur les bords du Marañon […] Quand elle est fraîche, on lui donne avec des moules la forme qu’on veut; elle est impénétrable à la pluie, mais ce qui la rend plus remarquable, c’est sa grande élasticité. On en fait des bouteilles qui ne sont pas fragiles, des bottes […]’ (p.78-79).

La Condamine’s account of the character of the native Americans he encountered would undoubtedly make it quite difficult for him to find a publisher were he to submit his manuscript today, and would probably get him expelled from most universities’ Anthropology departments: ‘j’ai cru reconnaître dans tous [les Indiens Américains] un même fond de caractère. L’insensibilité en fait la base. […] Elle naît sans doute du petit nombre de leurs idées […] pusillanimes et poltrons à l’excès si l’ivresse ne les transporte pas […] ennemis du travail […] incapables de prévoyance et de réflexion […] ils passent leur vie sans penser, et ils vieillissent sans sortir de l’enfance dont ils conservent tous les défauts’ (p.52-53).

Charles Marie de La Condamine, by Charles Nicolas Cochin (artist) and Pierre Philippe Choffard (engraver), 1768. Image Wikimedia Commons.

Charles Marie de La Condamine, by Charles Nicolas Cochin (artist) and Pierre Philippe Choffard (engraver), 1768. Image Wikimedia Commons.

Having said that, he is not unaware of his own biases as an external observer: describing how Indians inhale a crushed plant’s powder as snuff through a Y-shaped reed that they insert into their nostrils, he writes ‘cette opération […] leur fait faire une grimace fort ridicule aux yeux d’un Européen, qui veut tout rapporter à ses usages’ (p.73-74).

And his own commentary on what he perceives as the unenviable condition of native American women (offered as a theory concerning the possible origin of the Amazons) reveals his humane and compassionate side: ‘Je me contenterais de faire remarquer qui si jamais il y a pu avoir des Amazones dans le monde, c’est en Amérique, où la vie errante des femmes qui suivent souvent leurs maris à la guerre, et qui n’en sont pas plus heureuses dans leur domestique, a dû leur faire naître l’idée et leur fournir des occasions fréquentes de se dérober au joug de leurs tyrans, en cherchant à se faire un établisssement où elles pussent vivre dans l’indépendance, et du moins n’être pas réduites à la condition d’esclaves et de bêtes de somme. Une pareille résolution prise et exécutée n’aurait rien de plus extraordinaire ni de plus difficile que tout ce qui arrive tous les jours dans toutes les colonies européennes d’Amérique, où il n’est que trop ordinaire que des esclaves maltraités ou mécontents fuient par troupes dans les bois, et quelquefois seuls’ (p.110-111).

Although a bit dry (ironically) when describing the drainage basin of the Amazon river, the sheer variety of the observations and reflections contained in this slim volume and the author’s superb style make it a compelling and rejuvenating read, a first-hand account of an endlessly fascinating world, full of mysteries and wonders, by one of the great explorers and scientists of his time.

– Georges Pilard

 

East meets west in the global eighteenth century

Adam Smith, one of the eighteenth century’s most perceptive minds, claimed in The Wealth of nations that the ‘discovery of America, and that of a passage to the East Indies by the Cape of Good Hope, are the two greatest and most important events in the history of mankind’. His observation illuminates one of the key issues affecting major European powers in the late eighteenth century: where to expand on the world stage?

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Britain, for example, was experiencing contrasting fortunes. Having defeated the French in the Seven Years War in what is often regarded as the first global conflict, the British were subsequently defeated in the American War of Independence. Attention was increasingly directed to opportunities offered by the east, as the celebrated voyages of Cook and Bougainville to the Pacific Ocean were opening up new territorial and cultural challenges.

It was, however, the Indian sub-continent with its promise of new commercial opportunities and wealth that proved most attractive to European powers. As history has proved, the Indian sub-continent became fertile ground for colonial expansion and the transformation of the global order.

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But the relations between east and west were more complicated and nuanced than a simple binary opposition would suggest, as contributors to India and Europe in the global eighteenth century uncover. European rivalries in India produced unanticipated repercussions back in the Old World, expansionist agendas were questioned and enhanced knowledge of ancient Indian civilisations and belief systems challenged the hegemony of Greco-Roman antiquity. India was, in a sense, expanding west and making a mark politically, commercially and culturally in Europe as an essential part of an increasingly interconnected global world.

–Simon Davies

See also Céline Spector’s blog on Civilisation et empire au siècle des Lumières (October 2013).

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Frontispiece and title-page of La Cabaña Indiana y El Café de Surate (Valencia, José Ferrer de Orga, 1811).

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Disparate de bestia, Goya.