Les Nouveaux Mélanges : recette d’une bonne capilotade, façon Voltaire

CAPILOTADE. s. f. Sorte de ragoût fait de plusieurs morceaux de viandes déjà cuites. Bonne capilotade. Faire une capilotade des restes de perdrix, de poulets.

On dit proverbialement et figurément, Mettre quelqu’un en capilotade, pour dire, Médire de quelqu’un sans aucun ménagement, le déchirer, le mettre en pièces par des médisances outrées.

Dictionnaire de l’Académie française, éd. 1762.
Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765)

Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765).

Prenez des échanges dialogués, qui tiennent à la fois du conte, de la scène isolée et du dialogue philosophique, ajoutez des fragments, une anecdote, des facéties. Salez, poivrez  généreusement. Vous obtiendrez un ensemble de ‘petits chapitres’ narratifs, argumentatifs et  on s’en doute  polémiques. C’est ainsi que le tome 60A des Œuvres complètes de Voltaire rassemble, sous le titre de Nouveaux Mélanges, une trentaine de textes brefs, très majoritairement en prose, parfois en vers, publiés ou republiés en 1765: ils offrent l’agrément de la variété et le charme des écrits ‘courts et salés’ mitonnés dans l’intarissable officine de Ferney. Le plat a du goût, et il est nourrissant.

Par delà la diversité des sujets et des formes, cet ensemble aborde en effet des questions qui se rattachent à trois au moins des préoccupations majeures de Voltaire depuis le début des années 1760: les affaires judiciaires (Calas, Sirven et bientôt La Barre), la campagne incessante menée contre l’Infâme, l’implication du ‘patriarche’ dans les troubles politiques qui agitent la République de Genève. Les textes réunis dans ce volume bénéficient en outre de l’unité éditoriale que leur confère leur parution dans la ‘troisième partie’ des Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc. etc., recueil publié par les frères Cramer avec le concours de Voltaire.

Les questions abordées ne sont donc pas foncièrement nouvelles: ces textes présentent, on le voit, des enjeux, notamment idéologiques, qui rejoignent ceux d’œuvres réputées ‘majeures’, publiées, rééditées ou remises en chantier à la même époque  le Dictionnaire philosophique, La Philosophie de l’histoire qui servira dans les années suivantes d’‘Introduction’ à l’Essai sur les mœurs. En production, tel trait, tel argument, tel exemple avancé dans l’un de ces ‘rogatons’ sert peut-être à compléter tel passage de l’une de ces œuvres, à moins que ces nouveautés, qui constituent les variantes introduites dans les moutures récentes de ces œuvres, ne constituent le noyau à partir duquel s’organise la matière du rogaton. En réception, redire avec des variations, c’est veiller, dans ces années de lutte, à la plus large diffusion possible des idées, à une forme de saturation de l’espace public dans laquelle Voltaire est passé maître. De nos jours, la recette fonctionne toujours: le connaisseur des ‘grandes’ œuvres, sensible au rappel d’une touche ou d’un morceau, apprécie les vertus digestives de ces petits textes; pour l’amateur et le curieux, ces derniers peuvent aussi servir d’apéritif préparant à la consommation des premières. En somme, les ‘petits chapitres’ se dégustent en entrée ou en dessert, de part et d’autre des plats de résistance qui les accompagnent, les mauvais convives dussent-ils se plaindre d’indigestion lorsque les mêmes mets  ou presque  leur sont trop fréquemment servis.

Le lecteur gourmand peut enfin s’intéresser à la manière dont Voltaire confectionne ce qu’il appelle fréquemment ses ‘petits pâtés’ et ses ‘ragoûts’, et, au-delà d’un art consommé d’accommoder les restes, chercher à percer celui de mettre les petits plats dans les grands  autrement dit s’interroger sur le statut de ces sous-ensembles que sont les ‘mélanges’ dans l’architecture globale de ‘collections complètes’ qui, du vivant de Voltaire, ne le restent jamais longtemps. L’existence de ces ‘mélanges’ questionne enfin l’actuelle collection, censément définitive, des Œuvres complètes, dont le principe de classement chronologique des textes exclut les regroupements génériques adoptés jusque-là. L’architecture de ce volume, tout comme celle du tome 45B (Mélanges de 1756) publié en 2010, montre que la catégorie accueillante des ‘mélanges’ constitue encore, faute de mieux, un principe efficace de regroupement des écrits fugitifs.

– Olivier Ferret

 

Advertisements

La comédie de mœurs: perversion du classique ou genre classique?

Pourquoi la comédie de mœurs fleurit-elle de 1680 à 1720? A cette question, l’histoire littéraire répond habituellement en évoquant le déclin de la France dans les dernières décennies du règne de Louis XIV, années de crise spirituelle et économique, favorisant la multiplication des escrocs en tous genres et le délitement des valeurs, à leur tour reflétés dans la comédie.

Pourtant, tous les thèmes de la comédie de mœurs préexistent largement cette période charnière entre les deux siècles, et j’en ai trouvé plusieurs illustrations dans des pièces des années 1630 ou 1640, dont je parle dans mon ouvrage La Comédie de mœurs sous l’ancien régime: poétique et histoire. Au-delà, se dessine même une tradition multiséculaire, remontant à l’antiquité grecque et latine, habituée à faire rire, de façon plus légère ou plus grinçante, d’un ‘aujourd’hui’ méprisable par rapport à un ‘hier’ idéalisé. En restant plus proche de la période charnière mentionnée plus haut, il suffit d’ouvrir les Satires de Boileau pour y découvrir tous les personnages caractéristiques de ce type de pièces: le financier indûment enrichi, le médecin assassin, le laquais parvenu, le procureur fourbe, le noble désargenté et prêt à se mésallier, la coquette.

En changeant de genre, on lit dans L’Histoire amoureuse des Gaules plusieurs scènes dignes de la comédie de mœurs, que Bussy-Rabutin donne pour ‘vraies’, mais qui semblent surtout avoir beaucoup emprunté au théâtre, avant de l’inspirer en retour. Pour ne donner qu’un exemple, on peut mentionner l’épisode de la séduction par l’argent, que Lesage devait avoir en tête en écrivant son Turcaret: le financier Paget, significativement désigné par le sobriquet ‘Crispin’, se fait précéder chez Ardélise par une lettre accompagnée d’une généreuse ‘subvention’, et qui lui ouvre à coup sûr le cœur et surtout le chemin du lit de la belle dame. L’ensemble du roman relève d’une esthétique de la médisance, Bussy expérimentant ainsi, avant les auteurs de la comédie de mœurs, une écriture qui crée un univers littéraire à partir d’une vision a priori, comme un pur exercice de l’esprit. L’enjeu n’est pas de fournir une lecture juste de la réalité, mais de faire illusion, en canalisant le regard du lecteur ou du spectateur uniquement vers les éléments qui confirment la perspective noire posée, sans tenir compte de tout ce qui l’infirme ou la nuance.

Ainsi, il est peut-être plus légitime de voir dans la comédie de mœurs non pas le résultat d’un déclin des mœurs et des goûts, mais la continuatrice d’une pensée classique. Celle-ci reprend à son compte d’anciennes critiques sur la modernité corruptrice, la couple avec la vision chrétienne du monde comme vallée des larmes, et décide de porter jusqu’à ses limites cette lecture sombre de l’humanité, en lui donnant une tournure décidément comique. Mettant au service de la satire son arsenal de types et de procédés, elle élabore une version policée, recevable si l’on peut dire, d’un jeu que l’on avait reproché à Bussy-Rabutin et à Boileau de pratiquer comme une attaque ad hominem. La représentation d’un monde d’où les principes moraux et la vertu ont généralement et définitivement disparu, à tous les échelons de la société, dilue les responsabilités et étouffe le scandale. Avec son côté absurde de neverland, la comédie de mœurs tire la représentation vers la farce. Sur fond d’essoufflement de la machine à caractères de premier plan, elle est certainement apparue aux comédiens comme une alternative de nature à relancer le théâtre et à renouveler le plaisir du spectateur.

Ioana Galleron

Le Siècle de Louis XIV en alphabet

Page 438 from Voltaire's Siecle.

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, 1re éd. (Berlin, 1751), t.2, p.438.

Il est de ces textes du corpus voltairien qui passent relativement inaperçus aujourd’hui, malgré leur succès au dix-huitième siècle. C’est le cas du ‘Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps’, de même que des autres listes, d’‘Artistes célèbres’, de ‘Maréchaux’, de ‘Ministres d’État’, des ‘Souverains contemporains’, faisant partie du Siècle de Louis XIV, publiés cette semaine dans le tome 12 des Œuvres complètes de Voltaire.

L’époque de Voltaire était friande de listes. Il n’y a pas que le fameux Mille e tre du Don Juan de Da Ponte et de Mozart: depuis le Moyen Age, on compile toutes sortes de biens, de figures, d’objets et de concepts à l’usage des gens de lettres, des marchands, des orateurs, des juristes, etc., pour soulager la mémoire et pour s’y retrouver dans les méandres de la culture. L’auteur du Dictionnaire philosophique est aussi exemplaire de cette pensée par liste, qui cherche à cataloguer, non tant pour compiler à l’infini comme dans les Cornucopiae de la Renaissance, mais au contraire, selon un esprit à la fois pratique et synthétique, pour rendre le savoir compréhensible et portatif. La chronologie de Hénault (le Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1749) dont la forme pour un lecteur moderne peut sembler un peu bizarre, se vendait pourtant très bien au dix-huitième siècle.

Sébastien Le Clerc le vieux (1637-1714) d’après Charles Le Brun (1619-1690), Louis XIV, protecteur des arts et des sciences, château de Versailles, inv.grav 16.

Loin d’être une vaine addition érudite de noms propres, le ‘Catalogue des écrivains’ et les autres listes servent à ‘illustrer’ le Siècle de Louis XIV, et ceci aux deux sens du terme: il s’agit à la fois d’exemplifier la thèse que Voltaire développe dans le chapitre 32 du Siècle, ‘Des beaux-arts’, selon laquelle Louis XIV est un grand monarque parce qu’il a encouragé les arts et les sciences, et de mettre en lumière le lustre de son règne, apogée de l’esprit humain, qui supplante tous les autres siècles par l’excellence (et l’abondance) de ses productions d’esprit. La forme du catalogue permet aussi à Voltaire de prendre quelque liberté par rapport au récit officiel du Siècle, offrant la possibilité de jeux de renvois et de polyphonie.

Au fil des rééditions, Voltaire amplifie ses listes: il ajoute de nouvelles entrées, il développe aussi des anecdotes piquantes, cite des vers inédits, répond à des journalistes, polémique avec ses contemporains. S’il n’est pas le premier à avoir produit un dictionnaire des grands hommes du Grand Siècle (Charles Perrault, l’auteur des Contes de ma mère l’Oye, a aussi publié des Hommes illustres en 1696), Voltaire se distingue nettement de ses devanciers, en particulier par le style de ses notices. Faisant rarement dans l’hagiographie, l’historien de la littérature du dix-septième siècle cherche souvent, au contraire, à en souligner les particularités, voire les bizarreries.

Frontispiece

Gérard Edelinck, frontispice des Hommes illustres qui ont paru en France durant ce siècle de Charles Perrault (1696).

On connaît bien Nicolas Boileau, le satiriste traducteur de l’Art poétique et du Traité du Sublime, mais beaucoup moins ses frères, dont Jacques Boileau: ‘Docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres écrits dans un latin extraordinaire, comme L’Histoire des flagellants, Les Attouchements impudiques, Les Habits des prêtres. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin. C’est, dit-il, de peur que ces évêques me lisent; ils me persécuteraient’ (OCV, t.12, p.62-63). L’évêque Bossuet est certes un prédicateur respecté, auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’histoire universelle; mais on raconte, à tort bien sûr, qu’il a vécu marié avec une certaine Des-Vieux, et qu’un certain auteur plaisantin, St Hyacinthe, serait issu de ce mariage scandaleux… Le peintre Jean Jouvenet, élève de Le Brun, ‘a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune’: c’est qu’‘il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes’ (p.212).

Il n’y a pas que des noms célèbres dans les listes consacrées aux auteurs et aux artistes qui ont marqué le siècle de Louis XIV: Voltaire cherche aussi à faire œuvre de mémoire, et s’assure que la postérité n’oublie pas le nom de ces petits poètes, historiens érudits, chroniqueurs, traducteurs, dont la muse ou le labeur ont aussi contribué à faire du Grand Siècle le ‘chef-d’œuvre de l’esprit humain’.

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768, D14955).

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768 (D14955).

Le nom de Voltaire, qui a écrit ses premiers poèmes alors que le vieux roi était toujours en vie, aurait dû selon toute logique figurer dans le ‘Catalogue des écrivains’. Modestie oblige, il n’y est pas, mais ce n’est pas sans clin d’œil: en effet, après la dernière notice, consacrée à Voiture, Voltaire écrit: ‘Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue’…

– Jean-Alexandre Perras

Rousseau and the perils of public address

In December 1776, the Courrier d’Avignon reported a curious incident in Ménilmontant: a supposedly mortal collision between the famed philosopher Jean-Jacques Rousseau and…a great dane.

‘Rousseau, qui se promène souvent seul à la campagne, a été renversé il y a quelques jours par un de ces chiens Danois qui précèdent les equipages lestes: on dit qu’il est très malade de cette chute, et on ne peut trop deplorer son sort d’avoir été écrasé par des chiens.’ (no.97, December 3, 1776, p.4).

‘Jean-Jacques Rousseau est mort des suites de sa chute. Il a vécu pauvre, il est mort misérablement; et la singularité de sa destinée  l’a accompagné jusqu’au tombeau.’ (no.102, December 20, 1776, p.4).

Jean Jacques François Le Barbier, Brusselles (éd. de Londres), 1783, ‘Rousseau apportant le manuscrit des “Dialogues” à Notre-Dame de Paris’. Illustration pour Rousseau, juge de Jean-Jacques dans Œuvres de J.-J. Rousseau.

Rousseau, as we know, died a few years later in 1778 – the event in Ménilmontant leaving him not mortally injured, but with a face bruised and beaten. The mistaken reports in the Courrier d’Avignon prompted his Rêveries critical assessment of eighteenth-century public culture and, in particular, the social and discursive mechanisms that permitted the spread of rumours, an absence of fact-checking, and sensationalism. It was hardly, however, his first diagnosis of ‘fake news’.

In the very era when the postal system and print culture brought people together in ‘imagined communities’, Rousseau worried deeply about the risks of dead letters. Although Rousseau’s colleague, Diderot, was convinced that the two most important technological developments in early modern Europe were the postal system and print culture (enthusing to his sculptor friend Falconet, ‘Il y a deux grandes inventions: la poste qui porte en six semaines une découverte de l’équateur au pôle, et l’imprimerie qui la fixe à jamais’), Rousseau was much more leery of the new information age.

A critical assessment of the Enlightenment’s faith in transparent communication must attune itself to the persistent traces of ancient modes of rhetoric: the traditions of doublespeak and dog-whistle politics. Rousseau, sensitive to the tensions between an esoteric, libertine tradition of communication and an intellectual climate of social progressivism, frames the debate in a series of vexed questions: for whom should I be writing? what is a public and what can it do? Despairing over the absence of any true ‘ami de la vérité’, Rousseau heads to Notre Dame cathedral to deposit, in a famous acte manqué, a copy of Rousseau juge de Jean-Jacques on the altar of the church.

‘En entrant, mes yeux furent frappés d’une grille que je n’avois jamais remarquée et qui séparoit de la nef la partie des bas-cotés qui entoure le Chœur. Les portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des bas-cotés dont je viens de parler étoit vuide & qu’il m’étoit impossible d’y pénétrer. Au moment où j’apperçus cette grille je fus saisi d’un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d’un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé jamais un pareil. L’Eglise me parut avoir tellement changé de face que doutant si j’étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître et à mieux discerner ce que je voyois. Depuis trente six ans que je suis à Paris, j’étois venu fort souvent et en divers tems à Notre Dame; j’avois toujours vu le passage autour du Chœur ouvert et libre, et je n’y avois même jamais remarqué ni grille ni porte autant qu’il put m’en souvenir.’ (‘Histoire du précédent écrit’, Rousseau juge de Jean-Jacques, OC, t.1, p. 980).

He notes that in spite of having been in the church scores of times, he had failed to notice the barrier blocking access to the altar. The unpredictability of the reading public – indeed, the plurality of publics and their occasionally indeterminate nature – makes literary reception a chancy affair. In the very loud and crowded market of ideas of the French Enlightenment, the rhetorical gesture of address underscored the vulnerability and power of the modern writer. In my study, Jean-Jacques Rousseau face au public: problèmes d’identité, I explore the vagaries of public communication during the Enlightenment and the dialectical tensions between shadow and illumination, musicality and transparency.

As an insider of the Encyclopédie project turned outsider, Rousseau understood the complexities of the new social and ethical demands placed on the philosophes in a way that is fundamentally different from his contemporaries. By noting the unpredictability and inconsistencies of systems of public address (with readers and spectators moved alternatively by emotions, reason, flows of information, and the major works of a few key power players), Rousseau proposes alternative ways of thinking about communication and the circulation of information. He places value on economies of speech that include silence, babil (babbling), laconism, and musicality – modes of communication that contest conventional modalities of rationality and social exchange. His work is thus an invitation to consider the precarity of address within modern social life and, consequently, the politics of truth at stake in symbolic exchange.

Masano Yamashita

Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick

Animals and humans in the long eighteenth century: an intricate relationship

How does a scholarly book get started? In the majority of cases it is bound with the author or editor’s passion and deep-rooted (and often inexplicable) connection with his or her subject matter. For me, Animals and humans: sensibility and representation, 1650-1820 began nearly ten years ago, when I read Kathryn Shevelow’s eminently readable book For the love of animals, about the growth of the animal welfare movement in the eighteenth century. Our relationship with animals never ceases to fascinate, as we see from the Wellcome Collection’s current exhibition ‘Making nature: how we see animals’, and animal studies has recently flourished in the academic mainstream. Like Shevelow’s book, it crosses the boundaries between specialised academic study and deeply felt human experience.

My own beginning with this subject, though, occurred almost in infancy. An innate attraction to animals, these others with whom we co-exist on this planet, is shared by almost all small children and all human cultures in one way or another, and is represented throughout human history. And as we see in very small children, in this oldest relationship of the human species we still find a deep connection and resonance. In bringing together and editing this book, it was wonderfully liberating to be able to combine a lifelong passionate interest in animals with my own professional field of eighteenth-century literary and cultural studies.

Gainsborough, Girl with pigs (1782)

Thomas Gainsborough, Girl with pigs (1782), oil on canvas; Castle Howard Collection. © Castle Howard; reproduced by kind permission of the Howard family.

1650-1820 – the timeframe we cover in our study – is the period associated both with the growth of experimental science and the horrors of vivisection, and with the rise of modern humanitarianism. While the defence of animal rights itself goes back to classical times, in the eighteenth century it was directly linked to a growing awareness of universal human rights and a new definition of humanity based on the ability to feel rather than in the primacy of reason. Together with the abolitionist and feminist movements of the later eighteenth century, animal welfare came to resemble its modern self, with legislation first enacted in 1820.

Simon after Gainsborough, The Woodman

Peter Simon after Gainsborough, The Woodman (1791 [1787]), stipple engraving; Sudbury, Gainsborough House. © Gainsborough House.

But in this book we aim to explore more deeply the human relationship with animals in the long eighteenth century, in many different forms of expression. As shown by the different essays in this volume, this ancient relationship challenges not only the arbitrary divisions of Western cultural history (classicism and romanticism, for example), and not only disciplinary boundaries between poetry and science, art and animal husbandry, fiction and natural history, but also the basic assumptions of human self-perception, in which we do not see animals as objects of our ‘objective’ study, but rather as beings with whom we share a space and who demand a mutual response. A major thread of this book, then, is the re-evaluation of sentiment and sensibility, terms that in the eighteenth century referred to the primacy of emotion, and which were not solely the prerogative of humans. Through the lens of eighteenth-century European culture, contributors to this volume show how the animal presence, whether real or imagined, forces a different reading not only of texts but also of society: how humans are changed, and how we the readers are changed, in our encounters with the non-human other, in history, art, literature, natural science and economics. More deeply, we are reminded of the power and antiquity of this relationship.

– Katherine M. Quinsey

Voltaire and the one-liner

To mark the publication at Oxford University Press of his new book ‘Voltaire: A Very Short Introduction’, a contribution to their Very Short Introductions series, Nicholas Cronk has written the following post about the wit and wisdom of Voltaire for the OUP Blog.

Voltaire: A Very Short Introduction by Nicholas Cronk is published by Oxford University Press.

As we mark Voltaire’s 323rd birthday – though the date of 20 February is problematic, – what significance does the great Enlightenment writer have for us now? If I had to be very very short, I’d say that Voltaire lives on as a master of the one-liner. He presents us with a paradox. Voltaire wrote a huge amount – the definitive edition of his Complete works being produced by the Voltaire Foundation in Oxford will soon be finished, in around 200 volumes. And yet he is really famous for his short sentences. He likes being brief, though as a critic once remarked, “Voltaire is interminably brief.”

Voltaire’s most famous work, Candide, is full of telling phrases. “If this is the best of all possible worlds, what are the others?” asks Candide in Chapter 6. The expression “best of all possible worlds” comes originally from the philosopher Leibniz, but it is Voltaire’s repeated use of the phrase in Candide that has made it instantly familiar today. Another saying from the novel was an instant hit with French readers: in Chapter 16, Candide and his manservant Cacambo, travelling in the New World dressed as Jesuits, fall into the hands of cannibals who exclaim triumphantly: “Mangeons du jésuite” (“Let’s eat some Jesuit”): the Jesuits were highly unpopular in France at this time, and the expression instantly became a catch-phrase.

One French expression from Candide has even become proverbial in English. In 1756, the British lost Minorca to the French, as a result of which Admiral Byng was court-martialled and executed. Voltaire has fun with this in Chapter 23:

‘And why kill this admiral?’
‘Because he didn’t kill enough people,’ Candide was told. ‘He gave battle to a French admiral, and it has been found that he wasn’t close enough.’
‘But,’ said Candide, ‘the French admiral was just as far away from the English admiral as he was from him!’
‘Unquestionably,’ came the reply. ‘But in this country it is considered a good thing to kill an admiral from time to time, pour encourager les autres.’

Painting of Voltaire by Bouchot.

Voltaire. After a painting, by Bouchot No. 539. Public domain via Wikimedia Commons.

Voltaire’s other writings are equally full of pithy and memorable short sentences, which often help him drive home a point, such as this, from his Questions sur l’Encyclopédie: “L’espèce humaine est la seule qui sache qu’elle doit mourir” (“The human species is unique in knowing it must die”).

Other lines, like this one from his poem about luxury, Le Mondain, “Le superflu, chose très nécessaire” (“The superfluous, a very necessary thing”) are all the more memorable for being in verse. Voltaire’s facility for producing snappy phrases is even there in his private correspondence, as this letter to his friend Damilaville (1 April 1766): “Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu” (“When the masses get involved in reasoning, everything is lost”).

And one phrase that still resonates with us comes from a private notebook that Voltaire surely never intended to publish: “Dieu n’est pas pour les gros bataillons, mais pour ceux qui tirent le mieux” (“God is on the side not of the heavy battalions, but of the best shots”).

Then there are the ones that got away, the one-liners he never actually said – ‘misquotations’ in the parlance of the Oxford Dictionary of Quotations. Hardly a week passes without a newspaper quoting “I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it.”

Voltaire’s rallying cry of free speech is central to our modern liberal agenda, so it’s a bit awkward that he never actually said it. The expression was made up in 1906 by an English woman, biographer E. B. Hall. But she meant well, and we have collectively decided that Voltaire should have said it. Another advantage of Voltaire’s one-liners is that they provide great marketing copy, and a quick search on the web reveals that many of them are for sale, on t-shirts, shopping-bags, and mugs. “I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it” is especially popular, in French as well as English – which explains my favourite t-shirt: “Je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous puissiez citer erronément Voltaire” (“I will fight to my death so that you can quote Voltaire incorrectly”).

Luckily, wit is contagious. There is a famous one-liner in Beaumarchais’ The Marriage of Figaro, when the servant Figaro imagines addressing his aristocratic master: “Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus” (“You took the trouble to be born, and nothing more”). This has become so celebrated that we have forgotten that Beaumarchais was only improving on a less snappy one-liner he had found in one of Voltaire’s more obscure comedies. George Bernard Shaw, a self-styled follower of Voltaire, has fun with misattributed sayings in Man and Superman:

Tanner: Let me remind you that Voltaire said that what was too silly to be said could be sung.
Straker: It wasn’t Voltaire. It was Bow Mar Shay.
Tanner: I stand corrected: Beaumarchais of course.

And so we go on inventing Voltaire. Another dictum that has recently gained wide currency on the web is this: “To learn who rules over you, simply find out who you are not allowed to criticize.”

Now regularly attributed to Voltaire, this saying seems to originate with something written in 1993 by Kevin Alfred Strom, an American neo-Nazi Holocaust denier, and not a man who obviously exudes Voltairean wit and irony. But once you become an authority, it seems, all sides have a claim on you.

The one-liner can seem a good way of encapsulating a truth: “Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer” (“If God did not exist, it would be necessary to invent him”).

Voltaire knew he was on to a winner with this line, from a poem of 1768 (the Epître à l’auteur du livre des trois imposteurs), and he re-used it often in later works. Another much-repeated phrase occurs at the end of Candide. When the characters finally come together, after umpteen trials and tribulations, all argument is silenced with the words “Il faut cultiver notre jardin” (“We must cultivate our garden”). Is this a precious nugget of wisdom, neatly encapsulated? Or is it just another “Brexit means Brexit”, a trite phrase meaning anything and nothing? But that, of course, is another use of the one-liner: to maintain suspense, while bringing down the curtain at the end….

– Nicholas Cronk

This post first appeared on the OUP Blog.