Les Singularités de la nature

Note manuscrite

Note manuscrite de Voltaire dans l’Histoire naturelle de Buffon, 15 vol. (Paris, 1749-1767), BV572, cote 6-295, t.1, face à la page 64 (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg).

On ne se trompera pas beaucoup en affirmant que Les Singularités de la nature sont l’œuvre de Voltaire la plus méconnue – que ceux qui l’ont lue en entier ou à peu près lèvent la main! Les critiques les mieux disposés à l’égard du philosophe la couvrent d’un voile pudique et passent leur route, accréditant un peu plus l’image caricaturale faite d’idées reçues et de jugements à l’emporte-pièce et parfaitement résumée dans cette déclaration d’Emile Guyénot: ‘Il est vraiment difficile de dissimuler sous des prétentions à l’esprit autant d’ignorance, de mauvaise foi, de suffisance et de simple bêtise’.[1] On trouvera d’autres citations du même acabit dans l’édition critique qui vient de paraître (Œuvres complètes de Voltaire, t.65B) et qui, espérons-le, rendra enfin justice à l’auteur des Eléments de la philosophie de Newton (OCV, t.15), qui ne fut pas moins ‘homme de science’ qu’un Diderot par exemple.

Il est vrai que Voltaire commit le crime de lèse-majesté de se moquer de Buffon – la pertinence de ses critiques s’impose pourtant à tout lecteur impartial au regard de certaines extravagances de sa Théorie de la Terre assénées comme des quasi-vérités – et de s’opposer au clan holbachique – non pas parce qu’il ‘défendait sa foi’ comme le prétendait Jacques Roger,[2] mais parce qu’il mettait en cause l’abus des systèmes au nom de l’esprit critique. Conseillant la plus grande retenue face à des phénomènes qui dépassent l’homme, Voltaire reproche aux philosophes et aux hommes de science de plier la réalité, et surtout la réalité inconnaissable, à des théories hasardeuses: ‘Je m’en rapporte toujours à la nature qui en sait plus que nous et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole’.[3]

Les Colimaçons

Les Colimaçons du révérend père l’Escarbotier, nouvelle édition (1769), page de titre (détail) (Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire, cote D Colimaçons 1769/1).

Les soi-disant ‘singularités de la nature’ – des phénomènes comme les pierres figurées, les polypes, les fossiles etc. – ne sont que des singularités, des espèces de jeux de la nature; elles ne se laissent pas intégrer dans un système ni ne permettent d’édifier une énième théorie de la nature. Voltaire appartient à ce qu’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa controverse avec Georges Cuvier, appelait dédaigneusement l’‘école des faits’: il demande dans tous les sujets une clarté complète, il lui faut des vérités démontrées jusqu’à l’évidence.[4] On a non sans raison reproché à Voltaire son ‘hypercritique’ qui le portait à maintenir obstinément des positions contre toute évidence, comme dans le cas des coquilles fossiles dont l’origine naturelle organique essentiellement marine fut admise par la communauté scientifique dans la première moitié du dix-huitième siècle.

Au jugement de Condorcet son disciple, Voltaire a écrit bien des sottises en matière scientifique, mais il a eu un immense mérite, celui de la méthode: ‘il y règne cette philosophie modeste qui craint d’affirmer quelque chose au-delà de ce qu’apprennent les sens et le calcul’. C’est l’essentiel, ‘car les erreurs particulières sont peu dangereuses, et ce sont seulement les fausses méthodes qui sont funestes’.[5] Si la prudence excessive de Voltaire l’a parfois empêché d’admettre des vues justes et profondes dont la plupart n’étaient alors qu’hypothétiques, s’il a poussé quelquefois la mauvaise foi jusqu’à nier l’évidence, son profond scepticisme lui a épargné aussi maintes erreurs. Mais apparemment valait-il mieux avoir tort avec Buffon que raison avec Voltaire.

Page de titre

Page de titre de Réflexions sur une brochure intitulée Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire (s.l., 1775) (Bibliothèque municipale de Lille).

Le volume comprend, outre la première édition critique des Singularités de la nature, Les Colimaçons du révérend père L’Escarbotier, une courte satire écrite la même année 1768 dans laquelle Voltaire fait discuter un capucin auvergnat et un pédant thomiste sur les amours des escargots et sur l’âme des bêtes. En annexe, le lecteur trouvera pour la première fois le texte intégral d’un manuscrit du naturaliste Jean-Etienne Guettard, découvert par Patricia Crépin-Obert en 2005, qui contient l’ébauche d’une réfutation des premiers chapitres des Singularités de la nature, ainsi que deux chapitres d’un ouvrage rarissime et totalement inconnue jusqu’alors, les Réflexions sur une brochure intitulée: Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire du chanoine naturaliste Georges Wartel, paru en 1775.

– Gerhardt Stenger

[1] Correspondance inédite entre Réaumur et Abraham Trembley, éd. Maurice Trembley, Introduction par Emile Guyénot (Genève, 1943), p.xxxvii.

[2] Jacques Roger, Les Sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle (Paris, 1963), p.748.

[3] Lettre de Voltaire à Félix François Le Royer d’Artezet de La Sauvagère, 25 octobre 1770, D16727.

[4] Voir Jean Piveteau, ‘Le débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unité de plan et de composition’, Revue d’histoire des sciences et de leurs applications 3 (1950), p. 343-63.

[5] Avertissement en tête de l’édition Kehl des Eléments de la philosophie de Newton, t.31, 1784, p.16 et 21.

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Publish, possibly perish, but live life to the full

The Age of the Enlightenment was awash with print and the number of authors, male and female, with at least one publication to their name grew by leaps and bounds across the eighteenth century. Becoming a published author, however, was not always easy. The reading public wanted to be entertained as well as informed, and dry works of science and scholarship were not to their taste. Mathematicians, natural philosophers, and even antiquarians who wanted to place an erudite tome in the public domain had to either find a patron to finance the cost of publication or put their hands in their own pockets. Members of the eighteenth-century Republic of Letters were proud of their independence but seldom rich. As a result, many published little of substance. Those who did often exhausted their inheritance and faced bankruptcy. The Montpellier naturalist and agronomist, Pierre-Joseph Amoreux (1741-1824), a savant of limited means with an itch to write, struggled throughout his life to get his words of wisdom into print. His lengthy autobiography, left on his death in manuscript form, is an extraordinary window into the trials and tribulations of the enlightened scientist as author. Edited and introduced by myself for the first time under the title From Provincial savant to Parisian naturalist: the recollections of Pierre-Joseph Amoreux (1741-1824), it is essential reading for anyone working on the history of the book in the long eighteenth century.

Amoreux had his first introduction to vanity publishing in 1784 when he sought to find a printer for his Traité de l’olivier. Rather than negotiate with a local Montpellier publisher or send his manuscript to Paris, he decided to try his luck in Avignon, which had a thriving commercial press. Avignon was part of the Papal States and its printer-booksellers, largely free from the censorship restrictions that their French counterparts endured, purportedly offered good terms.

Faculté de Médecine de Montpellier Entrée.

Faculté de Médecine de Montpellier, entrance.

The experience was not a happy one. Amoreux’s initial investigations led him to believe that an Avignon house would charge him 30 livres per folio sheet of sixteen pages: 24 livres to cover the cost, plus 6 livres profit. This, however, turned out not to be the case. A medical friend in the city, Jean-Claude Pancin, who acted as go-between, approached two printers of repute. Both refused to take the book on such a small return. Balthazard-Jean Niel (1724-c.1789) demanded 40 livres a folio and a further 30 for 300 flyers, and could not be shifted. Pancin dismissed him as ‘une espèce de juif’, a stinging insult in a town with a sizeable ghettoised Jewish minority. The terms of Jean-Louis Chambeau (c.1716-1780) were better, but he still wanted a premium of 28 sous per folio on the grounds that typesetting the manuscript required three different fonts. Moreover, it proved impossible to close the deal because Chambeau’s compositor objected to the state of the manuscript: Amoreux had sent his friend a manuscript peppered with ‘petits billets sous forme d’additions attachées au texte.’

The Montpellier naturalist had no choice but to see if he could get an acceptable quote from a publisher in his home town. This he must have done, for the 365-page book was eventually published by a printer called Guiot and distributed through the bookshop of the widow Gontier. Assuming Guiot charged 30 livres per sheet, the publication would have cost Amoreux nearly 700 livres. This would have made a considerable hole in his purse. At this date Amoreux’s only income came from his post as a medical librarian, worth 500 livres per annum. Had he not been a bachelor still living at home with his parents, he would never have been able to publish his first substantial book. And had he not managed to do so, he might well have thrown in the towel and published next to nothing, like so many of his contemporaries in the Republic of Letters.

Le parvis et la façade de Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris in the 18th century, by Jean-Bapstiste Scotin (1678-?). Public domain.

Amoreux’s autobiography, however, is more than a study of the angst of the scientific author. Starting in 1800, Amoreux made continual visits to the capital to taste its intellectual delights. His Souvenirs provide a detailed account of his stays in Paris. With Amoreux, the reader will walk the city from end to end, cross its bridges old and new, visit its museums and bookshops, revel in the sights and sounds of the Champs Elysées on Bastille Day, and catch a glimpse of Napoleon through the crowd. On the way to listen to the lectures of Cuvier or some other intellectual giant, he or she will even drop into the Paris morgue. No other account of early nineteenth-century Paris catches so fully the multi-faceted nature of the vibrant post-Revolutionary city, whose cast of characters ranges from bankers to barrow-boys. If Amoreux had had the literary talent, he could have left a work which would have stood comparison with Joyce’s Ulysses. Nobody interested in Napoleon’s Paris as the cultural centre of Europe should miss the opportunity to accompany the Montpellier naturalist on his travels.

– Laurence Brockliss

Les Nouveaux Mélanges : recette d’une bonne capilotade, façon Voltaire

CAPILOTADE. s. f. Sorte de ragoût fait de plusieurs morceaux de viandes déjà cuites. Bonne capilotade. Faire une capilotade des restes de perdrix, de poulets.

On dit proverbialement et figurément, Mettre quelqu’un en capilotade, pour dire, Médire de quelqu’un sans aucun ménagement, le déchirer, le mettre en pièces par des médisances outrées.

Dictionnaire de l’Académie française, éd. 1762.
Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765)

Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765).

Prenez des échanges dialogués, qui tiennent à la fois du conte, de la scène isolée et du dialogue philosophique, ajoutez des fragments, une anecdote, des facéties. Salez, poivrez  généreusement. Vous obtiendrez un ensemble de ‘petits chapitres’ narratifs, argumentatifs et  on s’en doute  polémiques. C’est ainsi que le tome 60A des Œuvres complètes de Voltaire rassemble, sous le titre de Nouveaux Mélanges, une trentaine de textes brefs, très majoritairement en prose, parfois en vers, publiés ou republiés en 1765: ils offrent l’agrément de la variété et le charme des écrits ‘courts et salés’ mitonnés dans l’intarissable officine de Ferney. Le plat a du goût, et il est nourrissant.

Par delà la diversité des sujets et des formes, cet ensemble aborde en effet des questions qui se rattachent à trois au moins des préoccupations majeures de Voltaire depuis le début des années 1760: les affaires judiciaires (Calas, Sirven et bientôt La Barre), la campagne incessante menée contre l’Infâme, l’implication du ‘patriarche’ dans les troubles politiques qui agitent la République de Genève. Les textes réunis dans ce volume bénéficient en outre de l’unité éditoriale que leur confère leur parution dans la ‘troisième partie’ des Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc. etc., recueil publié par les frères Cramer avec le concours de Voltaire.

Les questions abordées ne sont donc pas foncièrement nouvelles: ces textes présentent, on le voit, des enjeux, notamment idéologiques, qui rejoignent ceux d’œuvres réputées ‘majeures’, publiées, rééditées ou remises en chantier à la même époque  le Dictionnaire philosophique, La Philosophie de l’histoire qui servira dans les années suivantes d’‘Introduction’ à l’Essai sur les mœurs. En production, tel trait, tel argument, tel exemple avancé dans l’un de ces ‘rogatons’ sert peut-être à compléter tel passage de l’une de ces œuvres, à moins que ces nouveautés, qui constituent les variantes introduites dans les moutures récentes de ces œuvres, ne constituent le noyau à partir duquel s’organise la matière du rogaton. En réception, redire avec des variations, c’est veiller, dans ces années de lutte, à la plus large diffusion possible des idées, à une forme de saturation de l’espace public dans laquelle Voltaire est passé maître. De nos jours, la recette fonctionne toujours: le connaisseur des ‘grandes’ œuvres, sensible au rappel d’une touche ou d’un morceau, apprécie les vertus digestives de ces petits textes; pour l’amateur et le curieux, ces derniers peuvent aussi servir d’apéritif préparant à la consommation des premières. En somme, les ‘petits chapitres’ se dégustent en entrée ou en dessert, de part et d’autre des plats de résistance qui les accompagnent, les mauvais convives dussent-ils se plaindre d’indigestion lorsque les mêmes mets  ou presque  leur sont trop fréquemment servis.

Le lecteur gourmand peut enfin s’intéresser à la manière dont Voltaire confectionne ce qu’il appelle fréquemment ses ‘petits pâtés’ et ses ‘ragoûts’, et, au-delà d’un art consommé d’accommoder les restes, chercher à percer celui de mettre les petits plats dans les grands  autrement dit s’interroger sur le statut de ces sous-ensembles que sont les ‘mélanges’ dans l’architecture globale de ‘collections complètes’ qui, du vivant de Voltaire, ne le restent jamais longtemps. L’existence de ces ‘mélanges’ questionne enfin l’actuelle collection, censément définitive, des Œuvres complètes, dont le principe de classement chronologique des textes exclut les regroupements génériques adoptés jusque-là. L’architecture de ce volume, tout comme celle du tome 45B (Mélanges de 1756) publié en 2010, montre que la catégorie accueillante des ‘mélanges’ constitue encore, faute de mieux, un principe efficace de regroupement des écrits fugitifs.

– Olivier Ferret

 

La comédie de mœurs: perversion du classique ou genre classique?

Pourquoi la comédie de mœurs fleurit-elle de 1680 à 1720? A cette question, l’histoire littéraire répond habituellement en évoquant le déclin de la France dans les dernières décennies du règne de Louis XIV, années de crise spirituelle et économique, favorisant la multiplication des escrocs en tous genres et le délitement des valeurs, à leur tour reflétés dans la comédie.

Pourtant, tous les thèmes de la comédie de mœurs préexistent largement cette période charnière entre les deux siècles, et j’en ai trouvé plusieurs illustrations dans des pièces des années 1630 ou 1640, dont je parle dans mon ouvrage La Comédie de mœurs sous l’ancien régime: poétique et histoire. Au-delà, se dessine même une tradition multiséculaire, remontant à l’antiquité grecque et latine, habituée à faire rire, de façon plus légère ou plus grinçante, d’un ‘aujourd’hui’ méprisable par rapport à un ‘hier’ idéalisé. En restant plus proche de la période charnière mentionnée plus haut, il suffit d’ouvrir les Satires de Boileau pour y découvrir tous les personnages caractéristiques de ce type de pièces: le financier indûment enrichi, le médecin assassin, le laquais parvenu, le procureur fourbe, le noble désargenté et prêt à se mésallier, la coquette.

En changeant de genre, on lit dans L’Histoire amoureuse des Gaules plusieurs scènes dignes de la comédie de mœurs, que Bussy-Rabutin donne pour ‘vraies’, mais qui semblent surtout avoir beaucoup emprunté au théâtre, avant de l’inspirer en retour. Pour ne donner qu’un exemple, on peut mentionner l’épisode de la séduction par l’argent, que Lesage devait avoir en tête en écrivant son Turcaret: le financier Paget, significativement désigné par le sobriquet ‘Crispin’, se fait précéder chez Ardélise par une lettre accompagnée d’une généreuse ‘subvention’, et qui lui ouvre à coup sûr le cœur et surtout le chemin du lit de la belle dame. L’ensemble du roman relève d’une esthétique de la médisance, Bussy expérimentant ainsi, avant les auteurs de la comédie de mœurs, une écriture qui crée un univers littéraire à partir d’une vision a priori, comme un pur exercice de l’esprit. L’enjeu n’est pas de fournir une lecture juste de la réalité, mais de faire illusion, en canalisant le regard du lecteur ou du spectateur uniquement vers les éléments qui confirment la perspective noire posée, sans tenir compte de tout ce qui l’infirme ou la nuance.

Ainsi, il est peut-être plus légitime de voir dans la comédie de mœurs non pas le résultat d’un déclin des mœurs et des goûts, mais la continuatrice d’une pensée classique. Celle-ci reprend à son compte d’anciennes critiques sur la modernité corruptrice, la couple avec la vision chrétienne du monde comme vallée des larmes, et décide de porter jusqu’à ses limites cette lecture sombre de l’humanité, en lui donnant une tournure décidément comique. Mettant au service de la satire son arsenal de types et de procédés, elle élabore une version policée, recevable si l’on peut dire, d’un jeu que l’on avait reproché à Bussy-Rabutin et à Boileau de pratiquer comme une attaque ad hominem. La représentation d’un monde d’où les principes moraux et la vertu ont généralement et définitivement disparu, à tous les échelons de la société, dilue les responsabilités et étouffe le scandale. Avec son côté absurde de neverland, la comédie de mœurs tire la représentation vers la farce. Sur fond d’essoufflement de la machine à caractères de premier plan, elle est certainement apparue aux comédiens comme une alternative de nature à relancer le théâtre et à renouveler le plaisir du spectateur.

Ioana Galleron

Le Siècle de Louis XIV en alphabet

Page 438 from Voltaire's Siecle.

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, 1re éd. (Berlin, 1751), t.2, p.438.

Il est de ces textes du corpus voltairien qui passent relativement inaperçus aujourd’hui, malgré leur succès au dix-huitième siècle. C’est le cas du ‘Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps’, de même que des autres listes, d’‘Artistes célèbres’, de ‘Maréchaux’, de ‘Ministres d’État’, des ‘Souverains contemporains’, faisant partie du Siècle de Louis XIV, publiés cette semaine dans le tome 12 des Œuvres complètes de Voltaire.

L’époque de Voltaire était friande de listes. Il n’y a pas que le fameux Mille e tre du Don Juan de Da Ponte et de Mozart: depuis le Moyen Age, on compile toutes sortes de biens, de figures, d’objets et de concepts à l’usage des gens de lettres, des marchands, des orateurs, des juristes, etc., pour soulager la mémoire et pour s’y retrouver dans les méandres de la culture. L’auteur du Dictionnaire philosophique est aussi exemplaire de cette pensée par liste, qui cherche à cataloguer, non tant pour compiler à l’infini comme dans les Cornucopiae de la Renaissance, mais au contraire, selon un esprit à la fois pratique et synthétique, pour rendre le savoir compréhensible et portatif. La chronologie de Hénault (le Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1749) dont la forme pour un lecteur moderne peut sembler un peu bizarre, se vendait pourtant très bien au dix-huitième siècle.

Sébastien Le Clerc le vieux (1637-1714) d’après Charles Le Brun (1619-1690), Louis XIV, protecteur des arts et des sciences, château de Versailles, inv.grav 16.

Loin d’être une vaine addition érudite de noms propres, le ‘Catalogue des écrivains’ et les autres listes servent à ‘illustrer’ le Siècle de Louis XIV, et ceci aux deux sens du terme: il s’agit à la fois d’exemplifier la thèse que Voltaire développe dans le chapitre 32 du Siècle, ‘Des beaux-arts’, selon laquelle Louis XIV est un grand monarque parce qu’il a encouragé les arts et les sciences, et de mettre en lumière le lustre de son règne, apogée de l’esprit humain, qui supplante tous les autres siècles par l’excellence (et l’abondance) de ses productions d’esprit. La forme du catalogue permet aussi à Voltaire de prendre quelque liberté par rapport au récit officiel du Siècle, offrant la possibilité de jeux de renvois et de polyphonie.

Au fil des rééditions, Voltaire amplifie ses listes: il ajoute de nouvelles entrées, il développe aussi des anecdotes piquantes, cite des vers inédits, répond à des journalistes, polémique avec ses contemporains. S’il n’est pas le premier à avoir produit un dictionnaire des grands hommes du Grand Siècle (Charles Perrault, l’auteur des Contes de ma mère l’Oye, a aussi publié des Hommes illustres en 1696), Voltaire se distingue nettement de ses devanciers, en particulier par le style de ses notices. Faisant rarement dans l’hagiographie, l’historien de la littérature du dix-septième siècle cherche souvent, au contraire, à en souligner les particularités, voire les bizarreries.

Frontispiece

Gérard Edelinck, frontispice des Hommes illustres qui ont paru en France durant ce siècle de Charles Perrault (1696).

On connaît bien Nicolas Boileau, le satiriste traducteur de l’Art poétique et du Traité du Sublime, mais beaucoup moins ses frères, dont Jacques Boileau: ‘Docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres écrits dans un latin extraordinaire, comme L’Histoire des flagellants, Les Attouchements impudiques, Les Habits des prêtres. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin. C’est, dit-il, de peur que ces évêques me lisent; ils me persécuteraient’ (OCV, t.12, p.62-63). L’évêque Bossuet est certes un prédicateur respecté, auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’histoire universelle; mais on raconte, à tort bien sûr, qu’il a vécu marié avec une certaine Des-Vieux, et qu’un certain auteur plaisantin, St Hyacinthe, serait issu de ce mariage scandaleux… Le peintre Jean Jouvenet, élève de Le Brun, ‘a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune’: c’est qu’‘il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes’ (p.212).

Il n’y a pas que des noms célèbres dans les listes consacrées aux auteurs et aux artistes qui ont marqué le siècle de Louis XIV: Voltaire cherche aussi à faire œuvre de mémoire, et s’assure que la postérité n’oublie pas le nom de ces petits poètes, historiens érudits, chroniqueurs, traducteurs, dont la muse ou le labeur ont aussi contribué à faire du Grand Siècle le ‘chef-d’œuvre de l’esprit humain’.

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768, D14955).

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768 (D14955).

Le nom de Voltaire, qui a écrit ses premiers poèmes alors que le vieux roi était toujours en vie, aurait dû selon toute logique figurer dans le ‘Catalogue des écrivains’. Modestie oblige, il n’y est pas, mais ce n’est pas sans clin d’œil: en effet, après la dernière notice, consacrée à Voiture, Voltaire écrit: ‘Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue’…

– Jean-Alexandre Perras

Rousseau and the perils of public address

In December 1776, the Courrier d’Avignon reported a curious incident in Ménilmontant: a supposedly mortal collision between the famed philosopher Jean-Jacques Rousseau and…a great dane.

‘Rousseau, qui se promène souvent seul à la campagne, a été renversé il y a quelques jours par un de ces chiens Danois qui précèdent les equipages lestes: on dit qu’il est très malade de cette chute, et on ne peut trop deplorer son sort d’avoir été écrasé par des chiens.’ (no.97, December 3, 1776, p.4).

‘Jean-Jacques Rousseau est mort des suites de sa chute. Il a vécu pauvre, il est mort misérablement; et la singularité de sa destinée  l’a accompagné jusqu’au tombeau.’ (no.102, December 20, 1776, p.4).

Jean Jacques François Le Barbier, Brusselles (éd. de Londres), 1783, ‘Rousseau apportant le manuscrit des “Dialogues” à Notre-Dame de Paris’. Illustration pour Rousseau, juge de Jean-Jacques dans Œuvres de J.-J. Rousseau.

Rousseau, as we know, died a few years later in 1778 – the event in Ménilmontant leaving him not mortally injured, but with a face bruised and beaten. The mistaken reports in the Courrier d’Avignon prompted his Rêveries critical assessment of eighteenth-century public culture and, in particular, the social and discursive mechanisms that permitted the spread of rumours, an absence of fact-checking, and sensationalism. It was hardly, however, his first diagnosis of ‘fake news’.

In the very era when the postal system and print culture brought people together in ‘imagined communities’, Rousseau worried deeply about the risks of dead letters. Although Rousseau’s colleague, Diderot, was convinced that the two most important technological developments in early modern Europe were the postal system and print culture (enthusing to his sculptor friend Falconet, ‘Il y a deux grandes inventions: la poste qui porte en six semaines une découverte de l’équateur au pôle, et l’imprimerie qui la fixe à jamais’), Rousseau was much more leery of the new information age.

A critical assessment of the Enlightenment’s faith in transparent communication must attune itself to the persistent traces of ancient modes of rhetoric: the traditions of doublespeak and dog-whistle politics. Rousseau, sensitive to the tensions between an esoteric, libertine tradition of communication and an intellectual climate of social progressivism, frames the debate in a series of vexed questions: for whom should I be writing? what is a public and what can it do? Despairing over the absence of any true ‘ami de la vérité’, Rousseau heads to Notre Dame cathedral to deposit, in a famous acte manqué, a copy of Rousseau juge de Jean-Jacques on the altar of the church.

‘En entrant, mes yeux furent frappés d’une grille que je n’avois jamais remarquée et qui séparoit de la nef la partie des bas-cotés qui entoure le Chœur. Les portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des bas-cotés dont je viens de parler étoit vuide & qu’il m’étoit impossible d’y pénétrer. Au moment où j’apperçus cette grille je fus saisi d’un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d’un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé jamais un pareil. L’Eglise me parut avoir tellement changé de face que doutant si j’étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître et à mieux discerner ce que je voyois. Depuis trente six ans que je suis à Paris, j’étois venu fort souvent et en divers tems à Notre Dame; j’avois toujours vu le passage autour du Chœur ouvert et libre, et je n’y avois même jamais remarqué ni grille ni porte autant qu’il put m’en souvenir.’ (‘Histoire du précédent écrit’, Rousseau juge de Jean-Jacques, OC, t.1, p. 980).

He notes that in spite of having been in the church scores of times, he had failed to notice the barrier blocking access to the altar. The unpredictability of the reading public – indeed, the plurality of publics and their occasionally indeterminate nature – makes literary reception a chancy affair. In the very loud and crowded market of ideas of the French Enlightenment, the rhetorical gesture of address underscored the vulnerability and power of the modern writer. In my study, Jean-Jacques Rousseau face au public: problèmes d’identité, I explore the vagaries of public communication during the Enlightenment and the dialectical tensions between shadow and illumination, musicality and transparency.

As an insider of the Encyclopédie project turned outsider, Rousseau understood the complexities of the new social and ethical demands placed on the philosophes in a way that is fundamentally different from his contemporaries. By noting the unpredictability and inconsistencies of systems of public address (with readers and spectators moved alternatively by emotions, reason, flows of information, and the major works of a few key power players), Rousseau proposes alternative ways of thinking about communication and the circulation of information. He places value on economies of speech that include silence, babil (babbling), laconism, and musicality – modes of communication that contest conventional modalities of rationality and social exchange. His work is thus an invitation to consider the precarity of address within modern social life and, consequently, the politics of truth at stake in symbolic exchange.

Masano Yamashita

Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick