Les Singularités de la nature

Note manuscrite

Note manuscrite de Voltaire dans l’Histoire naturelle de Buffon, 15 vol. (Paris, 1749-1767), BV572, cote 6-295, t.1, face à la page 64 (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg).

On ne se trompera pas beaucoup en affirmant que Les Singularités de la nature sont l’œuvre de Voltaire la plus méconnue – que ceux qui l’ont lue en entier ou à peu près lèvent la main! Les critiques les mieux disposés à l’égard du philosophe la couvrent d’un voile pudique et passent leur route, accréditant un peu plus l’image caricaturale faite d’idées reçues et de jugements à l’emporte-pièce et parfaitement résumée dans cette déclaration d’Emile Guyénot: ‘Il est vraiment difficile de dissimuler sous des prétentions à l’esprit autant d’ignorance, de mauvaise foi, de suffisance et de simple bêtise’.[1] On trouvera d’autres citations du même acabit dans l’édition critique qui vient de paraître (Œuvres complètes de Voltaire, t.65B) et qui, espérons-le, rendra enfin justice à l’auteur des Eléments de la philosophie de Newton (OCV, t.15), qui ne fut pas moins ‘homme de science’ qu’un Diderot par exemple.

Il est vrai que Voltaire commit le crime de lèse-majesté de se moquer de Buffon – la pertinence de ses critiques s’impose pourtant à tout lecteur impartial au regard de certaines extravagances de sa Théorie de la Terre assénées comme des quasi-vérités – et de s’opposer au clan holbachique – non pas parce qu’il ‘défendait sa foi’ comme le prétendait Jacques Roger,[2] mais parce qu’il mettait en cause l’abus des systèmes au nom de l’esprit critique. Conseillant la plus grande retenue face à des phénomènes qui dépassent l’homme, Voltaire reproche aux philosophes et aux hommes de science de plier la réalité, et surtout la réalité inconnaissable, à des théories hasardeuses: ‘Je m’en rapporte toujours à la nature qui en sait plus que nous et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole’.[3]

Les Colimaçons

Les Colimaçons du révérend père l’Escarbotier, nouvelle édition (1769), page de titre (détail) (Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire, cote D Colimaçons 1769/1).

Les soi-disant ‘singularités de la nature’ – des phénomènes comme les pierres figurées, les polypes, les fossiles etc. – ne sont que des singularités, des espèces de jeux de la nature; elles ne se laissent pas intégrer dans un système ni ne permettent d’édifier une énième théorie de la nature. Voltaire appartient à ce qu’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa controverse avec Georges Cuvier, appelait dédaigneusement l’‘école des faits’: il demande dans tous les sujets une clarté complète, il lui faut des vérités démontrées jusqu’à l’évidence.[4] On a non sans raison reproché à Voltaire son ‘hypercritique’ qui le portait à maintenir obstinément des positions contre toute évidence, comme dans le cas des coquilles fossiles dont l’origine naturelle organique essentiellement marine fut admise par la communauté scientifique dans la première moitié du dix-huitième siècle.

Au jugement de Condorcet son disciple, Voltaire a écrit bien des sottises en matière scientifique, mais il a eu un immense mérite, celui de la méthode: ‘il y règne cette philosophie modeste qui craint d’affirmer quelque chose au-delà de ce qu’apprennent les sens et le calcul’. C’est l’essentiel, ‘car les erreurs particulières sont peu dangereuses, et ce sont seulement les fausses méthodes qui sont funestes’.[5] Si la prudence excessive de Voltaire l’a parfois empêché d’admettre des vues justes et profondes dont la plupart n’étaient alors qu’hypothétiques, s’il a poussé quelquefois la mauvaise foi jusqu’à nier l’évidence, son profond scepticisme lui a épargné aussi maintes erreurs. Mais apparemment valait-il mieux avoir tort avec Buffon que raison avec Voltaire.

Page de titre

Page de titre de Réflexions sur une brochure intitulée Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire (s.l., 1775) (Bibliothèque municipale de Lille).

Le volume comprend, outre la première édition critique des Singularités de la nature, Les Colimaçons du révérend père L’Escarbotier, une courte satire écrite la même année 1768 dans laquelle Voltaire fait discuter un capucin auvergnat et un pédant thomiste sur les amours des escargots et sur l’âme des bêtes. En annexe, le lecteur trouvera pour la première fois le texte intégral d’un manuscrit du naturaliste Jean-Etienne Guettard, découvert par Patricia Crépin-Obert en 2005, qui contient l’ébauche d’une réfutation des premiers chapitres des Singularités de la nature, ainsi que deux chapitres d’un ouvrage rarissime et totalement inconnue jusqu’alors, les Réflexions sur une brochure intitulée: Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire du chanoine naturaliste Georges Wartel, paru en 1775.

– Gerhardt Stenger

[1] Correspondance inédite entre Réaumur et Abraham Trembley, éd. Maurice Trembley, Introduction par Emile Guyénot (Genève, 1943), p.xxxvii.

[2] Jacques Roger, Les Sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle (Paris, 1963), p.748.

[3] Lettre de Voltaire à Félix François Le Royer d’Artezet de La Sauvagère, 25 octobre 1770, D16727.

[4] Voir Jean Piveteau, ‘Le débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unité de plan et de composition’, Revue d’histoire des sciences et de leurs applications 3 (1950), p. 343-63.

[5] Avertissement en tête de l’édition Kehl des Eléments de la philosophie de Newton, t.31, 1784, p.16 et 21.

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Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick

Animals and humans in the long eighteenth century: an intricate relationship

How does a scholarly book get started? In the majority of cases it is bound with the author or editor’s passion and deep-rooted (and often inexplicable) connection with his or her subject matter. For me, Animals and humans: sensibility and representation, 1650-1820 began nearly ten years ago, when I read Kathryn Shevelow’s eminently readable book For the love of animals, about the growth of the animal welfare movement in the eighteenth century. Our relationship with animals never ceases to fascinate, as we see from the Wellcome Collection’s current exhibition ‘Making nature: how we see animals’, and animal studies has recently flourished in the academic mainstream. Like Shevelow’s book, it crosses the boundaries between specialised academic study and deeply felt human experience.

My own beginning with this subject, though, occurred almost in infancy. An innate attraction to animals, these others with whom we co-exist on this planet, is shared by almost all small children and all human cultures in one way or another, and is represented throughout human history. And as we see in very small children, in this oldest relationship of the human species we still find a deep connection and resonance. In bringing together and editing this book, it was wonderfully liberating to be able to combine a lifelong passionate interest in animals with my own professional field of eighteenth-century literary and cultural studies.

Gainsborough, Girl with pigs (1782)

Thomas Gainsborough, Girl with pigs (1782), oil on canvas; Castle Howard Collection. © Castle Howard; reproduced by kind permission of the Howard family.

1650-1820 – the timeframe we cover in our study – is the period associated both with the growth of experimental science and the horrors of vivisection, and with the rise of modern humanitarianism. While the defence of animal rights itself goes back to classical times, in the eighteenth century it was directly linked to a growing awareness of universal human rights and a new definition of humanity based on the ability to feel rather than in the primacy of reason. Together with the abolitionist and feminist movements of the later eighteenth century, animal welfare came to resemble its modern self, with legislation first enacted in 1820.

Simon after Gainsborough, The Woodman

Peter Simon after Gainsborough, The Woodman (1791 [1787]), stipple engraving; Sudbury, Gainsborough House. © Gainsborough House.

But in this book we aim to explore more deeply the human relationship with animals in the long eighteenth century, in many different forms of expression. As shown by the different essays in this volume, this ancient relationship challenges not only the arbitrary divisions of Western cultural history (classicism and romanticism, for example), and not only disciplinary boundaries between poetry and science, art and animal husbandry, fiction and natural history, but also the basic assumptions of human self-perception, in which we do not see animals as objects of our ‘objective’ study, but rather as beings with whom we share a space and who demand a mutual response. A major thread of this book, then, is the re-evaluation of sentiment and sensibility, terms that in the eighteenth century referred to the primacy of emotion, and which were not solely the prerogative of humans. Through the lens of eighteenth-century European culture, contributors to this volume show how the animal presence, whether real or imagined, forces a different reading not only of texts but also of society: how humans are changed, and how we the readers are changed, in our encounters with the non-human other, in history, art, literature, natural science and economics. More deeply, we are reminded of the power and antiquity of this relationship.

– Katherine M. Quinsey

Journey to the end of the river, with La Condamine

It is now official: according to an article recently published in Le Figaro, the highest point on Earth is… Mount Chimborazo, in Ecuador. Although there are dozens – if not hundreds – of peaks that are considerably taller than Chimborazo when measured as elevations above sea level, the top of the Ecuadorian volcano is the point furthest away from the centre of the Earth (outranking Mount Everest by some 1,800 metres) due to the fact that our planet is not a perfect sphere: rotation has slightly flattened it at the poles and made it bulge at the Equator.

Although the exact measurement of Chimborazo (‘to the nearest centimetre’, says Le Figaro) was only made possible by state-of-the-art technology, the fact that our terrestrial globe is flatter at the extremities and plumper in the middle did not exactly come as news. Newton had figured it out mathematically long ago, and the experimental evidence was provided by the twin expeditions of Maupertuis in Lapland and of La Condamine in modern-day Ecuador (then Peru) from the mid-1730s to the mid-1740s.

Reading the story about Mount Chimborazo, and with one thing leading to another, I felt compelled to look up works by Charles Marie de La Condamine on the Internet, and I started reading his Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale […] lue à l’assemblée publique de l’Académie des Sciences le 28 avril 1745 on Archive.org. For, as well as measuring his arc of meridian in Ecuador in order to settle the question of the shape of the Earth once and for all, La Condamine was also the first scientist to explore, describe and map the Amazon basin and its intricate network of tributaries in detail. His Relation abrégée was published in 1745, the same year he came back to Paris (via Amsterdam, as he sailed back to Europe from the Dutch colony of Suriname), having left the port of La Rochelle bound for the Americas ten years before, in 1735.

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‘Carte du cours du Maragnon ou de la Grande Rivière des Amazones’, in Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale, by Charles Marie de La Condamine (Paris, chez la veuve Pissot, 1745). Image gallica/BnF.

The sense of immediacy afforded by La Condamine’s account of his journey, committed to the page so soon after its completion, is enhanced by the quality of the reading experience one gets thanks to the remarkable clarity of the scans of the first edition of the book (Paris, Chez la veuve Pissot, 1745) on Archive.org. Perusing the original edition, the reader feels transported back in time and space into a new world, huge swathes of which were then still largely unknown to Europeans, a world where the existence of a tribe of real-life Amazons could not be entirely dismissed (even though La Condamine himself was highly sceptical) and where echoes of stories about a land of gold – El Dorado – still resonated.

The book contains descriptions of many strange and mysterious animals – including the coati and the manatee – as well as what is quite possibly the first description of rubber by a European (La Condamine introduced the substance to Europe): ‘la résine appelée Cahuchu (prononcez Cahout-chou) […] est aussi fort commune sur les bords du Marañon […] Quand elle est fraîche, on lui donne avec des moules la forme qu’on veut; elle est impénétrable à la pluie, mais ce qui la rend plus remarquable, c’est sa grande élasticité. On en fait des bouteilles qui ne sont pas fragiles, des bottes […]’ (p.78-79).

La Condamine’s account of the character of the native Americans he encountered would undoubtedly make it quite difficult for him to find a publisher were he to submit his manuscript today, and would probably get him expelled from most universities’ Anthropology departments: ‘j’ai cru reconnaître dans tous [les Indiens Américains] un même fond de caractère. L’insensibilité en fait la base. […] Elle naît sans doute du petit nombre de leurs idées […] pusillanimes et poltrons à l’excès si l’ivresse ne les transporte pas […] ennemis du travail […] incapables de prévoyance et de réflexion […] ils passent leur vie sans penser, et ils vieillissent sans sortir de l’enfance dont ils conservent tous les défauts’ (p.52-53).

Charles Marie de La Condamine, by Charles Nicolas Cochin (artist) and Pierre Philippe Choffard (engraver), 1768. Image Wikimedia Commons.

Charles Marie de La Condamine, by Charles Nicolas Cochin (artist) and Pierre Philippe Choffard (engraver), 1768. Image Wikimedia Commons.

Having said that, he is not unaware of his own biases as an external observer: describing how Indians inhale a crushed plant’s powder as snuff through a Y-shaped reed that they insert into their nostrils, he writes ‘cette opération […] leur fait faire une grimace fort ridicule aux yeux d’un Européen, qui veut tout rapporter à ses usages’ (p.73-74).

And his own commentary on what he perceives as the unenviable condition of native American women (offered as a theory concerning the possible origin of the Amazons) reveals his humane and compassionate side: ‘Je me contenterais de faire remarquer qui si jamais il y a pu avoir des Amazones dans le monde, c’est en Amérique, où la vie errante des femmes qui suivent souvent leurs maris à la guerre, et qui n’en sont pas plus heureuses dans leur domestique, a dû leur faire naître l’idée et leur fournir des occasions fréquentes de se dérober au joug de leurs tyrans, en cherchant à se faire un établisssement où elles pussent vivre dans l’indépendance, et du moins n’être pas réduites à la condition d’esclaves et de bêtes de somme. Une pareille résolution prise et exécutée n’aurait rien de plus extraordinaire ni de plus difficile que tout ce qui arrive tous les jours dans toutes les colonies européennes d’Amérique, où il n’est que trop ordinaire que des esclaves maltraités ou mécontents fuient par troupes dans les bois, et quelquefois seuls’ (p.110-111).

Although a bit dry (ironically) when describing the drainage basin of the Amazon river, the sheer variety of the observations and reflections contained in this slim volume and the author’s superb style make it a compelling and rejuvenating read, a first-hand account of an endlessly fascinating world, full of mysteries and wonders, by one of the great explorers and scientists of his time.

– Georges Pilard

 

Newtonianism in the French Enlightenment

Rob Iliffe is Professor of Intellectual History and the History of Science in the Department of History at the University of Sussex. He has written the Very Short Introduction to Newton and directs the online Newton Project. On 28 February 2015 he gave a fascinating talk at the ‘Voltaire and the Newtonian Revolution’ conference that explored the fate and legacy of Newton’s scientific views in eighteenth-century France of which this is a brief summary.

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Soon after Newton had published his initial work on the heterogeneity of white light (in 1672), he became embroiled in a series of disputes about the truth of his theory, and about the facts on which it was based. Edme Mariotte’s failure to reproduce aspects of Newton’s ‘crucial experiment’ in 1681 influenced the negative opinion of Newton’s work by many French physicists, although there was increased interest in his work at the Académie des Sciences following the publication of his Optice in 1706. There was also opposition to the physical theories and epistemological claims expressed in his Principia Mathematica, and many commentators continued to prefer the Cartesian doctrine of tourbillons to the notion of ‘attraction’ that underlay Newton’s theory of universal gravitation.

Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759). Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759). Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

A delegation of French natural philosophers visited England in 1715 and were treated to a number of experiments that confirmed Newton’s theories. However, it was Newton’s death in the spring of 1727, and Bernard de Fontenelle’s influential Eloge that followed, that triggered a serious spurt of interest in his work. Two men, Voltaire and Pierre Moreau de Maupertuis wrote popular works in the early 1730s that brought the nature and revolutionary scope of Newton’s ideas to a much larger audience. Yet it was not until the results of a French scientific expedition to Lapland were announced in 1737 that the public really began to switch allegiance to the Newtonian worldview. This excursion, led by Maupertuis, left France in 1736 to measure the length of a degree, one year after another voyage had set out to perform similar cartographic measurements in Peru (now Ecuador). The results from the Finnish expedition, and indications from the ill-fated trip to Peru, showed that the earth was flattened at the poles (as Newton had argued), and was not a prolate spheroid as many Cartesians had claimed.

Newtonianism was duly adopted and made the central plank of their paean to Enlightenment by men such as Voltaire and Jean Le Rond D’Alembert. Newton’s attacks on arbitrary and fictitous ‘hypotheses’ and ‘systems’ were reconfigured to serve in the general assault on the ‘infamy’ of persecution and superstition. There were some problems with the approach, firstly because Newtonianism could be used (as the British largely did) to defend the idea of an intelligent Creator God, and secondly because Newton himself was clearly both devout and a serious student of theology. While the latter could be explained away as the result of senility or dilettantism, there was always the danger that Newton himself could be deified as the founder of Reason. This possibility was explored in the majestic designs for a Cenotaph to Newton created by Etienne-Louis Boullée in the mid-1780s, and in the early plans for a ‘Church of Newton’ described by Henri de Saint-Simon at the start of the following century.

– Rob Iliffe, Director of the Newton Project

Cross-section of a ‘Newton cenotaph’ by Etienne-Louis Boullée. Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Cross-section of a ‘Newton cenotaph’ by Etienne-Louis Boullée. Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Strange skies: Voltaire’s physics

Letter XIV of Voltaire’s Lettres philosophiques provides an insight into the early days of modern science, contrasting the theories of Descartes and Newton at a time in which Newtonian physics was new and controversial. The vitality of the debate as approached in this volume struck me, as a humanities student, more intensely than GCSE science lessons ever managed to; it made me realise that even the laws of gravity were a new discovery once.

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‘Figure des tourbillons de Descartes’, in Voltaire, La Henriade, divers autres poèmes etc. [Geneva, Cramer and Bardin], 1775, 37 vol., vol.26, facing p.355.

However, it was the way in which Descartes’ world was depicted that left a greater mark on me, through its apparent strangeness (although, had I heard about it in a physics classroom, no doubt it would seem as banal as gravity). In Voltaire’s portrayal, the emphasis is on movement, ‘tourbillons de matière subtile’,[1]  next to which our modern conception of gravity seems, if more accurate, somehow less dynamic. This theoretical universe is a crowded one, where light ‘existe dans l’air’ and the dominant forces are pushing ones; Newton’s is an elegant void, where movement is due to attraction.

After studying the letter, I wrote the poem below, inspired both by the painterly quality of Voltaire’s images, and the way in which reading it had offered me a new perspective on the way human knowledge changes. Letter XIV typifies a time very different from our era of specialization, where science and the humanities are carefully cordoned off from one another. Voltaire was spreading something that was, at that time, revolutionary, and it seems unlikely nowadays that a literary figure could be so fully involved with the cutting edge of science. I wanted to capture this sense of change, and the related fact that, while these competing explanations for the universe once ranked side by side, one has now been relegated to the status of image, while the other has become (relatively) unquestioned scientific fact.

Descartes thought the sky was made of spirals,
spangled whirlwind scrawls, a tide of starlight,
oily brushstrokes crowding in the midnight,
currents sweeping past the moon. His rival,
a Mr Newton, won; the Lumières jeered,
and though the sciences were an art those days,
the pictures Descartes saw were just a phase,
an early Van Gogh in the wrong career.

StarryNight_VanGogh

The Starry Night, by Vincent Van Gogh, 1889.

– Rowan Lyster

(Poem first published in the ISIS magazine, Oxford)

[1] All quotes are from Letter XIV, Lettres philosophiques.

Progrès et passé: vers une fabrique de la modernité scientifique

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Il m’a toujours semblé que l’idée de progrès était l’une des plus importantes de la modernité, parce qu’elle lui avait permis de se définir. Corollaire de la conception d’un homme perfectible, elle a contribué, par le passage de l’individuel au collectif, à l’avènement des philosophies de l’histoire. Pourtant, l’idée de progrès a hésité longtemps entre une ‘valeur euphorique’ et une ‘valeur critique’– on n’a qu’à lire les Discours de Rousseau pour le constater.

Le progrès est présenté le plus souvent comme une succession sans retour d’acquis, une chaîne de dépassements de stades antérieurs et de métamorphoses qualitatives ouvrant l’histoire vers l’avenir. Une conséquence inattendue de ce discours est que le progrès produit lui-même le passé avec lequel il entend prendre ses distances. Dans sa dynamique de rupture avec le préjugé, avec le tâtonnement, avec l’erreur, le progrès apparaît comme une sorte de curseur, amoncelant derrière lui des réserves toujours plus abondantes d’inactuel, de tout ce qui n’est plus le savoir admis.

L’un des enjeux de notre ouvrage La Fabrique de la modernité scientifique: discours et récits du progrès sous l’Ancien Régime est sans doute d’explorer, dans le cadre spécifique d’une histoire du discours sur les sciences et la médecine, la transition capitale entre l’ambivalence classique face au progrès et son axiologie claire au XIXe siècle. Ainsi, Bordeu, d’abord ‘réformateur’ de la médecine, sera-t-il peu à peu déclassé, ramené à mesure que la ‘fine pointe’ du progrès se déplace, au rang de simple précurseur, puis à celui d’écrivain, expulsé des lieux du savoir. Cette destinée impitoyable et dont on pourrait croire qu’elle est en dernière instance celle de toutes les icônes du progrès, tarde longtemps parfois, et parfois se précipite, frappant même l’homme de son vivant, comme Buffon.

Paul Klee, Angelus Novus (The Israel Museum, Jerusalem)

Paul Klee, Angelus Novus, 1920 (The Israel Museum, Jerusalem)

Je ne puis m’empêcher à ce propos de penser au commentaire de Walter Benjamin sur le tableau de Klee intitulé Angelus novus: “Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès” [1].

– Frédéric Charbonneau, Université McGill

[1] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, IX, (1940; Gallimard, Folio/Essai, 2000), p.434.