Lettres philosophiques 4D – coming soon to libraries near you!

Letters concerning the English nation

Title page of 1733 edition. (Taylor Institution, Arch.8o.E.1733)

Lettres philosophiques! Lettres philosophiques!’, I hear you cry. And I bring you glad tidings: the time has almost come and your thirst will soon be quenched; volume 6B of the Œuvres complètes de Voltaire will be released in a matter of months.

The cherry on the cake of our 200-volume edition, vol.6B has been a somewhat tough row to hoe, and for good reason. One of Voltaire’s most iconic texts, the Lettres philosophiques also had a terribly complicated publication history: originally appearing in English in 1733, they were only published in French the following year, simultaneously in London and Rouen. No sooner had they been released than the letter about Locke and the nature of the soul, significantly reworked by the author himself, began to circulate clandestinely (ask Antony McKenna and Gianluca Mori, whose great edition of the ‘Lettre sur M. Locke’ only appeared a few months ago!). Met with more than a bit of resistance by the French authorities, the Lettres soon stopped being printed under their original title, and were merged into the Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie first, and, after Voltaire’s death, into the big potpourri that is the Kehl Dictionnaire philosophique.

Lettres philosophiques

Title page of 1734 Jore edition. (British Library, 8465.aa.3.(1.) DRT)

As they moved from one edition to another, from one miscellany to the next, the individual ‘letters’ underwent several changes. And we are not talking about occasional, minor corrections; we are talking about entire ‘letters’ being suppressed, combined with others, or replaced by brand new content. An example? The Jore edition of 1734, the one that we still read today, contained no fewer than four chapters on Newton; by 1756, however, ‘Sur le système de l’attraction’ and ‘Sur l’optique de M. Newton’ were entirely suppressed, and the first half of letter 17 (‘Sur l’infini et la chronologie’) met with the same, tragic destiny. In their place stood ‘De Newton’, a much shorter text in which gravitation and optics were mostly passed over in silence, pre-eminence being rather given to some not particularly laudatory anecdotes: the great Newton – Voltaire writes, possibly gesturing to his own niece, Marie-Louise Denis, who, at the time, also happened to be his lover – would have never risen to fame had it not been for ‘[sa] jolie nièce’ [Catherine Barton]. After all, in 1756 the Eléments de la philosophie de Newton also underwent major cuts, and all elements conspire to suggest that, by the mid-50s, Voltaire’s infatuation with the British mathematician had significantly lost momentum.

Gaining a better understanding of how the Lettres philosophiques may have changed over the forty-odd years between their publication and Voltaire’s death – looking at them in four dimensions, if you like – may cast much-needed light also on the history of other texts. Take, for instance, the Traité sur la tolerance. The impression that one gets from reading the letters that Voltaire sent and received between 1762 and 1763 is that this work was written almost impromptu in the months immediately following the execution of Jean Calas. But is that really the case? To a certain extent, yes. But it is also true that an early version of what would later become chapters 7, 8, 12, and 13 of the Traité could already be found in a rewriting of Letter 13, dating from about 1750: ‘Que les philosophes ne peuvent jamais nuire’. After all, as shown by Gianluigi Goggi, Catherine Volpilhac-Auger, and Olivier Ferret in a wonderful collection of essays published in 2007, Voltaire was an undisputed master of réécriture.[1]

Simple variant readings printed at the bottom of a page of a critical edition are usually sufficient to give the reader a sense of how a text evolved over time. But with the Lettres philosophiques we soon realised that things had to be scaled up a little. Alongside the canonical 25 letters, each with its own variants, vol.6B will therefore contain twenty substantial rewritings as texts in their own right, all furnished with footnotes and (guess what?!) variants! Any overlaps and repetitions between ‘letters’ and variants, or even between variants and substantial rewritings, will be highlighted in grey, and footnotes will guide readers and help them to navigate these somewhat intimidating waters. But might there be other, even better ways of editing a text with such a complex history? Well, that’s one of the questions that we are addressing, as we begin to work on Digital Voltaire.

– Ruggero Sciuto

[1] Copier/coller: écriture et réécriture chez Voltaire. Actes du colloque international (Pise, 30 juin – 2 juillet 2005) (Pisa, 2007).

Les Singularités de la nature

Note manuscrite

Note manuscrite de Voltaire dans l’Histoire naturelle de Buffon, 15 vol. (Paris, 1749-1767), BV572, cote 6-295, t.1, face à la page 64 (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg).

On ne se trompera pas beaucoup en affirmant que Les Singularités de la nature sont l’œuvre de Voltaire la plus méconnue – que ceux qui l’ont lue en entier ou à peu près lèvent la main! Les critiques les mieux disposés à l’égard du philosophe la couvrent d’un voile pudique et passent leur route, accréditant un peu plus l’image caricaturale faite d’idées reçues et de jugements à l’emporte-pièce et parfaitement résumée dans cette déclaration d’Emile Guyénot: ‘Il est vraiment difficile de dissimuler sous des prétentions à l’esprit autant d’ignorance, de mauvaise foi, de suffisance et de simple bêtise’.[1] On trouvera d’autres citations du même acabit dans l’édition critique qui vient de paraître (Œuvres complètes de Voltaire, t.65B) et qui, espérons-le, rendra enfin justice à l’auteur des Eléments de la philosophie de Newton (OCV, t.15), qui ne fut pas moins ‘homme de science’ qu’un Diderot par exemple.

Il est vrai que Voltaire commit le crime de lèse-majesté de se moquer de Buffon – la pertinence de ses critiques s’impose pourtant à tout lecteur impartial au regard de certaines extravagances de sa Théorie de la Terre assénées comme des quasi-vérités – et de s’opposer au clan holbachique – non pas parce qu’il ‘défendait sa foi’ comme le prétendait Jacques Roger,[2] mais parce qu’il mettait en cause l’abus des systèmes au nom de l’esprit critique. Conseillant la plus grande retenue face à des phénomènes qui dépassent l’homme, Voltaire reproche aux philosophes et aux hommes de science de plier la réalité, et surtout la réalité inconnaissable, à des théories hasardeuses: ‘Je m’en rapporte toujours à la nature qui en sait plus que nous et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole’.[3]

Les Colimaçons

Les Colimaçons du révérend père l’Escarbotier, nouvelle édition (1769), page de titre (détail) (Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire, cote D Colimaçons 1769/1).

Les soi-disant ‘singularités de la nature’ – des phénomènes comme les pierres figurées, les polypes, les fossiles etc. – ne sont que des singularités, des espèces de jeux de la nature; elles ne se laissent pas intégrer dans un système ni ne permettent d’édifier une énième théorie de la nature. Voltaire appartient à ce qu’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa controverse avec Georges Cuvier, appelait dédaigneusement l’‘école des faits’: il demande dans tous les sujets une clarté complète, il lui faut des vérités démontrées jusqu’à l’évidence.[4] On a non sans raison reproché à Voltaire son ‘hypercritique’ qui le portait à maintenir obstinément des positions contre toute évidence, comme dans le cas des coquilles fossiles dont l’origine naturelle organique essentiellement marine fut admise par la communauté scientifique dans la première moitié du dix-huitième siècle.

Au jugement de Condorcet son disciple, Voltaire a écrit bien des sottises en matière scientifique, mais il a eu un immense mérite, celui de la méthode: ‘il y règne cette philosophie modeste qui craint d’affirmer quelque chose au-delà de ce qu’apprennent les sens et le calcul’. C’est l’essentiel, ‘car les erreurs particulières sont peu dangereuses, et ce sont seulement les fausses méthodes qui sont funestes’.[5] Si la prudence excessive de Voltaire l’a parfois empêché d’admettre des vues justes et profondes dont la plupart n’étaient alors qu’hypothétiques, s’il a poussé quelquefois la mauvaise foi jusqu’à nier l’évidence, son profond scepticisme lui a épargné aussi maintes erreurs. Mais apparemment valait-il mieux avoir tort avec Buffon que raison avec Voltaire.

Page de titre

Page de titre de Réflexions sur une brochure intitulée Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire (s.l., 1775) (Bibliothèque municipale de Lille).

Le volume comprend, outre la première édition critique des Singularités de la nature, Les Colimaçons du révérend père L’Escarbotier, une courte satire écrite la même année 1768 dans laquelle Voltaire fait discuter un capucin auvergnat et un pédant thomiste sur les amours des escargots et sur l’âme des bêtes. En annexe, le lecteur trouvera pour la première fois le texte intégral d’un manuscrit du naturaliste Jean-Etienne Guettard, découvert par Patricia Crépin-Obert en 2005, qui contient l’ébauche d’une réfutation des premiers chapitres des Singularités de la nature, ainsi que deux chapitres d’un ouvrage rarissime et totalement inconnue jusqu’alors, les Réflexions sur une brochure intitulée: Les Singularités de la nature, par M. de Voltaire du chanoine naturaliste Georges Wartel, paru en 1775.

– Gerhardt Stenger

[1] Correspondance inédite entre Réaumur et Abraham Trembley, éd. Maurice Trembley, Introduction par Emile Guyénot (Genève, 1943), p.xxxvii.

[2] Jacques Roger, Les Sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle (Paris, 1963), p.748.

[3] Lettre de Voltaire à Félix François Le Royer d’Artezet de La Sauvagère, 25 octobre 1770, D16727.

[4] Voir Jean Piveteau, ‘Le débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unité de plan et de composition’, Revue d’histoire des sciences et de leurs applications 3 (1950), p. 343-63.

[5] Avertissement en tête de l’édition Kehl des Eléments de la philosophie de Newton, t.31, 1784, p.16 et 21.

Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick