Over her dead body: tears and laughter in L’Ingénu’s final scene

Engraving by Monnet and Vidal

Engraving by Monnet and Vidal, in Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), vol.2. (BnF/Gallica)

‘One must have a heart of stone to read the death of little Nell without laughing.’ Bloggers and other would-be beaux esprits routinely reach for Oscar Wilde when confronted with depictions of uncomfortable sentimentality, but we risk coming away empty-handed. With Nell’s death never actually depicted in The Old Curiosity Shop, Wilde’s quip seems less a skewering of Dickens’s prose and more a celebration of his own. Nevertheless Wilde – in linking pathos, humour and self-consciousness – may be on to something that can help when we come to the puzzle of Mlle de Saint-Yves’s death in L’Ingénu.

The early chapters of L’Ingénu have a forthright ‘gauloiserie’ about them, such as the bawdy allusions to the hero’s penis, anticlerical digs, and depictions of earthy rural folk. In stark contrast stands the heroine’s death. When Mlle de Saint-Yves eventually dies after several pages on her deathbed, her demise provokes widespread despair as well as a kind of madness in the hero: ‘Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens.’[1] As Roger Pearson asked in his splendid biography Voltaire Almighty (2005), should we take this sentimentality at face value? Is Voltaire not taking a swipe at the protracted deaths of Richardson’s Clarissa and, in particular, Rousseau’s Julie? This is in part doubtlessly true, for L’Ingénu was composed around the same time as the critical Lettre de Monsieur de Voltaire au docteur Jean-Jacques Pansophe and Lettre de M. de Voltaire à M. Hume (1766-1767).

Voltaire treats his readers to more than just Mlle de Saint-Yves’s death. He presents a series of lugubrious scenes, in one of which the Ingénu entirely displaces his godmother as an object of fascination:

‘Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa famille étaient accourues ; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en état de rien voir.’

Mlle de Saint-Yves’s body comes back into view, only to be ignored; her corpse is displayed by the front door while two priests distractedly recite prayers; some passers-by lazily sprinkle holy water while others blithely walk on; and Père de La Chaise averts his eyes from the casket. The characters’ reactions proceed/decline (take your pick) from profound grief to indifference and then to rejection. Where does this leave the readers? Are we meant to weep, breeze along, or even laugh? Must one have a heart of stone to read the death of Mlle de Saint-Yves without laughing?

One way into thinking about those final pages of L’Ingénu might be suggested by the moment in chapter 18 when the heroine arrives at the Bastille:

‘Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de
… cet affreux château, palais de la vengeance,
Qui renferme souvent le crime et l’innocence.
Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on l’aida; elle entra, le cœur palpitant, les yeux humides, le front consterné.’

Just as Wilde celebrates his own writing, so does Voltaire, who quotes here from the fourth canto of La Henriade. By moving into the literary realm, Voltaire asks his readers to be more conscious about the way fiction sets us up for particular response. Fiction, as Rita Felski so persuasively argues, can provoke and unsettle us in unexpected ways: ‘We can be taken hold of, possessed, invaded by a text in a way that we cannot fully control or explain and in a manner that fails to jibe with public postures of ironic dispassion or disciplinary detachment.’[2] And L’Ingénu does just that, inviting its readers to commiserate, weep and even laugh over the death of its heroine.

– Thomas Wynn

[1] For an English translation of this and following quotations, please see p.159-60.

[2] Rita Felski, ‘After suspicion’, Profession (2009), p.28-35 (p.33).

Au programme des agrégations de Lettres en 2020: Zadig, CandideL’Ingénu

Les ‘contes philosophiques’ de Voltaire sont aujourd’hui la partie émergée d’un iceberg aux multiples facettes. D’abord poète, mondain, tragique et épique, Voltaire a beaucoup écrit, dans tous les genres. Ses œuvres complètes totaliseront deux cents volumes dans la nouvelle édition qu’achève en ce moment la Voltaire Foundation à Oxford. La lecture de ses contes nécessite, pour qui veut en saisir toute la portée littéraire, historique et philosophique, une lecture approfondie d’autres écrits du philosophe. Il faut notamment relire l’ensemble du corpus romanesque, pour saisir les échos, les continuités et les évolutions entre les contes de jeunesse, qu’ils soient en vers ou déjà en prose, et les contes au programme de l’agrégation. La production théâtrale, elle aussi, offre des perspectives éclairantes sur l’œuvre narrative, que l’on songe à la veine orientale de plusieurs de ses tragédies, ou bien à certaines thématiques de ses comédies, liées à la condition féminine que l’on retrouve dans les contes. La philosophie personnelle de Voltaire, son ethos, sa morale et ses conceptions esthétiques sont exprimés dans nombre de poèmes, le Temple du goût, Le Mondain ou encore ses épîtres. Bien entendu, et c’est peut-être le plus important, les enjeux des contes ne peuvent être saisis sans une relecture des grands textes philosophiques et militants de Voltaire. Enfin, il est aussi utile et intéressant de se référer aux écrits autobiographiques du philosophe, ainsi qu’à sa correspondance, qui rassemble aujourd’hui près de vingt mille lettres.

Zadig, gravure de Monnet et Dambrun

‘L’ange cria [à Zadig] du haut des airs: prends ton chemin vers Babylone.’ Gravure de Monnet et Dambrun, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.1. Image BnF/Gallica.

Si les trois contes mis au programme de l’agrégation à la prochaine session sont les plus célèbres de toute la production voltairienne, c’est qu’ils ont su émouvoir et faire réfléchir des générations de lecteurs. Elaborés sur une vingtaine d’années, ces contes s’inscrivent chacun à une étape décisive de la trajectoire de Voltaire. Zadig (1748), Candide (1759) et L’Ingénu (1767) ont popularisé l’image d’un Voltaire conteur, volontiers railleur, préoccupé par les maux de notre monde, en un mot universel. Qu’on les nomme ‘récits’ ou ‘contes philosophiques’, ces ‘fictions pensantes’ (selon l’expression de Franck Salaün, Besoin de fiction, Paris, 2010) mettent en scène les aventures terrestres de trois jeunes garçons, originaires de Mésopotamie, d’Allemagne et du Canada, parcourant le monde sur un mode initiatique, goûtant l’amour et tâtant de la prison, découvrant les beautés et les contradictions des sociétés humaines. Nos héros se forgent ainsi, au contact de ces réalités, une expérience qui leur permet de construire une pensée critique.

Ces dispositifs romanesques, qui jouent du topos du manuscrit trouvé, sont avant tout didactiques. Ils participent des Lumières militantes. Voltaire veut former une jeunesse trop souvent inconsciente: ‘Nous l’avons déjà dit ailleurs, et nous le répétons: pourquoi ? Parce que les jeunes Welches, pour l’édification de qui nous écrivons, lisent en courant, et oublient ce qu’ils lisent’ (note de Voltaire dans l’article ‘Ventres paresseux’ des Questions sur l’Encyclopédie). Le propos des contes n’est pas neuf. Ces récits participent, grâce à une formule littéraire inédite, du combat de Voltaire contre ‘l’Infâme’, mettant en jeu les préjugés de son temps et dénonçant tour à tour le fanatisme religieux, la violence, l’exploitation des hommes et des femmes, l’obscurantisme, la métaphysique lénifiante, le dogmatisme pédant et la suffisance des puissants. L’Ancien régime de la pensée, de l’organisation sociale et du pouvoir politique sont ainsi vilipendés, en ce qu’ils produisent des injustices sans nombre que les personnages mis en scène découvrent avec naïveté et effroi.

Candide, gravure de Monnet et Deny

‘M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière.’ Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Comment Voltaire est-il parvenu à mettre au point cette recette littéraire appelée à une grande fortune et si indissociablement liée à son nom ? Ne cessant, tout au long de sa carrière, de réfléchir à son art poétique, il a formulé à plusieurs endroits les enjeux théoriques de son écriture. Pour être efficace, le conte voltairien doit être ‘très court et un peu salé’ (lettre de Voltaire à Paul Claude Moultou, 5 janvier 1763). Ces petites ‘coïonneries’, comme les appelait volontiers le philosophe, sont des entités narratives reposant sur le récit d’aventures de fiction, mêlées de considérations sur la marche du monde, d’indications référentielles et d’idées facilement reconnaissables. Un riche arrière-plan historique, politique et religieux est constamment mis en perspective dans les contes, dont les sources documentaires sont d’une grande variété. Surtout, le récit est parodique, et joue constamment d’un intertexte multiple, à tel point qu’on a pu parler, à propos de Candide, d’une ‘encyclopédie du roman’. Les courants de pensée avec lesquels les récits dialoguent sans cesse, de façon critique et parodique, ne sont pas moins complexes à saisir. Voltaire passe ainsi en revue nombre de systèmes philosophiques, pour aboutir à une conclusion qui chasse toute prétention à une explication générale du monde. La véritable sagesse, pour Zadig, pour Candide ou pour l’Ingénu consiste surtout à se méfier des interprétations simplistes, invitant ainsi le lecteur à se forger plutôt la conviction des limites de notre savoir, seule forme de sagesse et de morale.

L'Ingénu, gravure de Monnet et Deny

‘Mon cher neveu, dit tendrement le prieur [à l’Ingénu], ce n’est pas ainsi qu’on baptise en Basse-Bretagne’. Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Les composantes de la fiction, schéma initiatique du conte, motif du voyage, rencontres, dialogues, discours, intertexte et métafiction, participent d’une intention globale: figurer un processus de prise de conscience politique. C’est en cela que la fiction s’inscrit dans le projet des Lumières. Le roman d’apprentissage met en scène une initiation: l’évolution psychologique du héros, née de la confrontation avec de nouvelles réalités sociologiques, culturelles, politiques, génère une remise en question, un questionnement des valeurs et des modèles connus. Le motif du voyage, du déplacement, permet la découverte d’un monde inconnu, présentant de nouveaux modes de fonctionnement (l’Egypte, l’Eldorado ou la France). Le réalisme géographique, culturel, sociologique donne lieu à des tableaux descriptifs: par ces descriptions, le narrateur propose au lecteur un processus critique, mettant en lumière les absurdités, les failles, les excès de ce que les personnages observent. Les rencontres avec d’autres personnages sont des moments de confrontation avec l’autre. L’expérience de l’altérité permet une prise de conscience de la différence de pensée, de valeurs, de culture et la mise à distance, pour les personnages mais aussi pour le lecteur, de ses propres certitudes. Certes, les trois fictions au programme présentent des points communs, qui permettent de les aborder conjointement – le récit initiatique est mis au service d’une intention critique, le romanesque s’allie au questionnement moral et philosophique, la fantaisie et l’humour confèrent une dimension parodique à l’intrigue sentimentale et au récit d’aventure –, mais sur d’autres plans, ces trois contes diffèrent sensiblement, et manifestent l’évolution de la pensée de l’auteur.

On ne peut donc que se réjouir de voir les récits les plus célèbres de Voltaire au programme des agrégations de Lettres. Jouant sur le rire, introduisant un jeu dans la pensée, suspendant le jugement, ils permettent l’exercice de la réflexion. Traduits, édités, illustrés, lus, étudiés, commentés, imités, adaptés dans le monde entier, ces trois contes offrent aujourd’hui aux agrégatifs l’occasion d’entrer dans l’atelier du philosophe pour analyser ces chefs d’œuvres dont la verve et l’humour sont une fête pour l’intelligence. La poétique voltairienne, qui convoque et associe de multiples formes littéraires, est un hymne à la liberté, celle de l’écrivain et celle du lecteur. Puissent les agrégatifs faire leur cette liberté, et la transmettre un jour à leurs élèves !

– Linda Gil
(Université Paul-Valéry de Montpellier, Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières)