Catherine II et Friedrich Melchior Grimm : les clés d’une correspondance cryptique

Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.

Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.

On comprendrait difficilement l’intense relation d’échanges et de transferts culturels qui s’est établie entre l’Europe occidentale et la Russie dans le dernier tiers du XVIIIe siècle sans étudier la correspondance, entre 1764 et 1796, de Catherine II, Impératrice de Toutes les Russies, et de son principal agent d’influence, Friedrich Melchior Grimm, natif de Ratisbonne établi à Paris qui fut longtemps le directeur de la Correspondance littéraire destinée aux têtes couronnées du continent. Cette correspondance ne comporte pas moins de « 430 lettres », ce chiffre étant cependant « donné à titre approximatif parce que les limites entre les lettres ne sont pas toujours très nettes », les épistoliers pouvant inclure dans une énorme « pancarte » plusieurs lettres écrites à des dates successives. Elle n’était jusqu’alors connue que par les éditions données par Iakov Karlovitch Grot dans le Recueil de la Société impériale russe d’histoire en 1878 (lettres de Catherine II à Grimm, t. 23) et 1885 (lettres de Grimm à Catherine II, t. 44). Quelque utiles qu’aient pu être ces éditions à des générations de chercheurs, force est de reconnaître qu’elles ont fait leur temps. Outre le fait que la séparation des correspondance active et passive en deux volumes rendait difficile de suivre le fil de l’échange, Grot ignorait plusieurs manuscrits, commit certaines erreurs et retrancha des lettres certains passages qu’il jugeait malséants.

Aussi attendait-on avec impatience l’édition de cette correspondance par Sergueï Karp, directeur de recherche à l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie, qui travaille depuis longtemps sur Voltaire, Diderot, Grimm et leurs relations avec la Russie. Il a fait paraître en juillet 2016 le premier volume d’une édition qui devrait en comporter au moins cinq autres[1]. Il couvre les années 1763-1778 qui virent Grimm passer du statut de simple commissionnaire à celui de principal agent de l’Impératrice. Faute de disposer de ce volume au format papier, on pourra le consulter au format électronique sur le site de l’éditeur moscovite.

Force est d’évoquer la qualité, la richesse et l’importance de l’échange épistolaire. Plus qu’un agent de premier plan, Catherine II a trouvé en Grimm un ami et un confident avec lequel elle pouvait plaisanter en toute liberté. Ne lui a-t-elle pas écrit : « avec vous je jase mais n’écris jamais […] je prefere de m’amusér et de laisser aller ma main », ou, mieux encore, « je n’ai jamais écrit à personne comme vous»? Si cette correspondance est en ce sens familière ou « privée », elle est aussi « artistique » et « politique » pour reprendre le titre de l’édition. Catherine II n’était pas une simple collectionneuse mais une collectionneuse de collections; c’est à Grimm qu’elle confia le soin d’acquérir les bibliothèques de Diderot, de Galiani et de Voltaire, les loges du Vatican, pour ne donner que ces quelques exemples de cette frénésie d’acquisitions, de sorte qu’il n’est pas exagéré d’écrire que la Russie est redevable à l’Impératrice de la richesse de certaines de ses plus grandes institutions culturelles, comme la Bibliothèque nationale de Russie et le Musée de l’Ermitage.

Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.

Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.

On soulignera tout particulièrement la qualité des notes éditoriales de S. Karp. Elles sont requises pour éclairer la lecture de ces lettres qui, « dans la plupart des cas[,] sont strictement personnelles et volontairement obscures : c’est ainsi que Catherine a voulu les protéger contre la curiosité des tierces personnes ». S’adressant en 1801 à l’empereur Alexandre Ier, petit-fils de Catherine II, peu après son avènement, Grimm ne constatait-il pas « qu’il s’était établi entre l’immortelle et son pauvre correspondant, une espèce de dictionnaire qui a besoin d’une clef pour ne pas rester énigmatique »? Telle est cette clé que S. Karp offre au lecteur en faisant la lumière sur ce qui était destiné à rester obscur.

On s’attachera à l’« Introduction » pour au moins deux raisons : la première, due à l’éditeur général, consiste dans une étude précise de l’évolution du rôle joué par Grimm qui a su se rendre indispensable à l’Impératrice ; la seconde, œuvre de G. Dulac et de C. Scharf, étudie avec finesse les particularités de son maniement du français et de l’allemand. Surprenant est, en ce qui concerne la première de ces langues, le paradoxe d’une souveraine qui recourt tout à la fois à des néologismes éloquents et à des tournures archaïsantes, que l’Impératrice a parfois héritées de son institutrice huguenote, Mme Cardel, parfois du théâtre de la Foire et parfois aussi de la plume de Voltaire, qu’elle considérait comme son « maître » dans le domaine des belles-lettres. On sait en revanche qu’elle ne possédait que des rudiments d’anglais et qu’elle maîtrisait mal le russe.

S. Karp décrit admirablement l’arrière-plan de cette Correspondance. Suite au coup d’État par lequel son mari Pierre III fut renversé en 1762, Catherine II éprouva le besoin de justifier idéologiquement son règne tant au plan intérieur que sur la scène internationale, en sollicitant la plume des philosophes français qui façonnaient l’opinion publique. Grimm fut incontestablement le principal intermédiaire entre l’Impératrice et la scène philosophique occidentale. Mais contre l’opinion qui consiste à croire que les philosophes furent naïvement manipulés par une souveraine machiavélique, S. Karp considère fort justement, d’une part, que Catherine II a bien été la fille des Lumières, mettant en œuvre de nombreuses réformes qui ont permis une modernisation sans précédent de la Russie, et que, si instrumentalisation il y a eu, elle fut réciproque, les philosophes jouissant de l’actif soutien de cette puissante cour et ayant « utilisé l’exemple russe comme argument rhétorique pour critiquer les pratiques de la monarchie française » dont ils dénonçaient le despotisme.

Frappant est le contraste de la Correspondance de Catherine II avec Voltaire, d’une part, et Grimm, d’autre part. Alors que la première est soigneusement relue et revue, empreinte de formalisme, la seconde est spontanée, souvent écrite à la diable et emplie de facéties. S. Karp montre clairement que leur liberté de ton « abolissait fictivement la distance sociale » qui les séparait. Il fait également justice de l’interprétation, notamment accréditée par Grot, consistant à dénoncer les « flatteries » obséquieuses dont les lettres de Grimm seraient farcies. Il remarque fort justement que « l’humour respectueux » des lettres de Grimm ne s’apparente pas à de la flatterie et que les « formes outrées de la politesse restaient traditionnelles au XVIIIe siècle, comme une composante obligatoire du dialogue entre un souveraine et un simple mortel » (à preuve, les lettres de Diderot ou de Voltaire). Catherine II ne se laissait pas prendre à ces éloges obligés, elle qui se moquait d’elle-même et de ses obligations de souveraine. Ce qui prime dans les lettres de Grimm, c’est leur humour : « ses plaisanteries et ses sarcasmes contribuaient largement à créer cette atmosphère de complicité et de gaieté dans laquelle purent se développer leurs relations ».

Tout spécialiste du siècle des Lumières en général, et de Voltaire en particulier, devra désormais se référer à l’édition des lettres de l’Impératrice et de Grimm qu’on ne nommera désormais plus que « l’édition Karp » et dont on attend avec impatience l’achèvement tant elle contribue à renouveler notre compréhension du dernier tiers du XVIIIe siècle.

– Christophe Paillard

[1] Catherine II de Russie. Friedrich Melchior Grimm. Une correspondance privée, artistique et politique au siècle des Lumières. Tome I. 1764-1778, édition critique par Sergueï Karp, avec la collaboration de Georges Dulac, Christoph Frank, Sergueï Iskioul, Gérard Kahn, Ulla Kölving, Nadezda Plavinskaia, Vladislav Rjéoutski et Claus Scharf, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, et Monuments de la pensée historique, Moscou, 2016, lxxxiv p., 341 p. et 3 p. non paginées, 26 illustrations.

Adam Smith: poverty and famine

Adam Smith, drawing by John Kay, 1790.

Adam Smith, drawing by John Kay, 1790.

My Besterman lecture was a highly critical assessment of Adam Smith’s views on famine. In The Wealth of Nations (1776) Smith claims that in a free market economy famines will never occur. The famines that do occur are, according to Smith, the result of misconceived government interventions to prevent famine – a striking example of unintended consequences. Smith’s argument is that grain harvests never completely fail (as potato harvests do – but Smith does not consider the potato, which was not yet the main crop in Ireland). In a year of relatively bad harvest, price rises serve to ration the consumption of grain, and thus make the limited supply last through the year. Famines occur when governments artificially lower prices and thus cause supplies to run out.

Two texts have stayed in my mind as I have tried to get a grip on Smith’s views on famine. The first is Edward Thompson’s extraordinary essay, “The Moral Economy of the English Crowd” (1971), which introduced the term “moral economy” which has taken on a life of its own. Thompson’s article was a vigorous defence of those who rioted in support of demands for reductions in grain and bread prices – he and Smith are, two hundred years apart, arguing on opposite sides of the question.

E. P. Thompson (1924-1993)

E. P. Thompson (1924-1993)

The other is Amartya Sen’s Poverty and Famines (1981). Sen argued that famines can occur when there is no shortage of food if particular groups within the population lack the resources to access food. His classic study was on the Bengal famine of 1943 where more than two million died, even though the harvest had been adequate. On Sen’s account inflation caused by the war economy was the primary cause of famine, but the famine could easily have been prevented if the government had distributed grain to the starving. Sen’s argument is directly opposed to Adam Smith’s in that it shows that markets do not work to produce the best possible outcomes when it comes to the distribution of food.

Smith claimed to know a good deal about famine, and he wrote when the question of whether there should be a free market in grain was being vigorously debated. In France the physiocrats had argued for a free market, a policy which had been tried and had failed. In England 1774 was a year of bad harvests, accompanied by food riots.

Smith was quite right to think that England, where there was a relatively free market in grain, had not seen anything resembling a famine in his lifetime. But he completely failed to consider Ireland, where severe famines happened frequently. Worst of all was the famine of 1740-42, which killed 10% of the population, or 300,000 people. Smith had every reason to be familiar with Irish famine, for Jonathan Swift was one of his favourite authors and he had surely read Swift’s Modest Proposal (1729 – there were two copies in his library), suggesting that the Irish poor should breed children as livestock, to be consumed by the wealthy. Swift’s solution to the problem of starvation in Ireland was (in appearance) a perfect example of free market economics in practice.

Edmund Burke, c.1767, studio of Joshua Reynolds

Edmund Burke, c.1767, studio of Joshua Reynolds

Why did the Irish starve? For reasons that would have been familiar to Sen: because neither the government nor landlords intervened effectively to prevent the famine taking hold. In England, on the other hand, there were elaborate interventions, not only to feed the feeble and the unemployed, but also to subsidise bread for the poor and to distribute it free. If we turn from Smith’s Wealth of Nations to a slightly later text, Edmund Burke’s Thoughts on Scarcity (written during the near-famine years of 1795-96, and published posthumously) charity is given a central role in preventing famine.

Burke, Thompson and Sen have very different views, but all acknowledge precisely what Smith denies, the need for intervention to prevent famine in years of bad harvest. Smith himself published tables showing just how extreme the movement in grain prices was in bad years. Smith was right – the harvest very rarely fell more than 25% below the average, and there was always just about enough food to go round. But Smith was also fundamentally wrong: the working poor could not afford to feed themselves in bad years, and were dependent on charity to survive. Why was Smith unwilling to acknowledge the role of charity in preventing famine? I am afraid the answer has to be that his commitment to free market arguments was so dogmatic that he was unwilling to look with an impartial eye at the evidence. Smith was wrong, and his mistake had extremely serious consequences as it influenced policy towards famine through the nineteenth century.

– David Wootton
The University of York

La beauté du débris

André Chénier

André Chénier, par Gabriel-Antoine Barlangue (1950), d’après Joseph Benoît Suvée (1795) – Image WikiTimbres.

L’inscription des poésies d’André Chénier au programme de l’Agrégation de Lettres modernes relève du roman.

En 2006, avait été choisi le tome premier récemment paru (2005) d’une édition nouvelle des Œuvres poétiques entreprise par Édouard Guitton et Georges Buisson pour la maison orléanaise Paradigme. N’était jusque là disponible que la vieille édition Becq de Fouquières (1872) que les éditions Gallimard avaient choisi, en 1994, de reproduire dans leur collection « Poésie / Gallimard », volonté assumée – Chénier manquait à l’appel – mais choix par défaut, pour pallier précisément l’absence de projets aboutis d’édition moderne.

Ce choix du travail (par ailleurs considérable) d’Édouard Guitton et Georges Buisson s’était révélé fort problématique. Leur édition de Chénier affichait l’ambition d’être « scientifique » et définitive mais était étouffée par l’érudition (identification des papiers, spéculations sans fin sur les dates de composition de chaque pièce). Elle entendait revenir au texte premier mais se révélait assez interventionniste (ajout de titres fantaisistes pour L’Art d’aimer, modifications de la ponctuation avec mention du désaccord entre les deux éditeurs…). Sur le plan de l’interprétation, l’orientation était à la fois biographique et hagiographique, insistait sur le destin glorieux et tragique d’un poète sacrifié par l’Histoire. Enfin, le premier tome de 2005 regroupait pour l’essentiel les premiers essais de Chénier, ses « Préludes poétiques » et ne comprenait aucune de ses pièces reconnues par la tradition comme « majeures ».

Quand la rumeur a circulé que les poésies d’André Chénier revenaient l’année prochaine au programme de l’Agrégation – quand d’autres choix de poésies auraient pu être faits, mais c’est une autre question –, le premier réflexe fut de penser que serait inscrit le tome II des Œuvres poétiques paru en 2010 et comprenant, entre autres, les Bucoliques et L’Invention. Certes, l’opus second aurait réservé son lot de surprises, à commencer par le choix d’Édouard Guitton de « cess[er] de participer à cette édition, à l’occasion d’un différend sur la manière de rendre la ponctuation à la fois méticuleuse et anomale d’A. Chénier »…

Aurait réservé, car le choix des responsables du Ministère s’est porté pour ce « retour » de Chénier à l’Agrégation… sur la vieille édition Becq de Fouquières de la collection « Poésie / Gallimard ».

Inscription en hommage à André Chénier

Inscription en hommage à André Chénier sur la tombe de son frère Marie Joseph au Père Lachaise.

Plutôt que de s’interroger sur et commenter plus avant les raisons d’un tel choix, on préférera rattacher ce « feuilleton » éditorial et institutionnel à l’histoire tragi-comique du corps poétique d’André Chénier qui fut, dès « l’origine », l’objet de toutes les attentions et de toutes les violences.

En 1872, Becq de Fouquières avait dénoncé la manière dont Henri de Latouche, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes d’André de Chénier de 1819, était intervenu sur le texte : pièces « altérées », « ïambes composés à Saint-Lazare […] disloqués, coupés, hachés ». La violence du propos était nourrie du sentiment que nombre de ces blessures étaient à jamais définitives : deux ans plus tôt en effet, en 1870, la maison de Latouche au Val d’Aulnay avait été pillée par les troupes allemandes et détruit l’ensemble des manuscrits de Chénier qui étaient en sa possession…

En 2006, après avoir déroulé l’histoire des atteintes ultérieures faites au corps poétique de Chénier (le classement par niveau d’achèvement par Paul Dimoff en 1908-1919 ; la distinction entre pièces finies et pièces ébauchées par Gérard Walter en 1940), Édouard Guitton et Georges Buisson proclamaient être parvenus à reconstituer le corps perdu, à réparer les dommages opérés par les précédents éditeurs : leur édition « réintègr[ait] résolument dans la trame d’une vie, afin de leur rendre mieux qu’un semblant d’unité, les œuvres du poète si souvent dépecées ou réduites à quelques pièces d’anthologie. » Quand on ne proposait de l’Art d’aimer jusqu’à eux que quelques « résidus épars que les éditeurs ont disloqué à qui mieux mieux », aveugles aux ruses du signifiant typographique, ils proclamaient : « Agissant à l’opposé, nous avons tenté de reconstituer l’A.A. d’A.C. ». Et de présenter plus loin un « remembrement ainsi substitué aux morcellements antérieurs », et une « réorganisation du corpus élégiaque. »

Gravure anonyme

Gravure anonyme (probablement XIXème siècle) illustrant Caïus Gracchus, de Marie Joseph Chénier.

Sous ce qu’il faut bien appeler des fantasmes, dorment de nombreux mythes et une histoire familiale, dont je n’évoquerai pour finir qu’un fragment, littéraire. Deux ans avant la mort d’André dont il porterait sa vie durant le lourd poids, son frère Marie-Joseph avait fait jouer Caïus Gracchus (1792). Cette tragédie antique met en scène un héros romain, dont l’une des premières actions vise à récupérer le corps mort de son frère, égorgé sur ordre du sénat (« Je vis, je rassemblai ses membres dispersés / Ma bouche s’imprima sur ces membres glacés ») et de l’apporter à leur mère qui se remémorera douloureusement le moment « Où je vis à mes pieds le second de mes fils / De mon fils égorgé m’apportant les débris ». Plus avant dans la pièce, Caïus Gracchus ne ménagera pas ses efforts, dans une double résilience, politique et poétique, pour fédérer le peuple romain et retrouver le pouvoir : « Romains, ralliez-vous, rassemblez vos débris »…

– Jean-Christophe Abramovici
Université Paris-Sorbonne

Rousseau and the perils of public address

In December 1776, the Courrier d’Avignon reported a curious incident in Ménilmontant: a supposedly mortal collision between the famed philosopher Jean-Jacques Rousseau and…a great dane.

‘Rousseau, qui se promène souvent seul à la campagne, a été renversé il y a quelques jours par un de ces chiens Danois qui précèdent les equipages lestes: on dit qu’il est très malade de cette chute, et on ne peut trop deplorer son sort d’avoir été écrasé par des chiens.’ (no.97, December 3, 1776, p.4).

‘Jean-Jacques Rousseau est mort des suites de sa chute. Il a vécu pauvre, il est mort misérablement; et la singularité de sa destinée  l’a accompagné jusqu’au tombeau.’ (no.102, December 20, 1776, p.4).

Jean Jacques François Le Barbier, Brusselles (éd. de Londres), 1783, ‘Rousseau apportant le manuscrit des “Dialogues” à Notre-Dame de Paris’. Illustration pour Rousseau, juge de Jean-Jacques dans Œuvres de J.-J. Rousseau.

Rousseau, as we know, died a few years later in 1778 – the event in Ménilmontant leaving him not mortally injured, but with a face bruised and beaten. The mistaken reports in the Courrier d’Avignon prompted his Rêveries critical assessment of eighteenth-century public culture and, in particular, the social and discursive mechanisms that permitted the spread of rumours, an absence of fact-checking, and sensationalism. It was hardly, however, his first diagnosis of ‘fake news’.

In the very era when the postal system and print culture brought people together in ‘imagined communities’, Rousseau worried deeply about the risks of dead letters. Although Rousseau’s colleague, Diderot, was convinced that the two most important technological developments in early modern Europe were the postal system and print culture (enthusing to his sculptor friend Falconet, ‘Il y a deux grandes inventions: la poste qui porte en six semaines une découverte de l’équateur au pôle, et l’imprimerie qui la fixe à jamais’), Rousseau was much more leery of the new information age.

A critical assessment of the Enlightenment’s faith in transparent communication must attune itself to the persistent traces of ancient modes of rhetoric: the traditions of doublespeak and dog-whistle politics. Rousseau, sensitive to the tensions between an esoteric, libertine tradition of communication and an intellectual climate of social progressivism, frames the debate in a series of vexed questions: for whom should I be writing? what is a public and what can it do? Despairing over the absence of any true ‘ami de la vérité’, Rousseau heads to Notre Dame cathedral to deposit, in a famous acte manqué, a copy of Rousseau juge de Jean-Jacques on the altar of the church.

‘En entrant, mes yeux furent frappés d’une grille que je n’avois jamais remarquée et qui séparoit de la nef la partie des bas-cotés qui entoure le Chœur. Les portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des bas-cotés dont je viens de parler étoit vuide & qu’il m’étoit impossible d’y pénétrer. Au moment où j’apperçus cette grille je fus saisi d’un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d’un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé jamais un pareil. L’Eglise me parut avoir tellement changé de face que doutant si j’étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître et à mieux discerner ce que je voyois. Depuis trente six ans que je suis à Paris, j’étois venu fort souvent et en divers tems à Notre Dame; j’avois toujours vu le passage autour du Chœur ouvert et libre, et je n’y avois même jamais remarqué ni grille ni porte autant qu’il put m’en souvenir.’ (‘Histoire du précédent écrit’, Rousseau juge de Jean-Jacques, OC, t.1, p. 980).

He notes that in spite of having been in the church scores of times, he had failed to notice the barrier blocking access to the altar. The unpredictability of the reading public – indeed, the plurality of publics and their occasionally indeterminate nature – makes literary reception a chancy affair. In the very loud and crowded market of ideas of the French Enlightenment, the rhetorical gesture of address underscored the vulnerability and power of the modern writer. In my study, Jean-Jacques Rousseau face au public: problèmes d’identité, I explore the vagaries of public communication during the Enlightenment and the dialectical tensions between shadow and illumination, musicality and transparency.

As an insider of the Encyclopédie project turned outsider, Rousseau understood the complexities of the new social and ethical demands placed on the philosophes in a way that is fundamentally different from his contemporaries. By noting the unpredictability and inconsistencies of systems of public address (with readers and spectators moved alternatively by emotions, reason, flows of information, and the major works of a few key power players), Rousseau proposes alternative ways of thinking about communication and the circulation of information. He places value on economies of speech that include silence, babil (babbling), laconism, and musicality – modes of communication that contest conventional modalities of rationality and social exchange. His work is thus an invitation to consider the precarity of address within modern social life and, consequently, the politics of truth at stake in symbolic exchange.

Masano Yamashita

Françoise de Graffigny, gouvernante et observatrice de l’éducation des femmes

Mme de Graffigny

Françoise de Graffigny by Pierre-Augustin Clavareau. Lunéville, musée du château des Lumières. Photo: T. Franz, Conseil départemental 54.

Pour marquer la Journée internationale des femmes nous nous tournons vers Françoise de Graffigny (1695-1758), femme de lettres dont le talent était reconnu dans toute l’Europe. Sa Correspondance montre son indépendance, son dévouement à sa pratique de romancière et de dramaturge, son esprit critique, son langage franc et réaliste.

Fille d’un militaire attaché à la cour de Lorraine, et admise au cercle qui entourait la duchesse Elisabeth-Charlotte et ses enfants, elle n’étudiait ni le latin ni l’orthographe, mais elle chantait, dansait, jouait de la vielle, brodait, plaisait par sa façon de parler et de raconter, et montait sur les planches dans les comédies de la cour. Veuve à l’âge de 30 ans, et ayant perdu trois enfants en bas âge, elle s’occupa de l’éducation d’au moins une des ses jeunes parentes, Anne-Catherine de Ligniville. Elle aida la marquise de Grandville lorsque celle-ci donna naissance à un enfant en 1735, et elle avait plusieurs filleules pour qui elle gardait de l’affection.

La Correspondance de Mme de Graffigny.

La Correspondance de Mme de Graffigny, 15 vol. (Oxford, 1985-2016).

Après avoir quitté la Lorraine, elle s’installa à Paris en octobre 1739 comme dame de compagnie de la duchesse de Richelieu, et après la mort de celle-ci, devint en 1740 dame de compagnie de la princesse de Ligne. Elle se lia d’amitié avec plusieurs gouvernantes des enfants Richelieu, notamment Mme Copineau, pour qui elle trouva un emploi de gouvernante à la cour de Vienne. Plus tard, reconnue comme un auteur célèbre et un modèle de sagesse, Graffigny composa des lettres édifiantes qu’elle envoya aux archiduchesses Marie-Anne et Marie-Elisabeth de Habsbourg-Lorraine, et à Marie-Thérèse de Cobenzl.

Graffigny critique l’éducation traditionnelle des femmes françaises dans son roman Lettres d’une Péruvienne (éditions de 1747 et 1752), et elle examine ailleurs dans son œuvre le rôle de la gouvernante, sa situation ambiguë entre dame et servante, et les inconvénients de son état: dépendance financière et sociale, soumission aux caprices des maîtres, la tâche (poignante pour Graffigny) de soigner les enfants d’autrui. Dans Cénie (1750), la pièce sentimentale qu’elle appela d’abord ‘La Gouvernante’, Orphise, la gouvernante vertueuse de l’héroïne Cénie, découvre dans une scène qui fit pleurer tous les spectateurs qu’elle est la mère biologique de sa pupille. En 1749, Graffigny écrit à Devaux: ‘J’ai encore un peu retouché “La Gouvernante” ce matin, et tout en corrigeant les phrases, j’ai pleuré moi-même.’

La Fille d'Aristide, title pages.

Two variant title pages of the original edition of La Fille d’Aristide (Paris, 1759).

Dans une autre pièce datant de la même époque, ‘La Brioche’, forme primitive de La Fille d’Aristide (1758), elle dépeint la gouvernante Lisette, qui dépasse les autres personnages de la pièce par son esprit, son sens de l’honneur et sa générosité; bénéficiaire d’une éducation exceptionnelle, elle gère les affaires du maître Géronte, arrange le mariage de sa fille et assure la fortune de son fils. Lisette explique ses ‘sentiments’ ainsi:

‘Je les dois tous aux bontés de ma défunte maîtresse; elle les étendit jusqu’à donner à une pauvre orpheline la même éducation qu’à sa propre fille.’

Mme de Graffigny manuscript.

Portion of ‘La Brioche’ manuscript (Yale University, Beinecke Library, Graffigny Papers, vol.79, p.17).

Comme Cénie et Orphise, Lisette est une étrangère au sein de la famille; à la fin elle refuse le mariage et reste maîtresse de sa vie. Ce personnage roturier, considéré trop osé par les amis de Graffigny, est remplacé par la fille adoptive Théonise dans La Fille d’Aristide.

Pendant toute sa vie, Graffigny compta parmi ses amies des femmes indépendantes, très différentes les unes des autres par leur niveau d’éducation et leur rang social. Elles participaient aux débats de l’époque, jugeaient les personnages avec lucidité, et ajoutaient sans doute du poids aux observations relatives à l’éducation des femmes et à l’exploration honnête des sentiments qui marquent l’œuvre de Graffigny. On trouve un excellent exemple de cette force de personnalité dans sa protégée Anne-Catherine de Ligniville, qui fit un effort extraordinaire pour rendre possible son mariage d’amour avec Helvétius, et qui prit la défense de son mari en 1758 lors de la condamnation de son livre De l’Esprit.

– Dorothy P. Arthur

The Scottish Enlightenment four stages theory: a (re-)introduction

There are few paradigms more tightly connected with the Scottish Enlightenment than the four stages theory. Yet it arguably remains one of the least understood.

John Millar

James Tassie, Medallion of John Millar (1767). Courtesy of the University of Glasgow Archive Services, University collection, GB 248 UP3/26/1.

In the second half of the eighteenth century, a whole host of famous Scottish thinkers – Adam Smith, Adam Ferguson, William Robertson, Henry Home (Lord Kames) and John Millar – attempted to explain a range of social phenomena according to a single, universal narrative of the history of progress. The spirit of the paradigm was that the fundamental distinguishing components of societies lay not in accidents of climate, religion or race, but rather in the social, psychological, legal and cultural effects of the history of property and sustenance relations. While French thinkers such as Anne Robert Jacques Turgot used three stages to achieve similar analyses, the Scots preferred four:

  1. Hunting, where property only extended to what one could carry on one person (savagery),
  2. Pastoralism, where shepherding witnessed the development of animal property (barbarism),
  3. Agriculture, where society became settled and landed property became pivotal in the production of sustenance (civilisation),
  4. Commercial society, defined by contemporary Europe.

The paradigm has, for good reason, been widely identified as a pioneering step in the development of various disciplines of the modern social sciences. At the same time, in taking the commercial society of eighteenth-century Britain as the pinnacle of the history of liberty, postcolonial scholars have, with validity, critiqued it as a blatant example of Eurocentric world historical narration.

John Millar, the protégé of Adam Smith and Regius professor of civil law at the University of Glasgow for nearly four decades at the end of the eighteenth century, is often cited as the most systematic articulator of the four stages theory. Attention has been paid particularly to his reflections on the history of family and gender, which constitute the great bulk of his stadial theory-infused magnus opus, the Origin of the Distinction of Ranks.

ose-2017-03-50pc

I began research for my book John Millar and the Scottish Enlightenment: family life and world history with the intention of revealing how Millar managed his oft-celebrated cohesion. In fact, I was quickly confronted with lacunae, gaps and contradictions with Millar’s stadial analysis. Digging deeper, I realised that these arose from his difficulties in overcoming a complex intellectual web of competing analytical frameworks using evidence and existing scholarship that defied any easy organisation. Moreover, it became clear that his intention was much less to innovate any coherent science of stage-based analysis than to set out his convictions about politics, the family and the nature of authority.

Too often, Millar’s lack of full coherence in his use of stadial analysis has been attributed to intellectual underperformance. In my book, I take a different approach, viewing Millar as a guide to the history of knowledge underpinning the pursuit of stadial history, with a particular focus on gender and the family. Millar used the stadial model as only one of several intersecting paradigms. His deployment and innovation of classic natural law structures, such as the history of household authority relations and the tripartite division of marriage struggle, reveals the importance of his professional setting as a professor of law in Glasgow. Additionally, in his retention of religion as a critical means for explaining differences in marriage practices, we see that even Millar had doubts about stadial analysis as a fully convincing alternative to paradigms such as sacred history.

The deeper we probe into Miller’s complex work, the more we discover his Enlightenment spirit of speculative curiosity. His legacy to modern disciplines of sociology and anthropology [1] lies not so much in the rigidity of his conviction in any single analytical framework, but rather his thirst for cross-cultural comparison and analysis. His extended discussion of topics ranging from matriarchal familial forms and the Amazon legend to national character and polygamy was not intended to tie up loose threads in stadial analysis, but rather to be an ambitious attempt at historicising all dimensions of authority.

– Nicholas B. Miller, University of Lisbon

[1] William Lehmann, John Millar of Glasgow 1735-1801: his life and thought and his contributions to sociological analysis (Cambridge, 1960).

 

Exploring an abandoned 18th-century encyclopedia: an academic detective story

ose-2017-02-50pc

Eighteenth-century Paris was a vibrant centre of scholarly activity, publishing, and consumption. As the number of printed works multiplied, the demand for condensed up-to-date summaries of all fields of knowledge increased. In my book The Maurists’ unfinished encyclopedia I tell the story of a hitherto unknown encyclopedic project that was being developed in Paris at the same time as Diderot and D’Alembert’s Encyclopédie. While the latter became a controversial but successful bestseller – often considered to be the medium of Enlightenment thought par excellence – the former never reached the public. The compilers were Benedictine monks of the Congregation of Saint-Maur, also known as Maurists. After ten years of work, they abandoned their encyclopedic enterprise. Decades later, after the French Revolution and the dissolution of all religious orders, the surviving manuscript found its way to the new national library, the Bibliothèque nationale de France. For the next 160 years, though, it escaped the attention of researchers.

Uncovering the history of the Maurist encyclopedia became something of an academic detective story. I first laid my hands on the manuscript in 2009 after coming across, two years earlier, a curious piece of information that eventually led me to the BnF. It was a congregational report briefly noting that two monks in the Parisian abbey of Saint-Germain-des-Prés had worked on a ‘dictionnaire universel des arts méchaniques et libéraux, des métiers et de toutes les sciences qui y ont quelque rapport’.[1] Their names were Dom Antoine-Joseph Pernety and Dom François de Brézillac, and the report was dated 1747. This was the same year in which Denis Diderot and Jean D’Alembert became editors of the embryonic Encyclopédie. Moreover, the monks’ abbey was located just a few hundred meters from the Café Procope, the favorite meeting place of the encyclopédistes. In other words, two large-scale encyclopedias were initiated at the same time, in the very same quarter in Paris, but only one of them would make it to the printing press and into the history books.

The Left Bank of Paris in the mid-eighteenth century: the location of the abbey of Saint-Germain-des-Prés (1) and the Café Procope (2).

The Left Bank of Paris in the mid-eighteenth century: the location of the abbey of Saint-Germain-des-Prés (1) and the Café Procope (2).

There was no record of a Maurist encyclopedia ever being published and I had not found a single mention of the project in earlier research on the Congregation. Therefore I initially suspected that the work had been abandoned at an early phase and had thus been too short-lived to produce any text. Two years later, when I traced down the surviving material at the BnF, I quickly revised my assumption. The collection amounted to six volumes in-folio. Clearly, this project had been in progress for quite some time before the writers put down their quills. So, what had happened? What kind of encyclopedia had these monks been making? And how had their vision compared to the contemporary work of Diderot and D’Alembert?

It took me four years following up on many clues to answer these questions.

The Maurist manuscript was uncharted territory. The collection had no title page or explanatory preface. There were no signatures stating the names of the compilers or any information on their number. The handwriting, however, suggested contributions from more than two individuals. Furthermore, some textual parts were elegantly rewritten while others were merely scribbled drafts. Indications of missing pieces cropped up here and there. One volume contained what seemed to be a discarded early version of the project; another consisted only of ‘working lists’, such as inventories of literature and illustrations. Then (as if things were not complicated enough), I discovered that the whole manuscript had been rearranged at the BnF in the mid-nineteenth century. I also learned that as much as a third of the original material could have been lost. Thus, what I held in my hands was not a finished manuscript preserved in its original state, but rather the incomplete remains of a dictionary abandoned in the making, later ordered and altered by uninitiated hands.

A page from the Maurists’ unfinished encyclopedia, showing a collage of articles rearranged by the conservators at the BnF in the mid-nineteenth century.

A page from the Maurists’ unfinished encyclopedia, showing a collage of articles rearranged by the conservators at the BnF in the mid-nineteenth century.

The Maurists’ unfinished encyclopedia is just as much about overcoming the methodological challenges of studying incomplete, unfinished texts as it is a history of an unrealized scholarly enterprise. By combining clues from handwriting analysis, codicological examination, extensive textual comparisons and archival work, I demonstrate that the Maurist enterprise began life in 1743 as an augmented translation of a foreign lexicon – a mathematical lexicon by the German philosopher Christian Wolff. Due to competition with the embryonic Encyclopédie in 1746, the conditions for the monks’ work changed and the scope of their project expanded. Like the encyclopédistes, the Maurists devoted great attention to the mechanical arts and they planned for a great number of illustrations. By excluding religion, politics and ethics, the monks created a secular, non-confrontational reference work that focused entirely on the productive and useful arts, crafts and sciences. In this respect, Diderot and d’Alembert were not alone in their encyclopedic innovations and secular Enlightenment endeavors, although they certainly were the most successful.

Abandoned in the mid-1750s – in the midst of the controversy surrounding the Encyclopédie – the Maurist enterprise may have made little difference to its contemporaries, but it does, however, make a difference for our present understanding of mid-eighteenth-century encyclopedism in France, the perceived novelty of the Encyclopédie, as well as the intellectual activities of the Congregation of Saint-Maur.

– Linn Holmberg

[1] Edmond Martène, Histoire de la Congrégation de Saint-Maur, ed. Gaston Charvin, 10 vol. (Paris, 1928–1954), vol.9 (1943), p.342.