Françoise de Graffigny, gouvernante et observatrice de l’éducation des femmes

Mme de Graffigny

Françoise de Graffigny by Pierre-Augustin Clavareau. Lunéville, musée du château des Lumières. Photo: T. Franz, Conseil départemental 54.

Pour marquer la Journée internationale des femmes nous nous tournons vers Françoise de Graffigny (1695-1758), femme de lettres dont le talent était reconnu dans toute l’Europe. Sa Correspondance montre son indépendance, son dévouement à sa pratique de romancière et de dramaturge, son esprit critique, son langage franc et réaliste.

Fille d’un militaire attaché à la cour de Lorraine, et admise au cercle qui entourait la duchesse Elisabeth-Charlotte et ses enfants, elle n’étudiait ni le latin ni l’orthographe, mais elle chantait, dansait, jouait de la vielle, brodait, plaisait par sa façon de parler et de raconter, et montait sur les planches dans les comédies de la cour. Veuve à l’âge de 30 ans, et ayant perdu trois enfants en bas âge, elle s’occupa de l’éducation d’au moins une des ses jeunes parentes, Anne-Catherine de Ligniville. Elle aida la marquise de Grandville lorsque celle-ci donna naissance à un enfant en 1735, et elle avait plusieurs filleules pour qui elle gardait de l’affection.

La Correspondance de Mme de Graffigny.

La Correspondance de Mme de Graffigny, 15 vol. (Oxford, 1985-2016).

Après avoir quitté la Lorraine, elle s’installa à Paris en octobre 1739 comme dame de compagnie de la duchesse de Richelieu, et après la mort de celle-ci, devint en 1740 dame de compagnie de la princesse de Ligne. Elle se lia d’amitié avec plusieurs gouvernantes des enfants Richelieu, notamment Mme Copineau, pour qui elle trouva un emploi de gouvernante à la cour de Vienne. Plus tard, reconnue comme un auteur célèbre et un modèle de sagesse, Graffigny composa des lettres édifiantes qu’elle envoya aux archiduchesses Marie-Anne et Marie-Elisabeth de Habsbourg-Lorraine, et à Marie-Thérèse de Cobenzl.

Graffigny critique l’éducation traditionnelle des femmes françaises dans son roman Lettres d’une Péruvienne (éditions de 1747 et 1752), et elle examine ailleurs dans son œuvre le rôle de la gouvernante, sa situation ambiguë entre dame et servante, et les inconvénients de son état: dépendance financière et sociale, soumission aux caprices des maîtres, la tâche (poignante pour Graffigny) de soigner les enfants d’autrui. Dans Cénie (1750), la pièce sentimentale qu’elle appela d’abord ‘La Gouvernante’, Orphise, la gouvernante vertueuse de l’héroïne Cénie, découvre dans une scène qui fit pleurer tous les spectateurs qu’elle est la mère biologique de sa pupille. En 1749, Graffigny écrit à Devaux: ‘J’ai encore un peu retouché “La Gouvernante” ce matin, et tout en corrigeant les phrases, j’ai pleuré moi-même.’

La Fille d'Aristide, title pages.

Two variant title pages of the original edition of La Fille d’Aristide (Paris, 1759).

Dans une autre pièce datant de la même époque, ‘La Brioche’, forme primitive de La Fille d’Aristide (1758), elle dépeint la gouvernante Lisette, qui dépasse les autres personnages de la pièce par son esprit, son sens de l’honneur et sa générosité; bénéficiaire d’une éducation exceptionnelle, elle gère les affaires du maître Géronte, arrange le mariage de sa fille et assure la fortune de son fils. Lisette explique ses ‘sentiments’ ainsi:

‘Je les dois tous aux bontés de ma défunte maîtresse; elle les étendit jusqu’à donner à une pauvre orpheline la même éducation qu’à sa propre fille.’

Mme de Graffigny manuscript.

Portion of ‘La Brioche’ manuscript (Yale University, Beinecke Library, Graffigny Papers, vol.79, p.17).

Comme Cénie et Orphise, Lisette est une étrangère au sein de la famille; à la fin elle refuse le mariage et reste maîtresse de sa vie. Ce personnage roturier, considéré trop osé par les amis de Graffigny, est remplacé par la fille adoptive Théonise dans La Fille d’Aristide.

Pendant toute sa vie, Graffigny compta parmi ses amies des femmes indépendantes, très différentes les unes des autres par leur niveau d’éducation et leur rang social. Elles participaient aux débats de l’époque, jugeaient les personnages avec lucidité, et ajoutaient sans doute du poids aux observations relatives à l’éducation des femmes et à l’exploration honnête des sentiments qui marquent l’œuvre de Graffigny. On trouve un excellent exemple de cette force de personnalité dans sa protégée Anne-Catherine de Ligniville, qui fit un effort extraordinaire pour rendre possible son mariage d’amour avec Helvétius, et qui prit la défense de son mari en 1758 lors de la condamnation de son livre De l’Esprit.

– Dorothy P. Arthur

The Scottish Enlightenment four stages theory: a (re-)introduction

There are few paradigms more tightly connected with the Scottish Enlightenment than the four stages theory. Yet it arguably remains one of the least understood.

John Millar

James Tassie, Medallion of John Millar (1767). Courtesy of the University of Glasgow Archive Services, University collection, GB 248 UP3/26/1.

In the second half of the eighteenth century, a whole host of famous Scottish thinkers – Adam Smith, Adam Ferguson, William Robertson, Henry Home (Lord Kames) and John Millar – attempted to explain a range of social phenomena according to a single, universal narrative of the history of progress. The spirit of the paradigm was that the fundamental distinguishing components of societies lay not in accidents of climate, religion or race, but rather in the social, psychological, legal and cultural effects of the history of property and sustenance relations. While French thinkers such as Anne Robert Jacques Turgot used three stages to achieve similar analyses, the Scots preferred four:

  1. Hunting, where property only extended to what one could carry on one person (savagery),
  2. Pastoralism, where shepherding witnessed the development of animal property (barbarism),
  3. Agriculture, where society became settled and landed property became pivotal in the production of sustenance (civilisation),
  4. Commercial society, defined by contemporary Europe.

The paradigm has, for good reason, been widely identified as a pioneering step in the development of various disciplines of the modern social sciences. At the same time, in taking the commercial society of eighteenth-century Britain as the pinnacle of the history of liberty, postcolonial scholars have, with validity, critiqued it as a blatant example of Eurocentric world historical narration.

John Millar, the protégé of Adam Smith and Regius professor of civil law at the University of Glasgow for nearly four decades at the end of the eighteenth century, is often cited as the most systematic articulator of the four stages theory. Attention has been paid particularly to his reflections on the history of family and gender, which constitute the great bulk of his stadial theory-infused magnus opus, the Origin of the Distinction of Ranks.

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I began research for my book John Millar and the Scottish Enlightenment: family life and world history with the intention of revealing how Millar managed his oft-celebrated cohesion. In fact, I was quickly confronted with lacunae, gaps and contradictions with Millar’s stadial analysis. Digging deeper, I realised that these arose from his difficulties in overcoming a complex intellectual web of competing analytical frameworks using evidence and existing scholarship that defied any easy organisation. Moreover, it became clear that his intention was much less to innovate any coherent science of stage-based analysis than to set out his convictions about politics, the family and the nature of authority.

Too often, Millar’s lack of full coherence in his use of stadial analysis has been attributed to intellectual underperformance. In my book, I take a different approach, viewing Millar as a guide to the history of knowledge underpinning the pursuit of stadial history, with a particular focus on gender and the family. Millar used the stadial model as only one of several intersecting paradigms. His deployment and innovation of classic natural law structures, such as the history of household authority relations and the tripartite division of marriage struggle, reveals the importance of his professional setting as a professor of law in Glasgow. Additionally, in his retention of religion as a critical means for explaining differences in marriage practices, we see that even Millar had doubts about stadial analysis as a fully convincing alternative to paradigms such as sacred history.

The deeper we probe into Miller’s complex work, the more we discover his Enlightenment spirit of speculative curiosity. His legacy to modern disciplines of sociology and anthropology [1] lies not so much in the rigidity of his conviction in any single analytical framework, but rather his thirst for cross-cultural comparison and analysis. His extended discussion of topics ranging from matriarchal familial forms and the Amazon legend to national character and polygamy was not intended to tie up loose threads in stadial analysis, but rather to be an ambitious attempt at historicising all dimensions of authority.

– Nicholas B. Miller, University of Lisbon

[1] William Lehmann, John Millar of Glasgow 1735-1801: his life and thought and his contributions to sociological analysis (Cambridge, 1960).

 

If Voltaire had used Wikipedia…

At the Voltaire Foundation we’ve recently had the opportunity to work with the University of Oxford’s Wikimedian in residence, Dr Martin Poulter. He has helped us to build some new content for our website as well as contributing to our mission to promote the work of Voltaire. In this blog post, he explains a bit more about the project.

Sharing open knowledge about Voltaire’s histories

To raise awareness of Voltaire as a historian, we used three tools:

  1. Histropedia: a free tool for creating engaging, interactive visualisations
  2. Wikidata: a free database and sister site of Wikipedia that drives Histropedia and other visualisations
  3. Wikipedia: the free multilingual encyclopedia.

As well as holding data about people, publications, and events, Wikidata acts as a cross-reference between the different language versions of Wikipedia, showing which concepts are represented in which languages. By querying Wikidata, we could count how many language versions of Wikipedia had an article on each work by Voltaire. This showed, as expected, a large imbalance: forty languages for Candide versus three for the Essai sur les mœurs, for example. The current number of articles for each work is shown by the size of the bubbles below.

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Creating interactive timelines

The timelines are built from three things:

  1. Wikipedia articles (that open on double-clicking the entry in the timeline)
  2. Publication dates and titles from Wikidata
  3. Images (in the case of books, usually title pages) that are hosted in the Wikimedia Commons repository (another sister site of Wikipedia).

We added articles, data and images to what was already present on these sites. Since Wikimedia sites are open and free, this content is available for reuse by other sites and applications. For instance, the images have been tagged by their year, language and subject so as to appear in searches and image galleries (for example for books in French or books from the eighteenth century).

A custom Wikidata query showed works by Voltaire with their publication dates, helping to identify works lacking a date. We added new entries for some works that were absent, including most of the historical works.

The timeline of Voltaire’s works uses a custom database query to bring all this content together. The timeline does not by any means include all of Voltaire’s works, but more will appear in future as their details are added to Wikidata. As well as each work’s title, publication date and image, the query returns the type of work; poems, plays, fiction and so on. This is used to colour-code the timeline. Clicking on the drop icon in the top left brings up a list of types. Readers can select the type they are interested in to filter the results shown in the timeline, for example to show only the histories. To make the histories especially visible, we added title page images from public domain sources or the Voltaire Foundation’s own collection.

As well as the timeline of works, we used Histropedia to create a companion timeline for ‘An explorer’s guide to the Siècle de Louis XIV ’. Instead of a database query, this one is driven by a fixed list of people and events, all of whom already had articles in English Wikipedia. The resulting timeline is the sort of thing that we like to imagine Voltaire might have produced, if he’d had access to Wikipedia while researching his monumental history of the reign of the Sun King. We’re sure he would have been unable to resist adding to Wikipedia a few articles of his own…

Creating and publicising Wikipedia articles

We created English articles on The Age of Louis XIV, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Annals of the Empire and Précis du siècle de Louis XV. These are not intended to be comprehensive, but to give basic facts about each work, to indicate why each work is important and to cite printed editions and relevant online resources, such as the explorer’s guide.

One way we drew readers to these new articles was to make links from elsewhere in Wikipedia, naturally including the Voltaire article which gets 3670 hits per day. Another was to use the Did You Know (DYK) process: new articles, of sufficient length, can be submitted for review. If they pass a check of accuracy and quality, an interesting fact from the article, linked to the full article, appears on the front page of English Wikipedia for twelve hours, exposing it to potentially millions of people. The articles on Essai sur les mœurs and The Age of Louis XIV were both submitted to DYK, getting 1584 hits and 1070 hits respectively during their times on the front page. The attention inspired another Wikipedian to create a Turkish article on the Essai, bringing the total number of Wikipedia articles on the Essai to five.

The four new English articles get about fifty views per day, or 18,000 per year. They have been checked and approved by other Wikipedians, and the individual facts within them are cited, so can be expected to remain in Wikipedia from now on.

Someone who has just read an article is open to reading a related article. In usability research, the end of an article is termed a ‘seducible moment’ for this reason. Wikipedia uses navigational templates (blocks of related links) to take advantage of these moments and direct readers to articles on the same theme.

We expanded English Wikipedia’s navigational template for Voltaire works, and, since French Wikipedia lacked a template, we created one. This links to all articles about Voltaire works and the article about Voltaire, greatly increasing the number of incoming links to each. We left instructions for French Wikipedians on how to embed the block in future articles.

Comparing article hit rates before and after the change, we estimate that the French navigational template increased views of its articles by about 2,000 per month, or 24,000 per year.

– Martin Poulter

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Exploring an abandoned 18th-century encyclopedia: an academic detective story

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Eighteenth-century Paris was a vibrant centre of scholarly activity, publishing, and consumption. As the number of printed works multiplied, the demand for condensed up-to-date summaries of all fields of knowledge increased. In my book The Maurists’ unfinished encyclopedia I tell the story of a hitherto unknown encyclopedic project that was being developed in Paris at the same time as Diderot and D’Alembert’s Encyclopédie. While the latter became a controversial but successful bestseller – often considered to be the medium of Enlightenment thought par excellence – the former never reached the public. The compilers were Benedictine monks of the Congregation of Saint-Maur, also known as Maurists. After ten years of work, they abandoned their encyclopedic enterprise. Decades later, after the French Revolution and the dissolution of all religious orders, the surviving manuscript found its way to the new national library, the Bibliothèque nationale de France. For the next 160 years, though, it escaped the attention of researchers.

Uncovering the history of the Maurist encyclopedia became something of an academic detective story. I first laid my hands on the manuscript in 2009 after coming across, two years earlier, a curious piece of information that eventually led me to the BnF. It was a congregational report briefly noting that two monks in the Parisian abbey of Saint-Germain-des-Prés had worked on a ‘dictionnaire universel des arts méchaniques et libéraux, des métiers et de toutes les sciences qui y ont quelque rapport’.[1] Their names were Dom Antoine-Joseph Pernety and Dom François de Brézillac, and the report was dated 1747. This was the same year in which Denis Diderot and Jean D’Alembert became editors of the embryonic Encyclopédie. Moreover, the monks’ abbey was located just a few hundred meters from the Café Procope, the favorite meeting place of the encyclopédistes. In other words, two large-scale encyclopedias were initiated at the same time, in the very same quarter in Paris, but only one of them would make it to the printing press and into the history books.

The Left Bank of Paris in the mid-eighteenth century: the location of the abbey of Saint-Germain-des-Prés (1) and the Café Procope (2).

The Left Bank of Paris in the mid-eighteenth century: the location of the abbey of Saint-Germain-des-Prés (1) and the Café Procope (2).

There was no record of a Maurist encyclopedia ever being published and I had not found a single mention of the project in earlier research on the Congregation. Therefore I initially suspected that the work had been abandoned at an early phase and had thus been too short-lived to produce any text. Two years later, when I traced down the surviving material at the BnF, I quickly revised my assumption. The collection amounted to six volumes in-folio. Clearly, this project had been in progress for quite some time before the writers put down their quills. So, what had happened? What kind of encyclopedia had these monks been making? And how had their vision compared to the contemporary work of Diderot and D’Alembert?

It took me four years following up on many clues to answer these questions.

The Maurist manuscript was uncharted territory. The collection had no title page or explanatory preface. There were no signatures stating the names of the compilers or any information on their number. The handwriting, however, suggested contributions from more than two individuals. Furthermore, some textual parts were elegantly rewritten while others were merely scribbled drafts. Indications of missing pieces cropped up here and there. One volume contained what seemed to be a discarded early version of the project; another consisted only of ‘working lists’, such as inventories of literature and illustrations. Then (as if things were not complicated enough), I discovered that the whole manuscript had been rearranged at the BnF in the mid-nineteenth century. I also learned that as much as a third of the original material could have been lost. Thus, what I held in my hands was not a finished manuscript preserved in its original state, but rather the incomplete remains of a dictionary abandoned in the making, later ordered and altered by uninitiated hands.

A page from the Maurists’ unfinished encyclopedia, showing a collage of articles rearranged by the conservators at the BnF in the mid-nineteenth century.

A page from the Maurists’ unfinished encyclopedia, showing a collage of articles rearranged by the conservators at the BnF in the mid-nineteenth century.

The Maurists’ unfinished encyclopedia is just as much about overcoming the methodological challenges of studying incomplete, unfinished texts as it is a history of an unrealized scholarly enterprise. By combining clues from handwriting analysis, codicological examination, extensive textual comparisons and archival work, I demonstrate that the Maurist enterprise began life in 1743 as an augmented translation of a foreign lexicon – a mathematical lexicon by the German philosopher Christian Wolff. Due to competition with the embryonic Encyclopédie in 1746, the conditions for the monks’ work changed and the scope of their project expanded. Like the encyclopédistes, the Maurists devoted great attention to the mechanical arts and they planned for a great number of illustrations. By excluding religion, politics and ethics, the monks created a secular, non-confrontational reference work that focused entirely on the productive and useful arts, crafts and sciences. In this respect, Diderot and d’Alembert were not alone in their encyclopedic innovations and secular Enlightenment endeavors, although they certainly were the most successful.

Abandoned in the mid-1750s – in the midst of the controversy surrounding the Encyclopédie – the Maurist enterprise may have made little difference to its contemporaries, but it does, however, make a difference for our present understanding of mid-eighteenth-century encyclopedism in France, the perceived novelty of the Encyclopédie, as well as the intellectual activities of the Congregation of Saint-Maur.

– Linn Holmberg

[1] Edmond Martène, Histoire de la Congrégation de Saint-Maur, ed. Gaston Charvin, 10 vol. (Paris, 1928–1954), vol.9 (1943), p.342.

Pierre Bayle est mort. Vive la République des Lettres!

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Enfant du Carla (aujourd’hui Carla-Bayle) dans le Midi-Pyrénées, fils et frère de pasteurs réformés, exilé peu avant la révocation de l’édit de Nantes, Pierre Bayle passa une grande partie de sa vie à Rotterdam, d’où il communiquait avec les philosophes et savants de toute l’Europe. Créateur d’un des premiers périodiques de critique littéraire, historique, philosophique et théologique, les Nouvelles de la république des lettres, il a défini une nouvelle conception de la liberté de conscience fondée sur le rationalisme moral. Dans son œuvre majeure, le Dictionnaire historique et critique, il recueille mille détails sur les événements historiques et cherche à démontrer, dans les articles philosophiques, que la religion chrétienne est incompatible avec une argumentation rationnelle. Dans ses toutes dernières œuvres, la Continuation des pensées diverses et la Réponse aux questions d’un Provincial, il diffuse une version du spinozisme qui marquera tous les philosophes des Lumières. Bayle se représentait comme un simple citoyen de la République des Lettres et en est arrivé à incarner cet ‘Etat extrêmement libre’ où l’on ne reconnaît ‘que l’empire de la vérité et de la raison’. Il mourut, à l’âge de 59 ans, le 28 décembre 1706 vers 9 heures du matin, quasiment la plume à la main.

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Lettre de Pierre Bayle à Hervé-Simon de Valhébert, écrite à Rotterdam le 22 octobre 1705.

Ce qui le marque au départ comme un marginal – l’éloignement du Carla des centres de la vie culturelle et la pauvreté de sa famille – nourrit une passion qui fait de lui un érudit aux lectures infinies, un lecteur critique hors pair, qui enregistre soigneusement, dans des recueils alphabétiques, toutes ses lectures et qui se plaît à affronter les récits, les interprétations et les systèmes philosophiques. Avec l’intelligence comme seule arme, il prend du recul par rapport aux controverses religieuses et aux débats philosophiques de son temps; il excelle à disséquer les systèmes philosophiques pour démontrer leurs conséquences absurdes: c’est un recul critique et souvent ironique qui fait de lui non pas un pyrrhonien mais un témoin privilégié de la crise qui marque son époque. Jacques Basnage décrit parfaitement sa passion philosophique:

‘Comme il s’était accoutumé à combattre les erreurs du vulgaire, il avait porté plus loin ce même esprit et un des plaisirs les plus doux qu’il goûtait était de faire sentir à une infinité de gens que les opinions qu’ils regardaient comme évidentes ne laissaient pas d’être environnées de difficultés insurmontables’ (Jacques Basnage au duc de Noailles, le 3 janvier 1707: Lettre 1743, Volume XIV).

Notre édition critique de sa vaste correspondance, qui comporte quinze volumes et près de de 1800 lettres échangées avec un très large cercle d’interlocuteurs, est désormais achevée. Le Volume XIV paraîtra en février 2017 et le Volume XV, comportant la bibliographie générale et l’index général des noms de personnes, paraîtra en été 2017.

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Pierre Bayle is dead. Long live the Republic of Letters!

Born in Le Carla, a tiny village near Foix in the South of France, Pierre Bayle came from a family of Protestant ministers, and was exiled shortly before the Revocation of the Edict of Nantes. Consequently, he spent most of his life in Rotterdam, from where he corresponded with philosophers and scholars throughout Europe. He launched one of the first literary and philosophical periodicals, the Nouvelles de la république des lettres and defined a new conception of religious tolerance based on moral rationalism.

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His most famous work, the monumental Dictionnaire historique et critique, contains detailed historical articles and others concerning philosophers, in which he sought to demonstrate that Christian doctrine is incompatible with rational argument. In his last works, the Continuation des pensées diverses and the Réponse aux questions d’un Provincial, he defined a version of Spinozism which greatly influenced Enlightenment philosophers. In his unassuming way, Bayle thought of himself as a simple citizen of the Republic of Letters and came to incarnate that ‘extremely free State’ in which no other law is recognised but ‘the rule of truth and right reason’. Bayle died at the age of 59 on the 28th December 1706 at about 9 a.m., virtually pen in hand.

The critical edition of his extensive correspondence, containing fifteen volumes and nearly 1800 letters exchanged with his vast network of friends and associates, is now complete. Volume XIV has just published (February 2017), and volume XV, containing the general index and bibliography, will publish in the summer of 2017.

– Antony McKenna

 

Editorialités: pratiques et enjeux à travers les siècles

Après la journée consacrée aux « Matérialités » du livre, qui s’était déroulée en janvier 2015, la collaboration entre l’Université d’Oxford et l’Université de Fribourg (Suisse) – familièrement surnommée Oxfrib ou Fribox selon les goûts – a fait son retour en novembre dernier à la Maison Française d’Oxford, pour une troisième édition: « Editorialités: Practices of Editing and Publishing ».

ploix-fig1Selon une pétition rédigée par le London book trade en 1643, le statut conféré aux professionnels du livre en France est tenu en haute estime, et on lui fait l’honneur de lui réserver une place à la « périphérie de la littérature » (cité dans Wheale, Writing and Society, 1999, cf. ici). La journée d’études a placé cette périphérie littéraire au centre de l’attention. Parce qu’il ne peut y avoir de centre sans périphérie, ni de périphérie sans centre, les intervenants ont montré avec conviction l’influence et le rôle essentiel de l’édition dans la création de l’œuvre littéraire. Deux perspectives générales m’ont semblé se dessiner: l’enquête sur les tenants et les aboutissants de la genèse du livre en tant qu’objet pour en comprendre davantage la signification, et l’étude des difficultés que peut poser l’œuvre à l’éditeur-critique, par sa nature problématique ou son contexte de création. (Pour les résumés des communications, voir ici).

La présentation initiale de la journée a d’emblée permis de concilier ces deux perspectives. Proposer des éditions modernes des manuscrits-recueils médiévaux invite à élucider les ressorts sous-jacents de leur compilation, à travers la recherche des réseaux de convergence et des réalités matérielles de production qui furent les leurs (Marion Uhlig).

Le plus souvent, l’enquête sur l’ethos du compilateur se mène via le paratexte. Une enquête d’autant plus nécessaire, dans le cas des textes de la Renaissance, car le terme d’« imprimeur-libraire », communément utilisé, est trop large pour déterminer avec précision la nature de l’intervention éditoriale (Nina Mueggler). Dans le cas de Gille Corrozet, Nina a également soulevé le problème décisif et récurrent de la confrontation de deux identités. Le compilateur étant lui-même auteur, que dire de son ethos éditorial, qu’il revendique consciencieux, fidèle et soigné, lorsque l’on constate une tendance à « ajouter du liant » et à anoblir le style des textes qu’il assemble?

Souvent, la transformation d’une œuvre par le geste éditorial relève d’une véritable démarche herméneutique. Louis le Roi, traduisant le Banquet de Platon, reterritorialise et assimile le texte source: la réorganisation signifiante du récit et l’importante présence de commentaires exégétiques, font du Banquet un texte chrétien (Antoine Vuilleumier).

Plusieurs autres exemples d’éditions guidées par un paradigme de lecture préconçu et adressées à un lectorat spécifique ont été développés. Grâce à une relecture critique des Parallèles Burlesques de Dufresnoy, inclues dans l’édition de J.F. Bernard des Œuvres de Rabelais (1741), Olivia Madin a notamment montré le rôle du paratexte dans la réappropriation féministe de l’œuvre. Emma Claussen a donné un brillant aperçu de l’engagement politique des rééditions successives de la Satyre ménippée dans le contexte des guerres de religion.

Dans certains cas, l’objectif de l’éditeur ne se limite pas à servir le texte original ou le lectorat contemporain, et peut avoir pour but principal l’autopromotion. A l’image de la démarche de justification et de valorisation de Louis le Roi dans ses commentaires, Corneille, de manière encore plus marquante, édite ses propres pièces pour en faire un répertoire de référence d’une théorie théâtrale universelle (Marine Souchier).

La question du positionnement de l’édition par rapport au texte source est centrale lorsque les obstacles imposés par le matériau textuel problématisent l’édition. Le texte épars que constitue Lamiel de Stendhal, assemblage de multiples réécritures et fragments dont la logique échappe souvent au critique, en offre un exemple probant (Sarah Jones). La relation entre éditorialité et fidélité par rapport à l’œuvre est d’autant plus problématique lorsque l’auteur fait preuve d’un engagement pugnace sur les modalités de la publication de ses propres œuvres (Jean Rime). Les écrits journalistiques de George Sand, à « logique médiatique » et rédigés collectivement, offrent, de surcroît, un nouvel exemple de tension entre l’œuvre à publier et la tradition éditoriale moderne, solidement ancrée dans une « logique de l’auteur ».

On a été amené à élargir le champ d’étude à d’autres genres. Le texte théâtral étant subordonné aux contingences des répétitions et à l’appropriation du metteur en scène, la représentation théâtrale déstabilise la conception habituelle de l’éditorialité (Vanessa Lee). Le médium non textuel du cours magistral ou séminaire entraîne également une série de problèmes pour l’édition. Dépendant de l’intermédiaire d’une transcription, elle-même, souvent déformante, le contenu du cours, consubstantiel à la présence physique de la voix, est en proie à se dénaturer (Sophie Jaussi).

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La conférence plénière de Catriona Seth, riche d’anecdotes et d’exemples, a retracé l’histoire fascinante de la réception d’André Chénier à travers les éditions successives de ses œuvres. Chargées de fortes implications politiques au tournant du siècle, les éditions bâtissent une mythologie de l’auteur en tant que figure victimaire de la Révolution. Elles participent également à l’établissement de la gloire posthume d’un poète: à titre d’exemple, Latouche (1819) et Walter (1940) font du dernier vers du poète un vers nettement conclusif, presque épigrammatique, en parfaite corrélation avec l’image d’un poète posant un point final avant de monter sur l’échafaud. L’Anthologie de la poésie française co-dirigée par Catriona Seth conserve le véritable vers de conclusion, « Ce sera toi demain, insensible imbécile »; vers authentique, mais orphelin, non rimé, qui évacue l’effet de sublime.

Qu’Oxford fût le lieu de cette journée pourrait presque sembler opportun: l’Oxford University Press, bien sûr, mais également la Voltaire Foundation, font de cette ville un haut lieu de l’édition. La répercussion des choix éditoriaux comme engagement, fidélité, distanciation, clarification, justification, assimilation, unification, appropriation, promotion ou autopromotion soulèvent chaque jour des questionnements dans la maison abritant le travail de réédition de l’œuvre complète de Voltaire: l’article de Gillian Pink publié récemment (accessible ici) en offre un aperçu révélateur.

« Génialissimes ». C’est par ce terme qu’Alain Viala a décrit les intervenants dans sa conclusion générale en fin de journée. Le succès de cette rencontre revient avant tout aux organisateurs: Professor Alain Viala, Dr Kate TunstallDr Emma ClaussenGemma Tidman et Olivia Madin.

– Cédric Ploix, doctorant, St Hugh’s College

La fermentation des Lumières: Le Neveu de Rameau de Diderot

Étrange destin d’un texte: Le Neveu de Rameau est l’une des œuvres les plus fascinantes du dix-huitième siècle français, et pourtant elle n’a été lue que bien des années après sa conception en 1761 et son achèvement, vers 1774, lorsque Goethe a publié, en 1805, la traduction allemande d’une copie manuscrite, que Schiller lui avait communiquée. C’est d’abord dans une « retraduction » que l’œuvre a été communiquée aux lecteurs français, avant qu’enfin un voyageur en rapporte une version plus authentique de Russie et qu’enfin, à la toute fin du dix-neuvième siècle, le manuscrit autographe ne soit découvert dans la boîte d’un bouquiniste, sur les quais de la Seine.

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Denis Diderot 1713-1784, par Charles Mazelin (1958). Image WikiTimbres.

Immédiatement, l’œuvre de Diderot a fasciné les plus grands, après Goethe et Schiller, Balzac, Hoffmann, Hegel, Barbey d’Aurevilly, et, plus tard, Aragon, Thomas Bernhardt, Jean Starobinski ou Michel Foucault. Aujourd’hui encore, alors que les interprétations se sont incroyablement multipliées, elle résiste et offre aux lecteurs une séduisante énigme. Philosophes ou littéraires, bien des critiques ont tenté de la réduire sans y parvenir. On la proposait jadis aux étudiants débutants, qui n’y comprenaient pas grand chose. Mais ce premier contact avec Diderot pouvait être déterminant: ce fut le cas pour moi. Je traduisais alors sagement Horace, sans faire le rapprochement avec ce texte, que son auteur nous propose comme une « satire », la seconde d’une série, dont la première, composée en 1773, s’intitule Satire première sur les caractères et les mots de caractère, de profession etc., mais qui s’est arrêtée là.

Comme le philosophe, qui nous raconte sa rencontre avec Jean-François Rameau, nous ne savons quelle réaction adopter devant un personnage amusant, totalement amoral, qui ruine toutes nos certitudes. Les questions qu’il nous adresse n’appartiennent pas seulement à son époque. Ne sommes-nous pas, comme Diderot, confrontés tous les jours aux contradictions entre nos désirs et les exigences de la vie en société, entre les principes généraux de la morale et les lois établies, entre nos exigences d’universalité ou notre pensée de l’homme en général et l’infinie particularité des individus.

Au moment précis où la pensée des Lumières atteint son apogée, elle se trouve confrontée à une critique profonde, qui la mine et la nourrit au plus profond: Rousseau, dès la Lettre à d’Alembert, Voltaire, avec Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, Diderot, avec Le Neveu de Rameau, ont instillé bien avant Sade les ferments d’une crise magnifique. Le dialogue entre « moi » et Rameau s’émancipe des règles de la rhétorique et de la dialectique des « entretiens » idéologiques si fréquents aux dix-septième et dix-huitième siècles. Il adopte la marche libre d’une conversation dont les protagonistes ne s’entendront jamais qu’à demi: « Rira bien qui rira le dernier ». Tels sont les derniers mots prononcés par Rameau.

Il est significatif que ce soit la poésie qui vienne ici donner naissance aux idées. Car Le Neveu de Rameau est un texte de la plus haute poésie, dans le sens où on l’entend au delà de toute question de « genre ». Avec lui, comme avec Rabelais, Horace ou La Fontaine, la satire se porte à la hauteur de ces œuvres inépuisables qui remettent en question l’ensemble des représentations du monde qui se sont élaborées dans une société. Avec ce personnage, Diderot met en scène un groupe social, celui de cette « Bohême littéraire », ces « Rousseau du ruisseau » dont parle Robert Darnton. Ces parasites, tigres et fauves au service des puissants et de l’ordre établi, poux ou tiques si on les rapporte à leur véritable importance comme écrivains, révélés par le cynisme de Rameau, donnent une image de l’immense chaîne des dépendances qui unit les faibles aux puissants et ceux-ci à quiconque est plus fort qu’eux ou leur paraît tel. Cette cohorte venimeuse figurerait très bien aujourd’hui celle des hôtes habituels de plateaux de télévision.

‘Dans le café de la Régence, au Palais-Royal, Diderot rencontre Jean-François Rameau’. Dubouchet, graveur; Hirsch, dessinateur (1875). Image BnF.

‘Dans le café de la Régence, au Palais-Royal, Diderot rencontre Jean-François Rameau’. Dubouchet, graveur; Hirsch, dessinateur (1875). Image BnF.

Le neveu est-il un comédien génial mais sans emploi? Un musicien raté? Un Diogène trop conséquent? Ce qui est sûr, c’est que son talent est d’imiter non seulement des personnages, mais des situations et des œuvres d’art, singerie de l’art qui désigne sans cesse l’œuvre absente mais la fait surgir dans l’écriture de Diderot. Une quinzaine de pantomimes, décrites par le narrateur, estomaqué, puis subjugué souvent et parfois ému, indigné mais toujours incroyablement amusé, emportent l’écriture de Diderot au delà de toute figuration vers une étonnante musique: « Que ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c’était une femme qui se pâme de douleur; c’était un malheureux livré à tout son désespoir; un temple qui s’élève; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre; c’était la nuit, avec ses ténèbres; c’était l’ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. » En plein dix-huitième siècle rationaliste, Le Neveu de Rameau ouvre ainsi à l’imaginaire les portes de la littérature.

– Pierre Frantz