Le ‘Voltaire de Beuchot’ à la lettre: sources d’une édition savante sous la Restauration

Œuvres de Voltaire, Beuchot

Œuvres de Voltaire, Beuchot (éd.), Paris, Lefèvre, t.1, 1834. BnF.

Si elle n’égale celle du patriarche ni par son ampleur, ni par son lustre, ni par la célébrité de ses intervenants, la correspondance d’Adrien Jean Quentin Beuchot, principal éditeur des Œuvres de Voltaire sous la Restauration, présente de nombreux intérêts. En nous faisant entrer dans les arcanes de la première édition critique des Œuvres de Voltaire (parue en 70 vol. in-8°, chez le libraire Lefèvre, entre 1828 et 1834), les lettres de Beuchot nous donnent accès au détail de son approche originale de l’édition de Voltaire et de ses œuvres, laquelle renouvelle durablement la forme et le sens de la postérité de Voltaire. Fragments d’intimité autant que sources historiques, les lettres de Beuchot sont principalement conservées à la Bibliothèque nationale de France, à la bibliothèque de Genève et à la Voltaire Foundation. Ces lettres, qui forment la base de ma thèse intitulée « Le Voltaire de Beuchot, un Voltaire parmi d’autres » récemment soutenue, constituent un matériau indispensable à la recherche voltairienne.

Les lettres relatives à Beuchot ont d’abord valeur de fragments autobiographiques, dans ce qu’elles révèlent, subrepticement ou plus directement, de Beuchot lui-même. Bibliographe de métier – il rédige la Bibliographie de la France dès 1811 –, puis bibliothécaire à la Chambre des Députés dès 1834, Beuchot passe sa vie au milieu des livres. Son goût pour le classement n’exclut pas des tendances bibliophiliques. « Voltairographe » autant que « Voltairomane », son goût frénétique pour les pièces rares tourne exclusivement autour des écrits du patriarche de Ferney. Est-ce vraiment un hasard si l’auteur le plus prolifique du XVIIIe siècle se trouve édité par un homme qui cumule une approche rigoureuse du classement des œuvres avec un goût prononcé pour l’inédit, qui plus est à une période où s’ouvrent les archives et où ressortent, en nombre, des pièces non éditées de Voltaire ? Ce goût pour l’inédit voltairien l’a rendu célèbre au-delà des éditeurs de son temps et fonde en partie la longévité de son édition. Bengesco le dit bien dans sa grande bibliographie voltairienne de la fin du XIXe siècle : « Nul n’a fait mieux que lui, nul n’a mieux fait depuis, et nous doutons que Voltaire trouve jamais un éditeur plus consciencieux et plus savant ».

Bibliographie de l’Empire français ou Journal de l’imprimerie et de la Librairie

Bibliographie de l’Empire français ou Journal de l’imprimerie et de la Librairie, n°1. Paris, Pillet, 1er novembre 1811. BnF.

« Editeur savant », l’appréciation de Bengesco doit être comprise au sens plein, et les archives de Beuchot le confirment. Elles éclairent en effet les dessous d’une pratique professionnelle – l’édition – en plein bouleversement. Si Beuchot se définit lui-même comme un éditeur, s’il fait bien partie intégrante du milieu de la librairie parisienne de la Restauration, il n’est pourtant ni libraire, ni imprimeur et son activité n’a rien de commercial. Loin de Panckoucke, Beaumarchais ou Ladvocat, Beuchot pense l’éditeur comme l’auteur d’un travail littéraire. De fait, il accomplit un geste dont la portée confine à l’auctorialité. Assumé comme tel notamment par les innombrables signatures de l’éditeur qui se superposent aux écrits du patriarche, le ‘Voltaire de Beuchot’ doit aussi beaucoup à une philosophie de l’histoire qui évoque, au loin, une forme de positivisme sans doute déjà ambiant. C’est ce que suggère Beuchot lui-même lorsqu’il veut faire voir « La marche de l’esprit de Voltaire ». Fonder ce geste sur un retour aux sources inédit pour l’époque, en assumer à la fois l’originalité et l’incomplétude, constitue bien le travail d’un éditeur savant.

Beuchot, Liberté de la Presse

A. J. Q. Beuchot,Liberté de la Presse, Paris, chez Le Normant, 1814. BnF.

Les lettres de Beuchot nous conduisent à revoir notre approche du phénomène éditorial qui entoure les Œuvres complètes de Voltaire durant cette période politiquement troublée. L’omniprésence de Voltaire comme personnage publique et comme auteur (on parle de frénésie autour de ses Œuvres complètes lorsqu’on évoque la vingtaine de collections qui viennent saturer les étals des librairies) est bien réelle. Mais le travail de Beuchot, tel qu’il se révèle au fil de ses correspondances notamment, doit nécessairement se comprendre à part de ces nombreuses rééditions de la Restauration, lesquelles ne sont, somme toute, que des rééditions de celle de Kehl, dont le paratexte, notamment, se montre plus volontiers militant. D’ailleurs, si Beuchot a publié quelques opuscules en faveur de la liberté de la presse entre la fin de l’Empire et le début de la seconde Restauration, il ne parle jamais de politique dans ses lettres. Il évite soigneusement les questions polémiques dans ses préfaces et dans ses notes, et paraît même se désintéresser de la censure. Difficile de voir en Beuchot un agent à même d’attiser ce « vaste incendie » que décrivent François Bessire ou Raymond Trousson notamment, symbole du feu révolutionnaire que porteraient encore en eux les ouvrages de Voltaire quarante ans après 1789. Son édition influence pourtant la réception de Voltaire et de son œuvre, jusqu’à nos jours : davantage objet d’étude que symbole à valeur politique, Voltaire se voit dresser un monument à double sens par Beuchot. L’hommage au grand homme va semble-t-il de pair avec quelque chose qui ressemble à un acte de décès.

Lettre de Beuchot

Lettre de Beuchot (12 octobre 1826) à Joachim de Cayrol, qui travaillera à l’édition de la correspondance de Voltaire pour l’édition Beuchot, avant de faire sa propre édition des lettres de Voltaire à la fin des années 1850. Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire: MS 34, fol.1.

Est-il encore besoin de rappeler l’intérêt des archives privées et des correspondances pour éclairer l’histoire littéraire ? Car comprendre qui est Beuchot est bien un préalable nécessaire à l’étude du ‘Voltaire de Beuchot’. Pourtant, si le recours aux correspondances n’est en soi pas nouveau, il était, jusque-là, plutôt réservé aux grands hommes, et non aux artisans du livre comme c’est le cas ici. À ce titre, si Beuchot, on l’a dit, est un personnage trop peu connu hors de quelques rares voltairistes, que peut-il en être d’éditeurs savants comme Nicolas-Jean-Joachim de Cayrol, Louis Dubois ou Jean Clogenson ? Que sait-on d’éditeurs commerciaux comme Antoine-Auguste Renouard, Auguste Hunout, ou Nicolas Delangle ? Qui s’est déjà penché sur les archives de Georges-Adrien Crapelet, imprimeur de plusieurs éditions de Voltaire sous la Restauration ? Ce sont pourtant autant d’acteurs qui ont participé, de près ou de loin, à façonner l’édition des Œuvres de Voltaire par Beuchot. De toute évidence ce travail mériterait d’être poursuivi pour éclairer la façon dont les philosophes des Lumières ont été modélisés, dès la Restauration, par ces artisans du livre, avant d’arriver jusqu’à nous.

– Nicolas Morel

 

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