‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles’

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles, donne pouvoir à qui voudra de m’acheter la terre qu’il voudra, pour le prix qu’il voudra, où je vivrai tant qu’il voudra, comme il voudra, avec qui il voudra. Fait où il lui plaît. V.’ Ce court texte, résultat sans doute d’une plaisanterie dont les circonstances nous sont malheureusement inconnues, est l’un des morceaux rassemblés dans le volume de Fragments divers qui clôt la partie littéraire des Œuvres complètes de Voltaire (la correspondance, les marginalia et les textes attribués suivent). Le manuscrit de cette procuration fictive, éditée par John Renwick dans ce tome 84 des Œuvres complètes, est effectivement une bribe issue de la plume du grand écrivain qu’il aurait lui-même probablement qualifiée d’‘écrit inutile’. Qu’aurait-il pensé du volume qui vient de paraître?

OCV t.84, Fragments divers

Le tome 84, Fragments divers, daté ‘2020’, prend sa place à côté du tome 85, l’un des premiers volumes à paraître sous la direction de Th. Besterman en 1968.

Un fragment est considéré comme une chose rare et précieuse, le plus souvent incomplète, qui nous est parvenue d’un passé proche ou lointain. Sa survie doit souvent quelque chose au hasard. Voltaire emploie le mot dans ce sens, par exemple dans Dieu et les hommes (1769):

‘Les Juifs avaient une telle passion pour le merveilleux que lorsque leurs vainqueurs leur permirent de retourner à Jérusalem, ils s’avisèrent de composer une histoire de Moïse encore plus fabuleuse que celle qui a obtenu le titre de canonique. Nous en avons un fragment assez considérable traduit par le savant Gilbert Gaumin, dédié au cardinal de Bérule. Voici les principales aventures rapportées dans ce fragment aussi singulier que peu connu. …’ (Chapitre 24, OCV, t.69, p.385)

Ou encore, dans le Commentaire historique (1776):

‘Le fameux comte de Bonneval devenu pacha turc, et qu’il [Voltaire] avait vu autrefois chez M. le grand prieur de Vendôme, lui écrivait alors de Constantinople, et fut en correspondance avec lui pendant quelque temps. On n’a retrouvé de ce commerce épistolaire qu’un seul fragment que nous transcrivons. …’ (OCV, t.78C, p.42-43)

Cependant, Voltaire aurait-il vu ses propres fragments du même œil? Car il a beau être l’auteur prolifique que l’on sait, les fragments n’en demeurent pas moins précieux, même s’il aurait sans doute été horrifié de voir publier une édition critique de papiers qu’il ne destinait pas à la publication. A l’exception des notes de travail, dont une poignée est publiée ici sous le titre de Fragments de carnets, et des corrections qu’il a apportées à une préface de Baculard d’Arnaud, les textes que nous publions ici n’ont rien de lacunaire, mais cette collection hétéroclite et aléatoire de courts textes jette un nouvel éclairage sur plusieurs facettes de la vie littéraire – et moins littéraire – de Voltaire.

Il y a d’abord un certain nombre de textes dans le sens plus traditionnel du terme, qui évoquent des sujets chers à Voltaire: la Bible; la question de l’âme des bêtes; la nécessité de rester unis entre philosophes face à l’Infâme; la dramaturgie. D’autres encore concernent des activités d’édition: une préface inédite pour une collection prévue de ses œuvres; un avis et des instructions pour l’imprimeur concernant une édition de La Henriade publiée en 1770; une dédicace inédite pour un ouvrage paru à Berlin au moment où son séjour en Prusse tournait mal. Enfin, une troisième sorte de texte nous transporte au plus près de l’écrivain: ses rapports avec la poste; sa façon de classer ses lettres et autres papiers; des notes de travail qui préparaient des écrits plus développés.

Le fragment dont une page est reproduite ci-dessous nous montre Voltaire au travail: il prend des notes à partir de ses lectures sur l’‘histoire orientale’ tout en ajoutant ses propres observations aussi. On le voit revenir sur son manuscrit pour identifier les passages qui l’intéressent le plus, ce qu’il fait en dessinant des espèces de ‘mains’ stylisées qui ressemblent à des ‘6’ penchés. Il apporte des compléments en marge. Il note à plusieurs reprises la source de sa lecture (les Voyages de monsieur le chevalier Chardin, en Perse et autres lieux de l’Orient, de Jean Chardin), et cite des vers persans en traduction. Cette édition des fragments de carnets découverts depuis la publication en 1968 des Notebooks de Voltaire par Theodore Besterman fournissait l’occasion pour nous de faire une analyse plus poussée de ses notes de travail.

OCV t.84, Fragments diverses, fragment 48a

Fragment 48a (manuscrit autographe), f.7r. Oxford, Voltaire Foundation: MS20.

Outre l’intérêt des découvertes et des nouvelles perspectives, éditer de tels textes procure le plaisir de travailler avec des documents autographes. Nous jugeons que ce volume de fragments, quelque disparates qu’ils soient, apporte du nouveau dans le domaine des études sur notre auteur en révélant aux lecteurs ses papiers restants et des brouillons qu’il n’avait pas jugé bon de publier. N’en déplaise à Voltaire.

– Gillian Pink

Les manuscrits à la VF: découvertes et partage

First page of ‘Assassins section 2de’

Début de la copie de l’article ‘Assassins section 2de’ (Voltaire Foundation: ms.73 [Lespinasse 3], p.14).

Une petite armoire à la Voltaire Foundation abrite une collection modeste de manuscrits dont la plupart datent du dix-huitième siècle. Rassemblés par notre fondateur, Theodore Besterman, tous les documents ne concernent pas forcément (ou uniquement) Voltaire: récemment nous avons accueilli des chercheurs de l’équipe des Œuvres complètes de d’Alembert, un collègue de la British Library, et j’ai aussi été contactée par le responsable du projet de l’Inventaire Condorcet, qui me demandait de vérifier des références et de fournir, pour leur beau site, des photos de certaines lettres que Voltaire avait adressées à Condorcet dont nous possédons des copies d’époque.

C’est en cherchant une de ces lettres, en feuilletant un volume de papiers laissés par Mlle de Lespinasse, que je suis tombée sur un texte de Voltaire qui m’était familier, et cela depuis dix ans, car c’est en 2008 que j’ai participé à l’édition du second volume des Questions sur l’Encyclopédie dans les Œuvres complètes de Voltaire. Par un heureux hasard, la découverte coïncidait avec le travail de préparation de l’introduction des mêmes Questions, qui paraîtra dans quelques mois. Il ne s’agissait aucunement d’une hallucination: le texte, ‘Assassins section 2de’, est bel et bien celui de l’article ‘Assassinat’ de cet ouvrage de Voltaire en forme d’encyclopédie (article au demeurant assez méchant, où l’auteur s’attaque à Jean-Jacques Rousseau).

Selon la note inscrite en marge du titre de ce texte dans le manuscrit Lespinasse (on la voit sur la photo), Voltaire envoya l’article à D’Alembert avec sa lettre du 9 juillet 1770 (D16505). Ce qui m’a surprise, c’est que l’inclusion de cette ‘pièce jointe’ n’est pas signalée dans l’édition de la correspondance de Voltaire procurée par Theodore Besterman. La chose étonne surtout étant donné que celui-ci connaissait déjà le volume manuscrit au moment de préparer son édition (cette copie est l’unique source de la lettre qui nous occupe), et en fournit la référence dans l’apparat critique de la lettre. Il a donc apparemment jugé qu’il n’était pas pertinent de mentionner ce témoignage concernant l’envoi de l’article avec la lettre. Pourtant, il est extrêmement intéressant pour quiconque s’intéresse à la diffusion et à la pré-publication des Questions de savoir que cet article figure parmi ceux que l’auteur envoya à D’Alembert, l’un des deux responsables de l’Encyclopédie, ouvrage avec lequel les Questions entrent pour ainsi dire en dialogue.

La question se pose évidemment de savoir si le copiste disait vrai ou s’il se trompait… Mais cette petite histoire d’une trouvaille inattendue illustre l’évolution de l’esprit de l’édition critique sur la quarantaine d’années qui se sont écoulées depuis la parution de la seconde édition de la correspondance de Voltaire dans les années 1970. On a beaucoup plus tendance de nos jours à prêter attention aux détails matériels des sources et à incorporer ces indices à l’apparat critique. D’un point de vue personnel, je suis contente d’avoir trouvé ce manuscrit avant et non pas après la parution de l’introduction des Questions – où Christiane Mervaud s’intéresse à la genèse et à la diffusion de ce texte – et heureuse aussi de constater qu’il ne présente aucune variante textuelle par rapport aux deux autres manuscrits connus de cet article, qui sont conservés, assez bizarrement, dans la même armoire à la Voltaire Foundation.

– Gillian Pink

 

 

The Représentation aux Etats de l’Empire: a new addition to the Œuvres complètes de Voltaire

In the autumn of 1744, amidst the turmoil of the War of the Austrian Succession, an anonymous, rather lengthy pamphlet entitled Représentation aux Etats de l’Empire appeared in print. It addressed the members of the Reichstag (the Imperial Diet) and urged them to take sides with Charles VII, Holy Roman Emperor, against Maria Theresa, Archduchess of Austria and Queen of Hungary and Bohemia. The Représentation circulated widely across Europe, and copies can still be found in Germany, Sweden, Slovakia, and the Netherlands, as well as in France. However, the sudden death of Charles VII on 20 January 1745 rendered the project expounded in the Représentation utterly impracticable, thus dooming the pamphlet to be quickly forgotten.

Page 1 of Représentation aux Etats de l’Empire, 1744 (image Gallica).

Page 1 of Représentation aux Etats de l’Empire, 1744 (image Gallica).

The Représentation briefly resurfaced in 1887, when Jacques-Victor-Albert, duc de Broglie, republished the pamphlet in the first issue of the Revue d’histoire diplomatique. De Broglie identified the author of the pamphlet as none other than Voltaire, and made the further claim that the latter had produced the text at the request of the marquis d’Argenson, then Secretary of State for Foreign Affairs. Nevertheless, probably because de Broglie provided very little evidence to support his argument for Voltaire’s authorship, the Représentation again failed to garner long-lasting attention and, to the best of my knowledge, no further mentions of it were made in Voltairean scholarship.

Nicolas-Charles-Joseph Trublet.

Nicolas-Charles-Joseph Trublet.

In July 2015, however, I made a discovery that was to shed new light on this question. As I was working in the Archivio di Stato di Firenze, I found 170 letters from Nicolas-Charles-Joseph Trublet to Luigi Lorenzi, French Resident Minister to the Grand Duchy of Tuscany. Many of these letters provide insights into Voltaire’s activities in the 1740s. A letter dated 1 March 1743, in particular, the main subject of which is Voltaire’s comédie-ballet La Princesse de Navarre, proceeds explicitly to mention Voltaire as the author of the Représentation aux Etats de l’Empire.

After unearthing this document, I decided to investigate further. Off I went to Paris, and after a few days of research at the Archives du Ministère des Affaires Etrangères, the papers of Malbran de Lanoue (French ambassador to the Imperial Diet from 1738 to 1749) yielded a manuscript of the Représentation aux Etats de l’Empire. This manuscript is not in Voltaire’s hand, nor in that of any of his known secretaries. However, it bears several corrections which are in his hand. Furthermore, a marginal note on the front page reads: ‘cet écrit est du poète Voltaire’.

Study of this manuscript soon revealed significant similarities with other Voltairean texts, notably the Histoire de la Guerre de 1741, the Précis du siècle de Louis XV and the Mémoires pour servir à la vie de Monsieur de Voltaire. It also showed, however, remarkable differences from the text of the 1744 print edition that de Broglie had republished in the Revue d’histoire diplomatique in 1887. Another manuscript which I found amongst de Lanoue’s papers – the ‘Remarques de M. de Bussy sur l’écrit intitulé Représentations [sic] aux Etats de l’Empire de M. de Voltaire de novembre 1744’ – revealed that the manuscript of the Représentation had in fact been sent to diplomat François de Bussy for revision, before it was sent to press in 1744.

A manuscript with corrections in Voltaire’s hand, a marginal note unequivocally asserting Voltaire’s authorship, several textual similarities with other Voltairean works, an endorsement from Trublet… There seems to be sufficient evidence to include the Représentation aux Etats de l’Empire in the Œuvres complètes de Voltaire! [1]

– Ruggero Sciuto

[1] A critical edition of the Représentation aux Etats de l’Empire will be published in the forthcoming volume 29 of the Voltaire Foundation’s Œuvres completes de Voltaire, alongside Janet Godden and James Hanrahan’s edition of the Précis du siècle de Louis XV. In a brief introduction, I shall provide further evidence of Voltaire’s authorship and details on the pamphlet’s complex publication history. I shall also discuss the relationship between the Représentation and other diplomatic despatches that Voltaire penned on behalf of the marquis d’Argenson in the mid-1740s – e.g. the Lettre du Roi à la Czarine pour le projet de paix of May 1745, the Manifeste du Roi de France en faveur du prince Charles Edouard of December 1745 and, most importantly, the Représentations aux Etats-Généraux de Hollande (all three texts are already available in the Œuvres complètes). Finally, I shall consider François de Bussy’s interventionist approach in preparing Voltaire’s manuscript for publication, which further complicates the crucial question of authorship.