Catherine II et Friedrich Melchior Grimm : les clés d’une correspondance cryptique

Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.

Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.

On comprendrait difficilement l’intense relation d’échanges et de transferts culturels qui s’est établie entre l’Europe occidentale et la Russie dans le dernier tiers du XVIIIe siècle sans étudier la correspondance, entre 1764 et 1796, de Catherine II, Impératrice de Toutes les Russies, et de son principal agent d’influence, Friedrich Melchior Grimm, natif de Ratisbonne établi à Paris qui fut longtemps le directeur de la Correspondance littéraire destinée aux têtes couronnées du continent. Cette correspondance ne comporte pas moins de « 430 lettres », ce chiffre étant cependant « donné à titre approximatif parce que les limites entre les lettres ne sont pas toujours très nettes », les épistoliers pouvant inclure dans une énorme « pancarte » plusieurs lettres écrites à des dates successives. Elle n’était jusqu’alors connue que par les éditions données par Iakov Karlovitch Grot dans le Recueil de la Société impériale russe d’histoire en 1878 (lettres de Catherine II à Grimm, t. 23) et 1885 (lettres de Grimm à Catherine II, t. 44). Quelque utiles qu’aient pu être ces éditions à des générations de chercheurs, force est de reconnaître qu’elles ont fait leur temps. Outre le fait que la séparation des correspondance active et passive en deux volumes rendait difficile de suivre le fil de l’échange, Grot ignorait plusieurs manuscrits, commit certaines erreurs et retrancha des lettres certains passages qu’il jugeait malséants.

Aussi attendait-on avec impatience l’édition de cette correspondance par Sergueï Karp, directeur de recherche à l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie, qui travaille depuis longtemps sur Voltaire, Diderot, Grimm et leurs relations avec la Russie. Il a fait paraître en juillet 2016 le premier volume d’une édition qui devrait en comporter au moins cinq autres[1]. Il couvre les années 1763-1778 qui virent Grimm passer du statut de simple commissionnaire à celui de principal agent de l’Impératrice. Faute de disposer de ce volume au format papier, on pourra le consulter au format électronique sur le site de l’éditeur moscovite.

Force est d’évoquer la qualité, la richesse et l’importance de l’échange épistolaire. Plus qu’un agent de premier plan, Catherine II a trouvé en Grimm un ami et un confident avec lequel elle pouvait plaisanter en toute liberté. Ne lui a-t-elle pas écrit : « avec vous je jase mais n’écris jamais […] je prefere de m’amusér et de laisser aller ma main », ou, mieux encore, « je n’ai jamais écrit à personne comme vous»? Si cette correspondance est en ce sens familière ou « privée », elle est aussi « artistique » et « politique » pour reprendre le titre de l’édition. Catherine II n’était pas une simple collectionneuse mais une collectionneuse de collections; c’est à Grimm qu’elle confia le soin d’acquérir les bibliothèques de Diderot, de Galiani et de Voltaire, les loges du Vatican, pour ne donner que ces quelques exemples de cette frénésie d’acquisitions, de sorte qu’il n’est pas exagéré d’écrire que la Russie est redevable à l’Impératrice de la richesse de certaines de ses plus grandes institutions culturelles, comme la Bibliothèque nationale de Russie et le Musée de l’Ermitage.

Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.

Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.

On soulignera tout particulièrement la qualité des notes éditoriales de S. Karp. Elles sont requises pour éclairer la lecture de ces lettres qui, « dans la plupart des cas[,] sont strictement personnelles et volontairement obscures : c’est ainsi que Catherine a voulu les protéger contre la curiosité des tierces personnes ». S’adressant en 1801 à l’empereur Alexandre Ier, petit-fils de Catherine II, peu après son avènement, Grimm ne constatait-il pas « qu’il s’était établi entre l’immortelle et son pauvre correspondant, une espèce de dictionnaire qui a besoin d’une clef pour ne pas rester énigmatique »? Telle est cette clé que S. Karp offre au lecteur en faisant la lumière sur ce qui était destiné à rester obscur.

On s’attachera à l’« Introduction » pour au moins deux raisons : la première, due à l’éditeur général, consiste dans une étude précise de l’évolution du rôle joué par Grimm qui a su se rendre indispensable à l’Impératrice ; la seconde, œuvre de G. Dulac et de C. Scharf, étudie avec finesse les particularités de son maniement du français et de l’allemand. Surprenant est, en ce qui concerne la première de ces langues, le paradoxe d’une souveraine qui recourt tout à la fois à des néologismes éloquents et à des tournures archaïsantes, que l’Impératrice a parfois héritées de son institutrice huguenote, Mme Cardel, parfois du théâtre de la Foire et parfois aussi de la plume de Voltaire, qu’elle considérait comme son « maître » dans le domaine des belles-lettres. On sait en revanche qu’elle ne possédait que des rudiments d’anglais et qu’elle maîtrisait mal le russe.

S. Karp décrit admirablement l’arrière-plan de cette Correspondance. Suite au coup d’État par lequel son mari Pierre III fut renversé en 1762, Catherine II éprouva le besoin de justifier idéologiquement son règne tant au plan intérieur que sur la scène internationale, en sollicitant la plume des philosophes français qui façonnaient l’opinion publique. Grimm fut incontestablement le principal intermédiaire entre l’Impératrice et la scène philosophique occidentale. Mais contre l’opinion qui consiste à croire que les philosophes furent naïvement manipulés par une souveraine machiavélique, S. Karp considère fort justement, d’une part, que Catherine II a bien été la fille des Lumières, mettant en œuvre de nombreuses réformes qui ont permis une modernisation sans précédent de la Russie, et que, si instrumentalisation il y a eu, elle fut réciproque, les philosophes jouissant de l’actif soutien de cette puissante cour et ayant « utilisé l’exemple russe comme argument rhétorique pour critiquer les pratiques de la monarchie française » dont ils dénonçaient le despotisme.

Frappant est le contraste de la Correspondance de Catherine II avec Voltaire, d’une part, et Grimm, d’autre part. Alors que la première est soigneusement relue et revue, empreinte de formalisme, la seconde est spontanée, souvent écrite à la diable et emplie de facéties. S. Karp montre clairement que leur liberté de ton « abolissait fictivement la distance sociale » qui les séparait. Il fait également justice de l’interprétation, notamment accréditée par Grot, consistant à dénoncer les « flatteries » obséquieuses dont les lettres de Grimm seraient farcies. Il remarque fort justement que « l’humour respectueux » des lettres de Grimm ne s’apparente pas à de la flatterie et que les « formes outrées de la politesse restaient traditionnelles au XVIIIe siècle, comme une composante obligatoire du dialogue entre un souveraine et un simple mortel » (à preuve, les lettres de Diderot ou de Voltaire). Catherine II ne se laissait pas prendre à ces éloges obligés, elle qui se moquait d’elle-même et de ses obligations de souveraine. Ce qui prime dans les lettres de Grimm, c’est leur humour : « ses plaisanteries et ses sarcasmes contribuaient largement à créer cette atmosphère de complicité et de gaieté dans laquelle purent se développer leurs relations ».

Tout spécialiste du siècle des Lumières en général, et de Voltaire en particulier, devra désormais se référer à l’édition des lettres de l’Impératrice et de Grimm qu’on ne nommera désormais plus que « l’édition Karp » et dont on attend avec impatience l’achèvement tant elle contribue à renouveler notre compréhension du dernier tiers du XVIIIe siècle.

– Christophe Paillard

[1] Catherine II de Russie. Friedrich Melchior Grimm. Une correspondance privée, artistique et politique au siècle des Lumières. Tome I. 1764-1778, édition critique par Sergueï Karp, avec la collaboration de Georges Dulac, Christoph Frank, Sergueï Iskioul, Gérard Kahn, Ulla Kölving, Nadezda Plavinskaia, Vladislav Rjéoutski et Claus Scharf, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, et Monuments de la pensée historique, Moscou, 2016, lxxxiv p., 341 p. et 3 p. non paginées, 26 illustrations.

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Perfect correspondences

Enlightenment Correspondences, a two-day colloquium, took place last June at Ertegun House in Oxford. The organisers want to share a brief summary of the findings of a dream group of epistolary scholars as a thank you.

A group of participants at Ertegun House.

A group of participants at Ertegun House, June 2015.

Day One focused on the material aspects of epistolarity and infrastructure. If you wanted to know how much it cost to receive a letter; how many postal stations were on the map of France (or England); how the intra-urban post functioned (and why messengers were called ‘poulets’); how celebrities like Voltaire became so overwhelmed by a deluge of post they had to take out adverts in newspapers advising fans and readers please not to enter into correspondence – there was much to learn and enjoy in the papers and discussion.

Historian Laurence Brockliss brought real panache to a contrarian argument in focusing on a number of French provincial figures who demurred at the expense, labour and relative obscurity of letter-writing, in some instances preferring the essay and prize competition as ways of building a reputation.

The cost and procedures of writing, folding, sealing and posting letters earned a delightfully anecdotal but clear procedural exposition in Jay Caplan’s paper that dovetailed nicely with Nicholas Cronk’s fascinating analysis of how Voltaire’s many thousands of letters (over 16,000) eventually became collected into a corpus posthumously shaped into one of the great correspondences of the age. The hand of the writer could be seen from time to time in certain stunts such as the cycle of letters Voltaire originally rewrote as an epistolary fiction (Paméla – revealingly edited by Jonathan Mallinson [1]) that were later mistakenly edited as real letters.

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A letter from the Grand Duchess Ekaterina Alekseevna (the future Catherine II) to Sir Charles Hanbury-Williams (1756).

That creation of a corpus was the subject of a first presentation on Catherine the Great, hugely famous and yet as a letter-writer unknown because her correspondence has yet to be fully constructed. The launch of the Digital Correspondence of Catherine the Great Pilot Project, a British Academy/Leverhulme funded pilot created at Oxford, showed how vital a part Digital Humanities can play in expanding the empire of letters – and in this case that would mean making fully available and searchable about 5,000 letters written by Catherine. The subject of how much value recipients and Catherine herself attributed to her letters as tokens of esteem and marks of favour formed the topic of Kelsey Rubin-Detlev’s paper which illuminated the connections between letter-writing and gift-giving.

We enjoyed a spectacular treat thanks to the kind offices of Chris Fletcher and Mike Webb, who arranged a visit to one of the state of the art seminar rooms in the Weston Library. It was a real feast for the eye, and gratifying to see actual autograph letters of some of the writers discussed.

Questions about the utility of the private/public dichotomy and continuum provided one thread linking many papers, including the detailed examination by Andrew Jainchill of a small set of letters which Voltaire and the minister d’Argenson exchanged on the subject of politics, protection and war – issues of state policy on which d’Argenson’s seemingly subversive views required the forum of private letters in order to skirt the dangers of publicity. ‘Protection’ opened up a rewarding discussion on the differences from patronage and letter-writing as a sketchbook of radical ideas. This looked ahead to the riveting discussion by Lauren Clay on the eleven chambres de commerce which, during the revolutionary period, lobbied politicians and the Estates General very hard on behalf of business by concerted campaigns of letter-writing, designed to show that their commercial interests did not pit them against the ideals of the Revolution.

This stream of pragmatic correspondence seemed a world apart from the high-minded philosophical letters published in Berlin by Moses Mendelssohn and Thomas Abbt. As Avi Lifschitz showed, these letters, with a certain nod to Socratic dialogue, refashioned in letter form investigations into sometimes highly metaphysical questions of religion and ethics. Isabel Matthews-Schlinzig’s touchingly illustrated exploration of the Herder family focused not on the great philosopher himself but rather on preserved copies of letters by one of his sons – epistolary ‘home movies’ as it were, that taught us a great deal about the practice of Bildung and the construction of childhood.

Madame de Sévigné was seemingly born to be a great letter-writer, and Wilda Anderson’s fascinating paper explored the discourse of race in her writings (ramifying out into examples from Racine’s tragedy) as an expression of an aristocratic ethos that carries a nearly biological imperative to write well.

Clare Brant offered a marvelous reconsideration of Lady Mary Wortley Montagu’s account of her visit to the Turkish baths, a favourite text in feminist, Orientalist and post-colonial readings. Clare’s reading stripped away that layer of varnish in order to refocus on the visual clues and references contained in the text, and she showed how signals that might have looked clear to Montagu’s readers seem to have got lost in a fog of lit. crit. preoccupied with voyeurism and theories of the gaze.

With a similar attentiveness to actual words and personal affinities, Pamela Clemit took us into the world of the Godwin-Shelley circle, decoding salutations, signatures, the order of letters in a sequence and, above all, the emotional expectations recipients had of letter-writers. A century or so earlier, the readers of classic and minor Restoration and eighteenth-century fictions, starting with Aphra Behn and Haywood and going on to Richardson and Fielding, would have found many letters in the stories of novels. Eve Bannet’s delightful and careful teasing out of the texture and viewpoints of narrative voices showed us how the cleverest of novelists possibly set up careless readers who might be gulled into taking the writers of these embedded letters at their own words.

Correspondences scholars at the Weston Library, June 2015.

Correspondences scholars at the Weston Library, June 2015.

Sociability is a key Enlightenment virtue, and on this occasion rarely felt more natural as academic events go. Scholars of literature and history shared a common approach and there was a welcome ease of exchange. Historians did close reading and literature scholars historicised and contextualised. Both methods are now second nature in both disciplines. Letter-writing seems to be a cross-section of every possible Enlightenment activity, and to crystallise the whole complex of factors that make its European manifestation so dynamic. Whether lobbying, emoting, protecting, publicising, celebrating, philosophising, retiring, ironising, commanding, educating or entertaining – nobody could really do without pen and paper in a great age of letter-writing.

– Andrew Kahn

See also: The Letter: Purloined and Printed, Anonymous and Edited.

[1] Œuvres complètes de Voltaire (Oxford, Voltaire Foundation), vol.45c (2010).

The Letter: Purloined and Printed, Anonymous and Edited

Oxford, United Kingdom

3 February 2014

À mes très chères lectrices et très chers lecteurs,

What are the ethics of writing, answering, and editing letters? Without aiming to rival Lacan, much less Poe, I too will start my story with a purloined letter, or rather with some purportedly purloined letters.

LaBeaumelle_croppedIn late 1752 Voltaire began a many-year quarrel with Laurent Angliviel de La Beaumelle (the ongoing VF edition of whose correspondence has just received the prestigious Prix Edouard Bonnefous). Seeking to discredit the man who had dared to reprint the Siècle de Louis XIV supplemented with extremely critical footnotes, Voltaire’s best weapon was to accuse La Beaumelle of stealing the letters of Mme de Maintenon, which La Beaumelle had published the very same year and which constitute a key source for anyone writing a history of the Sun King. Voltaire used his own letters to spread the rumour, gradually working out the story of how the letters passed from Mme de Maintenon to her nephew-in-law, the maréchal de Noailles, then to his secretary, who lent them to one of the king’s squires, who passed them on to Louis Racine (son of the famous dramatist), from whose mantelpiece, Voltaire claimed, La Beaumelle stole them. Even as he condemned what he viewed as La Beaumelle’s shady practices in acquiring, publishing, and interpreting the letters, Voltaire nonetheless did not hesitate to seek out future volumes as a source.

Already a master in the art of the polemical printed letter from his Lettres philosophiques (1734) to his printing of the letters of the Calas family (as a means of defending them before the public, 1762, as discussed in volume 56B of the Complete Works of Voltaire), Voltaire returned to the charge against La Beaumelle in 1767 with a published Lettre de Monsieur de Voltaire. Signing this polemical piece in epistolary form but addressing it to no one in particular, Voltaire opened with the belligerent declaration that he had passed on to the police the 95th letter he had received from an anonymous correspondent, since ‘every writer of anonymous letters is a coward and a rogue’. Voltaire thus staked out another tenuous position on the ever-slippery slope of eighteenth-century epistolary conduct: while his (fictional) correspondent broke the rules by sending an anonymous (i.e. unsigned) denunciatory missive, Voltaire not only denounced the correspondent to the authorities, but also rendered his own reply even more anonymous, in the sense that thousands of anonymous members of the public were to read it.

Cowards and rogues were not the only authors of unsigned letters, though: on 2 March 1791, Rosalie de Constant, a Swiss naturalist and illustrator, wrote an anonymous letter of admiration to the renowned author Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. When he too employed the media of print (posting a reply to his unknown correspondent in the Journal de Lausanne) and of epistolary guesswork (writing a reply to the wrong woman, mistaking her for the author of the initial missive), Rosalie de Constant wrote again, begging him to burn both her letters. Luckily, he did not: they struck up an ephemeral but artful correspondence, focused on their shared love of nature and on the ethical questions of whether a young lady can write a letter to a published author and whether he may reveal her secret in printed or manuscript letters (to read more, have a look at the born-digital edition of Bernardin de Saint-Pierre’s correspondence on Electronic Enlightenment).

Kennedy_letterNowadays, we have more than just manuscript and print media for publicizing and exploring epistolary commerce, but we face related questions: even if we generally agree that letters from the past should be made available to present and future readers, how can we best edit, present, read, analyse, and write about them? With a recent resurgence of interest in correspondences, not just as historical but also as literary objects of study, many excellent print and digital editions of eighteenth-century letters have been appearing.

Even in the twentieth and twenty-first centuries, these editions have generated new letters: when the VF’s founder Theodore Besterman sent President Kennedy the first edition of Voltaire’s correspondence (the definitive edition of which has just been made available in a new reprint), he received a personal epistolary reply, in which the president declared it was an ‘extraordinary scholarly achievement’ and ‘an outstanding example of good book making’.

Looking to the future, UCL’s Centre for Editing Lives and Letters explores standards and possibilities for using new technologies to study early-modern letters, while, here in Oxford, the TORCH Enlightenment Correspondences Network will be holding its first meeting on 24 February to discuss, alongside plans for a year-long series of conversations about Enlightenment letters, a current print edition of William Godwin’s letters and a pilot project for a digital correspondence of Catherine the Great of Russia. Do drop us a line and join the conversation!

J’ai l’honneur d’être, avec la plus haute estime,

votre très humble servante,

Kelsey Rubin-Detlev