‘Une encyclopédie de ma façon’: le chef-d’œuvre méconnu de Voltaire

Voltaire a toujours soutenu la grande entreprise collective de l’Encyclopédie dirigée par D’Alembert et Diderot (consulter cet ouvrage en français ou en anglais). Il a rédigé une quarantaine d’articles pour le dictionnaire, mais avait toutefois quelques réserves sur certains articles: ‘La France fournissait à l’Europe un Dictionnaire encyclopédique dont l’utilité était reconnue. Une foule d’articles excellents rachetaient bien quelques endroits qui n’étaient pas des mains des maîtres,’ écrit-il à Francesco Albergati Capacelli le 23 décembre 1760. Une quinzaine d’années plus tard, il fera imprimer le charmant conte De l’Encyclopédie, qui fera encore l’éloge de cet ouvrage tout en lui reconnaissant certains défauts. Voltaire trouvait notamment que les articles avaient tendance à être trop longs ou trop subjectifs: ‘Je suis encore fâché qu’on fasse des dissertations, qu’on donne des opinions particulières pour des vérités reconnues. Je voudrais partout la définition, et l’origine du mot avec des exemples’ (à D’Alembert, le 9 octobre [1756]).

Après l’achèvement de ce grand dictionnaire, l’éditeur Charles-Joseph Panckoucke forme le projet de publier une réédition avec des corrections. Cela donne à Voltaire l’occasion de proposer des réductions et des réécritures du texte. Un certain nombre de manuscrits trouvés parmi ses papiers après sa mort semblent témoigner de ses efforts dans ce sens, textes déjà publiés dans les Œuvres complètes de Voltaire. Cependant, cette entreprise ne sera pas menée à terme.

Voltaire se décide alors à faire un dictionnaire ‘de sa façon’, où il se sert peut-être de certains articles écrits pour Panckoucke, et où il redéploie quelques-uns des textes qu’il a rédigés pour l’Encyclopédie. On retrouve donc dans ses Questions sur l’Encyclopédie (1770-1772) des thèmes et des sujets qui lui sont chers et omniprésents dans son œuvre (tolérance, critique biblique, questions juridiques, superstition…). Mais étant donné que ce n’est plus un ouvrage de référence, l’auteur ne suit pas les consignes qu’il avait préconisées pour le dictionnaire collectif. Le caractère plus personnel de ses Questions lui permet d’adopter par moments un ton ludique: il invente la fiction plus ou moins transparente du Mont Krapack, où une petite société de gens de lettres est censée vivre et travailler aux Questions sur l’Encyclopédie. De nombreux articles jouent l’effet de surprise. Le titre ‘Montagne’ annonce un très court article (de 120 mots seulement) qui évoque la fable de La Fontaine où la montagne met au monde une souris, afin de railler les matérialistes de l’époque, qui voulaient que la matière ait produit le vivant. Sous le mot ‘Rare’, l’auteur congédie la signification du mot en physique pour proposer une méditation sur le sens moral et esthétique: ‘on n’admire jamais ce qui est commun’, affirme-t-il avant de considérer l’émotion que nous éprouvons face aux livres rares, aux trésors architecturaux, à un rhinocéros à Paris. La fine satire ‘Gargantua’, enfin, évoque bel et bien le personnage de Rabelais, mais constitue une sorte d’allégorie où l’auteur, en disputant ‘des esprits téméraires qui ont osé nier les prodiges de ce grand homme’, vise en fait les miracles vécus par et attribués à maints personnages des Saintes Ecritures (Moïse, Josué, Jésus…).

La collection complète des Questions sur l’Encyclopédie, publiée par la Voltaire Foundation.

L’ouvrage des Questions sur l’Encyclopédie a disparu dans les éditions posthumes de ses œuvres. L’édition de la Voltaire Foundation, composée de huit volumes (2007-2018) sous la direction de Nicholas Cronk et de Christiane Mervaud, dont l’introduction de Christiane Mervaud vient de paraître, permet de redécouvrir ce texte, le plus long et sans doute le plus varié de Voltaire. L’introduction est la première monographie à être consacrée à ce grand ouvrage, et rend compte de sa genèse, des réactions d’époque, de sa relation complexe avec l’Encyclopédie, et des stratégies d’écriture développées par l’auteur.

Nous remercions tous les collaborateurs de cette édition, qui ont participé à l’annotation des articles, à la préparation des index, aux vérifications bibliographiques. J’ai eu personnellement l’honneur et le grand plaisir d’être associée aux huit volumes de la collection, et d’être secrétaire de l’édition pour six d’entre eux. L’édition critique d’un ouvrage de cette envergure ne peut être qu’un travail d’équipe, en l’occurrence mené sur une période de plus de dix ans, et qui représente en miniature l’entreprise des Œuvres complètes, elle aussi sur le point d’être achevée.

– Gillian Pink

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Beaumarchais à l’agrégation

Le Barbier de Seville

Le Barbier de Séville, II, 14 (le comte déguisé en soldat entre Rosine et Bartholo) / Par Jean Fabien Gautier, l’aîné, extrait de Beaumarchais, Œuvres complètes, 7 tomes, Paris, L. Collin, 1809 / Image César.

La publication du programme d’agrégation dans le Bulletin Officiel est toujours pour moi à la fois source de soulagement et d’inquiétude: soulagement parce qu’on a enfin confirmation du sujet alors que des bruits circulent depuis des mois; inquiétude parce qu’il va bien falloir s’y mettre et que, tous les étés, depuis le programme Chénier en 2005-2006, mes “vacances” sont prises par la préparation d’un cours pour des étudiants de haut vol, candidats à un concours prestigieux dont les origines remontent à l’Ancien Régime. Il faut, en quelques mois, lire et relire des textes qu’on ne connaît pas forcément bien – voire pas du tout: j’ai découvert le Cleveland de Prévost à l’occasion de l’agrégation en 2006 – et prendre connaissance des essentiels de la critique.

J’aurais aimé, en 2015-2016, plus d’audace de la part des prescripteurs – quand mettra-t-on par exemple Zaïre de Voltaire au programme? La trilogie a déjà été au concours. Le choix de Beaumarchais n’a surpris personne. Cela dit, l’avantage de ce programme est de faire travailler les agrégatifs sur des pièces magnifiques. Elles pourront servir aux lauréats du concours, quel que soit le niveau de leurs classes.

Le Mariage de Figaro

Le Mariage de Figaro, I, 9 (la scène du fauteuil) / Par Jacques Philippe Joseph de Saint Quentin et Claude Nicolas Malapeau, extrait de Beaumarchais, La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro, Paris, Ruault, 1785 / Image César.

Pour préparer un cours d’agrégation, mon premier outil est toujours la bibliographie du Bulletin de la Société Française d’Étude du XVIIIe Siècle (SFEDS). Il est toujours agréable de découvrir des analyses pertinentes des ouvrages prescrits. L’un de mes plaisirs a été de lire, parmi les ouvrages de fond, celui de Jacques Scherer: La Dramaturgie de Beaumarchais n’a pas pris une ride depuis sa publication en 1954. Un autre de lire les écrits de spécialistes contemporains – dont bien sûr ceux de Jean-Pierre de Beaumarchais – je me souviens à ce propos d’une anecdote racontée par une collègue de classe prépa: elle invitait des conférenciers pour parler des œuvres sur lesquelles elle faisait cours. Le jour où elle a annoncé que M. de Beaumarchais (en personne) allait venir parler de la trilogie, les étudiants se sont demandés si sa langue avait fourché ou si elle se proposait de faire parler le fantôme du dramaturge!

Comme le montrent les travaux de ce collègue, qui a eu accès aux archives familiales, les trois pièces sont des textes qui procurent de véritables bonheurs de lecture et, comme toute grande œuvre, ils sont inépuisables: il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir, parfois dans des détails. L’accès à des bases de données en ligne comme JSTOR permet de faire à distance (au fin fond du Gers en ce qui me concerne) certaines lectures préparatoires comme celle du bel article de Christiane Mervaud sur le “ruban de nuit” de la comtesse paru dans la RHLF en 1984.

Outre la critique existante, le programme d’agrégation suscite la publication d’ouvrages ad hoc, parfois destinés spécifiquement aux candidats (comme l’ouvrage dirigé par J.– M. Gouvard, ou un cours prévu aux PURH, ou encore le volume Atlande revu), alors que d’autres ont une ambition plus large comme le recueil de Sophie Lefay pour Garnier. Le site Fabula est toujours un bon point de départ pour suivre l’actualité des publications et colloques.

La Mere coupable

La Mère coupable, V, 7 (la lettre) / Par Jean Fabien Gautier, l’aîné, extrait de Beaumarchais, Œuvres complètes, 7 tomes, Paris, L. Collin, 1809 / Image César.

La dimension théâtrale permet d’envisager des prolongements agréables. Le site César répertorie l’histoire des représentations et quelques illustrations. Souhaitons aux candidats de voir jouer les pièces. On en trouve des versions en ligne comme Le Barbier de Séville de Jean Pignol (qui ne respecte pas l’unité de lieu), tourné à Séville en 1980. On a accès, sur youtube, à plusieurs versions du Mariage de Figaro. La Mère coupable, la mal aimée des trois pièces, est moins facile à retrouver. Finalement, pour passer un bon moment, on peut se détendre en regardant Beaumarchais l’insolent, le film de Molinaro qui montre que la vie du dramaturge fut… un véritable roman!

– Catriona Seth (octobre 2015)

 

 

 

Liste des articles et ouvrages consacrés à Beaumarchais et à son œuvre (VF).

Le Dodo et le rhinocéros: Voltaire au pays des merveilles

Polémique sur les espèces en voie de disparition? Non. Fable de La Fontaine? Non plus… Il s’agit des illustrations du dernier tome des Questions sur l’Encyclopédie. Les Questions ne parlent pas que de l’Encyclopédie. A travers les quelque 440 articles qui composent cet ouvrage on est confronté aux souvenirs personnels de l’auteur, aux lectures qui l’inspirent, à ses marottes, à ses réactions devant l’actualité entre 1770 et 1772. Inhabituellement, car Voltaire n’est pas particulièrement connu comme amateur des beaux-arts, il évoque, dans l’ultime volume de cet énorme regroupement d’articles, deux gravures, l’une représentant un rhinocéros, l’autre un dodo.

rhinocerus

La première est célèbre; c’est le ‘Rhinocerus’ d’Albrecht Dürer. La référence chez Voltaire est cependant oblique. Dans le bel article ‘Rare’ il affirme que le rare ‘excite l’admiration’ et il poursuit: ‘Un curieux se préfère au reste des chétifs mortels quand il a dans son cabinet une médaille rare qui n’est bonne à rien, un livre rare que personne n’a le courage de lire, une vieille estampe d’Albert-dure, mal dessinée et mal empreinte’. Mais pourquoi penser qu’il y est question du rhinocéros? Deux pages plus loin, Voltaire achève son article en évoquant le rhinocéros Clara, dont l’étape parisienne, en 1749, de sa tournée européenne (1746-1758) fut commémorée par Jean-Baptiste Oudry (ci-dessus). Voltaire est au moins brièvement à Paris en 1749. A-t-il vu Clara? Il en aurait certainement entendu parler.

Le nom du dodo, connu dès le dix-septième siècle à partir des écrits d’explorateurs tels que Thomas Herbert et François Cauche, est comparé à Dôghdu, la mère du prophète Zoroastre, par le savant anglais Thomas Hyde, dans un livre que Voltaire possède dans sa bibliothèque, gravure à l’appui. Voltaire, qui prend plaisir à tourner en dérision les mythes, ne résiste pas à la tentation de resserrer le lien dans son propre article ‘Zoroastre’, où il fait mention explicite de la gravure qu’il a vue dans son exemplaire: ‘Pour sa mère, il n’y a pas deux options, elle s’appelait Dogdu, ou Dodo, ou Dodu; c’était une très belle poule d’Inde: elle est fort bien dessinée chez le docteur Hyde’.

Sur le plan zoologique, outre le dodo et le rhinocéros, les Questions consacrent des articles aux abeilles, au bouc, au chien, aux colimaçons, au serpent… Si Christiane Mervaud n’avait pas déjà écrit ses Bestiaires de Voltaire, le sujet serait à inventer.

QE

Les Questions sur l’Encyclopédie

-Gillian Pink