Les index des OCV : principes, entraves et usage

Les avis diffèrent sur ce qui fait un bon index, cet outil devant répondre à toutes sortes d’impératifs parfois contradictoires. Quel doit en être le niveau de détail, par exemple? Un travail détaillé nécessite du temps, et donc de l’argent. De ce fait, il n’est pas rare de trouver des ouvrages pourvus d’un index tellement général qu’il ne sera que de peu d’utilité au lecteur. D’autres index, comme celui compilé par Theodore Besterman pour la première édition de sa Correspondance complète de Voltaire, sont le résultat d’un travail considérable dont le seul coût, de nos jours, suffirait à dissuader la plupart des éditeurs. Ce même index de la correspondance révèle un autre problème: bien qu’il constitue une mine d’informations pour les chercheurs, l’information recherchée n’y est pas toujours facile à trouver. Le défi, pour les Œuvres complètes de Voltaire, était donc de trouver le bon équilibre.

Chaque volume des Œuvres complètes de Voltaire comporte un index des noms propres. L’Essai sur les mœurs et les Questions sur l’Encyclopédie présentent de surcroît un index analytique. Un index cumulatif regroupe les différents index établis pour les volumes d’un même ouvrage pris séparément, et ceci vaut également pour le Siècle de Louis XIV.

La nature d’un index des noms propres dans les OCV a pu varier au fil des ans, mais dans l’ensemble les lignes directrices qui sous-tendent ces index ont obéi à certains critères de sélection ou d’exclusion, ce qui explique, par exemple, la présence des noms de personnes et l’absence des noms de lieux. En règle générale, tous les auteurs et ouvrages précèdant le dix-neuvième siècle apparaissent dans un index. Au-delà de cette limite, seuls les auteurs qui sont cités ou qui font l’objet d’une discussion sont incorporés.

Avec le temps, les index ont eu tendance à être plus englobants et plus systématiques. Les correspondants de Voltaire mentionnés dans l’annotation sont pris en ligne de compte. L’identification des individus est devenue plus précise, en partie grâce à un outil de recherche tel que Electronic Enlightenment. Autrement, nous nous basons autant que faire se peut sur Le Petit Robert des noms propres. Les personnes auxquelles il est fait référence uniquement par leur statut, leur titre ou par un lien de parenté ont été progressivement identifiées et leurs noms apparaissent dans les index. La translitération des noms issus d’une langue autre que le français ou l’anglais pose d’inévitables problèmes difficilement contournables. Contrairement au texte des OCV, nous ne respectons pas dans les index l’orthographe de Voltaire pour les noms propres mais nous l’indiquons entre parenthèses lorsque l’écart est trop grand, ou bien nous faisons un renvoi.

Voltaire sait de qui il parle et se trompe rarement. Il peut d’une fois sur l’autre faire erreur sur les liens de parenté ou sur un nom, mais ces cas restent exceptionnels et sont plutôt dus aux sources. Ceci dit, Voltaire peut être vague si son propos ne nécéssite pas une nomenclature élaborée. Dans un texte intitulé Lettre de Monsieur de Voltaire
 sur son Essai de l’Histoire de Louis XIV
 à Milord Harvey, garde des sceaux d’Angleterre (OCV, t.11B, p.192, lignes 7-9 de la variante 34-43), on lit à propos de Louis XIV: ‘Il chargea de l’éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l’Europe’. Le fils est Monseigneur, le Grand Dauphin, Louis de France, et le petit-fils est le duc de Bourgogne, fils de ce dernier, qui porte également le nom de Louis de France; les plus éloquents et les plus savants hommes sont Bossuet et Fénelon, mais ils ne sont pas indexés parce que la référence telle que Voltaire la présente est trop générale. Voltaire parle de Louis XIV et de l’importance qu’il attachait à l’éducation de ses enfants, et si point n’est besoin ici pour Voltaire de spécifier le nom de ces enfants, le lecteur pourra toutefois apprécier de les retrouver dans l’index.

Dans les Annales de l’Empire (OCV, t.44C, p.406, lignes 159-61), on lit:

“Le 7 juillet l’empereur Léopold, l’impératrice sa belle-mère, l’impératrice sa femme, les archiducs, les archiduchesses, toute leur maison abandonnent Vienne et se retirent à Lintz.”

Nous identifions les deux impératrices parce qu’il s’agit d’individus pris isolément, mais non pas les archiducs et les archiduchesses dans la mesure où il s’agit de plusieurs personnes regroupées sous un même vocable; des limites s’imposent afin de ne pas surcharger un index inutilement.

L’identification des personnes en cause présente différents degrés de difficulté. Dans une variante longue de 485 lignes du chapitre 24 du Siècle de Louis XIV (voir OCV, t.11B, p.127 et suivantes), nous lisons aux lignes 201-206:

“Le roi Stanislas, beau-père de Louis XV déjà nommé roi de Pologne en 1704, fut élu roi en 1733, de la manière la plus légitime et la plus solennelle. Mais l’empereur Charles VI fit procéder à une autre élection appuyée par ses armes et par celles de la Russie. Le fils du dernier roi de Pologne, électeur de Saxe, qui avait épousé une nièce de Charles VI, l’emporta sur son concurrent.”

Le dernier roi de Pologne est Auguste II ou Frédéric-Auguste II, électeur de Saxe; son fils est Auguste III; la nièce de Charles VI est Marie-Josèphe de Habsbourg, archiduchesse d’Autriche, fille de Joseph Ier. Ces personnages sont historiquement connus et il n’est pas difficile de les identifier. Les choses se compliquent pour les figures de moindre envergure. Ainsi dans les Annales, OCV, t.44B, nous avons plusieurs personnes qui portent le nom de Jean.

Et même chose pour Frédéric:

Le travail des annotateurs apporte une aide indispensable à la compréhension du texte et à l’établissement d’un index, mais il existe toujours des lacunes qui nécessitent une recherche étendue et requièrent un retour aux sources utilisées par Voltaire. Même là, les choses ne sont pas toujours évidentes si les sources elles-mêmes manquent de précision. Ainsi en va-t-il du baron de Gonsfeld chez Vanel (OCV, t.44C, p.412, note 36), ou du comte de Thaun chez Barre (OCV, t.44C, p.434, note 69): impossible d’en savoir davantage sur eux. Les Annales de l’Empire, qui sont pour l’essentiel une suite de noms ou de titres de personnages ininterrompue à la manière d’un dictionnaire chronologique, abondent en problèmes semblables. Alors pourquoi chercher à les identifier de façon précise? D’abord, parce qu’ils sont mentionnés; ensuite, parce que sinon les textes de Voltaire et leur annotation restent peuplés de fantômes.

L’index analytique compilé par mes soins pour l’Essai sur les mœurs s’organise en fonction des principes exposés ci-dessous. Voltaire n’étant pas un penseur conceptuel, nous nous sommes efforcés de cerner ses thèmes de prédilection, ses points d’ancrage, sa géographie politique (les villes apparaissent dans ces index analytiques). Les thèmes que nous avons repérés sont ses catégories analytiques et aident à comprendre la causalité historique telle que la perçoit Voltaire: les traits de caractère, la psychologie des sentiments, son obsession pour la bâtardise (qui pour lui annonce parfois – mais pas toujours – l’hypocrisie, et renvoie donc aux traits de caractère), le fanatisme, l’intolérance, la cruauté, l’idée d’usurpation. Puis viennent les facteurs économiques (commerce, finances, marine) et techniques (armement, inventions, voies de communication); les jugements de valeur (à propos de l’anarchie, la barbarie, le goût, l’ignorance, la superstition). Il faut distinguer les éléments qui permettent à Voltaire de comprendre le devenir d’une nation à travers le gouvernement d’un monarque ou d’un pape, et celui d’un individu pris en particulier: ils ne sont pas du même ordre mais ils peuvent s’entrecroiser. Doivent s’ajouter les emprunts culturels, les comparaisons et les relations entre les peuples ou entre individus, les mariages dynastiques, l’adultère, le climat, la démographie, le droit, la critique biblique, la critique littéraire, les fables historiques: la liste est longue et instructive.

A des fins de comparaison et pour mieux apprécier la différence entre un index d’une œuvre de Voltaire au dix-huitième siècle et ceux des OCV, le lecteur pourra se reporter utilement à l’analyse de l’index établi pour l’Essai sur les mœurs par Simon Bigex que Voltaire louangeait (voir OCV, t.27, p.413-19).

Il est clair, à la lecture de ce qui précède, qu’il n’existe pas de recette miracle pour faire un bon index. On a souvent dit que l’avènement du traitement de texte informatique simplifierait considérablement la création des index, mais à moins que l’ordinateur ne soit programmé pour tout indexer (ce qui produit inévitablement une masse de données difficilement exploitable), l’intervention d’une personne humaine qualifiée demeure indispensable à l’élaboration d’un index cohérent. Nous osons espérer que les indexeurs des OCV sont parvenus à atteindre cette cohérence.

– Dominique Lussier
(avec la participation de Martin Smith)

Eighteenth-century studies, Besterman and Voltaire

Edinburgh castle.

Edinburgh welcomed dix-huitiémistes this year for the fifteenth ISECS congress. The Voltaire Foundation’s newest staff member, who joined in April 2019, experienced ISECS for the first time and was impressed by the strong ties in the research community. Meeting many of the OCV authors at the book stand was also a very welcoming and enlightening experience.

In July 2017, 50 years after the idea of the OCV was formed, the Voltaire Foundation published a blogpost summarising its first 25 years. Now, as we approach the end of the print edition, only a little later than hoped (does Achilles ever catch the tortoise?), it is time to look at the next 25 years, from 1993-1994 to 2018-2019, where the dominant theme has been scholarly collaboration.

The Voltaire Foundation at 99 Banbury Road, Oxford.

In 1993 the Voltaire Foundation bought a large Victorian house at 99 Banbury Road, giving much more space than the cramped modern offices it had previously occupied near the city centre. The first OCV volumes published from 99 were by key colleagues who are still being published in OCV, including Christiane Mervaud, with her edition of the Dictionnaire philosophique (vol.35-36) and her introduction to the Questions sur l’Encyclopédie (vol.37, 2018), Henri Duranton (vol.21, Essai sur les mœurs, 2018), Ralph Nablow (Le Dimanche and Lettre de Monsieur de La Visclède, vol.77A, 2014), John Renwick (Annales de l’Empire, vol.44, publication in 2019), and David Williams (Corpus des notes marginales: complément, vol.145, 2019). The ISECS conference of this period took place in Münster, Germany, in 1995.

Two members of staff who transferred to 99 are also still publishing in OCV: Janet Godden (vol.29, Précis du siècle de Louis XV, 2019) and Martin Smith (vol.146, 2020). The earliest members of staff to join the VF at the new premises and who are still at 99 working on OCV were Pippa Faucheux (1998) and Nicholas Cronk. The latter joined the editorial board and became Director of the edition in 2000.

News Bulletin for the 1999 ISECS congress in Dublin.

International collaboration continued in other ways. By the time of the ISECS congress in Dublin in 1999, the general editor of OCV was Haydn Mason, soon joined by Nicholas Cronk (current general editor) who took sole responsibility for the series on Haydn’s retirement in 2001.

In 2002 regular annual Besterman lectures were instituted, bringing eminent scholars from the UK and other European countries and the USA to talk on a vast range of subjects related to eighteenth-century studies, from Jesuits in China to the French Revolution, from problems of editing to the progress of plagiarism, from the late Renaissance to digital culture, and many other topics.

In the same year the British Academy commenced its longstanding, ongoing and valuable support for OCV. At the same time, another event of great importance for international collaboration was the signing of the contract to complete the publication of the Corpus des notes marginales, originally a project of the Russian State Library in St Petersburg, and to incorporate it into OCV.

2003 brought the next ISECS congress, in Los Angeles, the first in the USA since Yale in 1975.

In 2005 the OCV in-house team began to expand with Paul Gibbard, who is still contributing from Australia, as author in vol.144 (2018). Our current research editors joined the team from 2006 to 2010, enabling the high-calibre work on the edition to be continued at increased pace and scale. In 2006 the first of the new Corpus des notes marginales volumes (no.6, vol.141) was published, and enhanced re-issues of the first five volumes appeared between 2008 and 2012.

Coffee with M. de Voltaire.

In 2007 the Voltaire Foundation initiated a process whereby a younger scholar is introduced to an established Voltaire scholar to collaborate on the critical edition of a particular text. The first of these partnerships was between Tom Wynn and Haydn Mason, for the Poème sur la loi naturelle in vol.32B. Many more successful collaborations followed.

In the same year important progress was made on the major multi-volume editions within the Complete works: the first of eight volumes of the Questions sur l’Encyclopédie appeared (vol.38), the work of a large team of collaborators, and the Voltaire Foundation also received a five-year AHRC award to support the publication of the nine-volume Essai sur les mœurs project. The first Essai volume would be published in 2009. 2007 was also the year of the twelfth ISECS conference, in Montpellier.

At this time, the Voltaire Foundation also declared a completion date for the OCV of 2019-2020, which would be achieved by publishing six volumes a year, making the edition a roughly fifty-year project, like the Oxford English Dictionary.

In 2009 the Voltaire Foundation continued its support of younger researchers by introducing another newer scholar to a well-established name, in this case Renaud Bret-Vitoz (then in Tunisia, now Professor at the Sorbonne) with Basil Guy (Professor Emeritus at UC Berkeley), who co-signed the edition of L’Orphelin de la Chine (vol.45A).

Supporting post-doctoral work on Voltaire, the VF was pleased to welcome Antonio Gurrado, who was awarded a Marie Curie Fellowship for two years to work in Oxford on Voltaire’s religious works of 1776 (vol.79B, published in 2014). By 2010 all the current team of in-house OCV research editors (Gillian Pink, Alison Oliver and Georges Pilard) were working at 99 Banbury Road.

News Bulletin for the July 2011 ISECS congress in Graz, Austria.

Also in 2010, the Fondation Wiener-Anspach, which fosters academic exchanges between the Université Libre de Bruxelles and the Universities of Oxford and Cambridge, provided support for the collaborative research project that was the Essai sur les mœurs edition. The OCV also received the Prix Hervé Deluen from the Académie française ‘in recognition of the fifty-year OCV project publishing the complete and critical works of Voltaire for the first time, so changing the image of Voltaire’.

The following year, 2011, eighteenth-century scholars of the world gathered at Graz for the thirteenth ISECS congress.

In 2013 the Voltaire Foundation began a collaborative blog and benefitted from the first of two MHRA one-year research associateships supporting new scholars: Nick Treuherz, working on vol.83 (published in 2015), followed by Helder Mendes Baiao, working on vol.60A (published in 2015). In 2014 a three-year Leverhulme research grant provided support for the preparation of the introductions to Voltaire’s historical works (Essai sur les mœurs, Siècle de Louis XIV and Précis du siècle de Louis XV, all published in 2019). The following year brought support from the Château de Versailles research centre for the first volume of Siècle de Louis XIV, and Nicholas Cronk received AHRC research support for his work on vol.6 (Lettres sur les Anglais).

The Voltaire Foundation’s stand welcoming dix-huitiémistes at the fifteenth ISECS congress in 2019.

Since the fourteenth ISECS conference, in Rotterdam in 2015, the last few years have seen the fruition of various collaborative projects. In 2016, unidentified texts published for the first time in the Kehl edition appeared in vol.34. In 2017 LVMH started supporting one volume per year (vol.20C, vol.65B and vol.21). In 2017 the Voltaire Foundation’s new website went live, replacing one dating from before 2002! This improvement was instigated by Alice Breathe, who is still contributing from Switzerland. In 2018 Christiane Mervaud’s introduction completed the eight-volume set of Questions sur l’Encyclopédie, and 2019 saw the completion of the eight-volume set of Essai sur les mœurs, the seven-volume set of Siècle de Louis XIV and the ten-volume set of the marginalia.

Theodore Besterman.

Theodore Besterman.

More than fifty years after Theodore Besterman held the first Congress in Geneva, he would probably be moderately pleased with the progress that has been made…

– Clare Fletcher et al.

Entretien avec Nicholas Cronk et Glenn Roe

For those who missed it first time round, here is another chance to read this interview with Glenn Roe and Nicholas Cronk, first published last January.

Glenn Roe et Nicholas Cronk.

Où en est la publication des Œuvres complètes de Voltaire par la Voltaire Foundation ?

Nicholas Cronk

La publication des Œuvres complètes de Voltaire a été initiée dans les années 1960 par Theodore Besterman, qui venait d’achever l’édition d’une gigantesque correspondance de plus de vingt mille lettres. L’édition qui faisait autorité, en quelque sorte, était encore celle de Beaumarchais et de Condorcet, imprimée à Kehl (1784-1785), car les grandes éditions qui lui ont succédé au XIXe siècle, comme celle de Louis Moland (1877-1885) reprennent son organisation. Seulement, l’édition de Kehl est un monument à la mémoire de Voltaire et pas véritablement une édition critique. L’organisation chronologique adoptée par la Voltaire Foundation, sur la proposition de William H. Barber, a permis d’éviter, par exemple, certains écueils de la classification générique, qui a du sens dans le cas des ouvrages d’histoire, des tragédies et de La Henriade, mais qui condamne les petits récits en prose, que Voltaire appelait « fusées volantes », à figurer dans des volumes de mélanges. L’édition de la Voltaire Foundation redonne leur place à ces textes, qui sont tout sauf mineurs. Elle sera achevée à l’automne 2020. Nous travaillons actuellement, par exemple, sur l’édition du Siècle de Louis XV, qui n’a jamais été éditée scientifiquement, sur les Annales de l’Empire et sur les Lettres philosophiques, qui sont plus connues.

Quel est le lien entre les Œuvres complètes et le projet Digital Voltaire ?

Nicholas Cronk

Publier les œuvres complètes de Voltaire est un travail infini et une édition numérique offre tout simplement l’avantage de pouvoir être régulièrement mise à jour, sans qu’il y ait besoin d’engager de moyens considérables. Le numérique permet également d’imaginer une édition critique d’un nouveau genre, moderne, proposant une articulation thématique, générique et chronologique inédite, enrichie d’hyperliens, de textes annexes, d’images, de musique (car les poèmes de Voltaire étaient parfois mis en musique), etc. Une telle édition doit faciliter le travail des chercheurs : Voltaire, par exemple, pratiquait volontiers l’auto-plagiat, c’est un phénomène qui n’a pas été beaucoup étudié et que les éditeurs de Kehl ont occulté, en supprimant des répétitions qu’ils trouvaient inconvenantes. Or, la redite, chez Voltaire, est une véritable esthétique, et à la fin de sa vie, il reprenait des textes de jeunesse, faisait parfois semblant d’ignorer qu’il en était lui-même l’auteur, les corrigeait, etc. Les techniques d’alignement de séquences permettent de redonner vie facilement à cet aspect de l’écriture. Le numérique doit également nous permettre de repenser des notions clefs de la pensée de Voltaire comme l’athéisme ou la tolérance, qui ont pu évoluer dans le temps, de comprendre son positionnement politique à telle ou telle période, ou les raisons de son intérêt pour la jurisprudence à la fin de sa vie. On doit pouvoir sortir de l’opposition traditionnelle un peu figée entre Voltaire et Rousseau et de la lecture monolithique proposée, par exemple, par le Dictionnaire philosophique en huit volumes de l’édition de Kehl, qui se compose de textes écrits sur quarante ou cinquante ans que Voltaire n’avait jamais pensé à regrouper.

Glenn Roe

Le label Digital Voltaire regroupe un ensemble de projets, qui ont vocation à enrichir, à terme, l’édition numérique des œuvres complètes de Voltaire. Le programme de recherche qui sera fixé courant 2019 prendra symboliquement le relais de l’édition papier. Les projets portent sur l’intertextualité, sur les autorités, sur les phénomènes de reprise, sur les principales thématiques de la pensée de Voltaire, que nous étudions en recourant à des techniques de topic modeling et de mapping. La vectorisation des mots doit nous permettre de mieux comprendre l’évolution de la pensée philosophique de Voltaire. Nous devrions parvenir à mettre au point une sorte d’ontologie ou de cartographie intellectuelle de Voltaire, qui pourra être comparée avec celle de Rousseau ou d’autres auteurs du XVIIIe siècle édités par la Voltaire Foundation.

Quelles sont les priorités de la Voltaire Foundation dans le domaine des humanités numériques ?

Nicholas Cronk

Il est certain qu’un projet numérique qui réunirait les œuvres et les correspondances de plusieurs auteurs du XVIIIe siècle, et qui ferait profiter aux chercheurs des possibilités nouvelles offertes par les outils développés au sein des humanités numériques, est loin d’être irréalisable et a de quoi séduire. Une expérience de ce genre a été réalisée sur les correspondances d’auteurs, dans les années 2000, au sein du projet Electronic Enlightenment, qui regroupe environ soixante-dix-mille lettres dans plusieurs langues. Mais je dirais que l’enjeu le plus immédiat, pour nous et pour Digital Voltaire, c’est aujourd’hui de parvenir à développer ce laboratoire de recherche en humanités numériques qui favorisera les recherches sur l’œuvre de Voltaire et sur sa réception, tout en restant l’édition critique de référence. Ce projet est un modèle de ce que nous pourrions faire à la Voltaire Foundation dans les années à venir, en collaboration avec d’autres partenaires comme la Sorbonne.

– Propos recueillis par Romain Jalabert

The above post is reblogged from Observatoire de la vie littéraire, where it first appeared on 26 January 2019.

Voltaire en notre temps : le Cellf et la Voltaire Foundation

Sylvain Menant est professeur émérite à Sorbonne Université, ancien directeur du Cellf, il est, depuis 1988, membre du Conseil scientifique des Œuvres complètes de Voltaire, pour lesquelles il a signé de nombreuses éditions critiques dont celle des Contes de Guillaume Vadé en 2014.

La Voltaire Foundation, à Oxford.

La Voltaire Foundation, à Oxford.

L’acronyme « Cellf » désigne le « Centre d’étude de la langue et des littératures françaises », centre de recherches de l’Université Paris-Sorbonne (fondue depuis le 1er janvier 2018 dans Sorbonne Université) et du Centre National de la Recherche Scientifique. Jusqu’à une période récente, ce centre de recherches était spécialisé dans l’étude des XVIIe et XVIIIe siècles. Son prestige a amené les autorités de tutelle à élargir ses compétences à tous les siècles, sous la direction du Pr Christophe Martin. Cet élargissement n’a en rien nui à l’étude des XVIIe et XVIIIe siècles, que nous considérons comme « un siècle de deux cents ans »[1], étude qui rassemble de nombreux professeurs, chercheurs à temps plein, chercheurs associés et doctorants. Ils se réunissent dans quelques salles de travail au deuxième étage de la Sorbonne, au milieu des livres et des machines. Par les hautes fenêtres, on aperçoit, juste en face, de l’autre côté de la rue Saint-Jacques, le collège (aujourd’hui lycée) Louis-le-Grand où le jeune Arouet, futur Voltaire, fut élève des Pères jésuites. Le Cellf a célébré cette année son cinquantième anniversaire par un colloque de trois jours où ont été évoquées ses recherches passées, présentes et à venir, complété par des festivités diverses. Il a tenu à associer la Voltaire Foundation à cette célébration ; elle y a été représentée par l’un de ses membres actifs, Gillian Pink, qui a pris la parole ; elle a participé à la mise au point de nombreux volumes tout en préparant une excellente thèse soutenue en 2015[2].

Réunion du Conseil scientifique des Œuvres complètes

Réunion du Conseil scientifique des Œuvres complètes de juin 2016. Assis, de gauche à droite: Marie-Hélène Cotoni, Christiane Mervaud, Jeroom Vercruysse; debout, de gauche à droite: Gérard Laudin, Gerhardt Stenger, Nicholas Cronk, John R. Iverson, Sylvain Menant, Russell Goulbourne, François Moureau.

Depuis sa création, le Cellf, par le nombre de chercheurs spécialisés qu’il a accueillis et le nombre de thèses soutenues, par le nombre des publications et des colloques, est le principal centre mondial de recherches sur Voltaire et de formation de jeunes voltairistes. La Voltaire Foundation, devenue un organe de l’Université d’Oxford après avoir été implantée à Genève, est le prestigieux centre d’édition d’une collection complète des œuvres de Voltaire et de travaux critiques sur cet écrivain et son temps. Les deux institutions, de nature et d’objet différents et complémentaires, entretiennent depuis longtemps une féconde et cordiale collaboration. De nombreux chercheurs appartiennent aux deux institutions et y jouent un rôle actif. Symboliquement, le Conseil scientifique des Œuvres complètes de Voltaire publiées à la Voltaire Foundation tient sa réunion annuelle dans les murs du Cellf, souvent sous la présidence d’un membre de notre laboratoire. Symétriquement, nous sommes nombreux à traverser la Manche pour participer à des réunions de travail ou à des comités, faire des recherches dans les riches fonds de la Bodleian ou présenter une conférence sur tel ou tel aspect renouvelé des connaissances sur Voltaire.

Pourquoi ce titre pour célébrer la collaboration du Cellf et de la VF : « Voltaire en notre temps » ? Loin de nous l’idée de chercher naïvement dans l’œuvre ou la vie de cet écrivain des conseils pour régler les problèmes du monde d’aujourd’hui. Ceux qui crient : « au secours, Voltaire » n’ont lu de son œuvre que des fragments orientés. Tout au contraire, nous avons pour objet depuis l’origine de débarrasser Voltaire des récupérations intéressées dont son œuvre a été l’objet au XIXe siècle, récupération par les monarchistes de ce partisan de l’absolutisme, récupération par les élites de ce contempteur de la « populace » et de cet ennemi de l’instruction populaire, récupération par les sans-Dieu de cet anticlérical. Notre temps est celui d’une approche scientifique neutre du phénomène Voltaire, d’une utilisation des moyens les plus neufs d’approche des textes et des faits, d’une mise à disposition des publics d’aujourd’hui de l’œuvre et de ses arrière-plans. Notre temps est ainsi celui d’une redécouverte d’un Voltaire débarbouillé des lectures partisanes, et enrichi d’une nouvelle et prodigieuse érudition. C’est l’esprit qui anime à la fois les voltairistes du Cellf et ceux d’Oxford.

Leur entreprise est commune depuis le début, et elle commence avant même la création des deux institutions. En 1967 à Saint-Andrews en Écosse, en marge d’une rencontre internationale de spécialistes du XVIIIe siècle, un mécène anglais passionné, Theodore Besterman, lance l’idée de publier une édition complète des œuvres de Voltaire, alors que la plus récente datait de 1875. Besterman, dès ce moment et jusqu’à aujourd’hui au-delà de sa mort, consacre sa fortune à cette entreprise ; il est le fondateur de la Voltaire Foundation. René Pomeau, professeur à la Sorbonne et futur membre important de notre laboratoire dès sa création, fait partie du comité international qui s’engage dans cette tâche immense, qui totalisera environ deux cent volumes. Il recrute des collaborateurs français, surtout parmi ses nombreux élèves, comme Marie-Hélène Cotoni, Jean Dagen, Christiane Mervaud, José-Michel Moureaux, Roland Virolle, une dizaine d’autres, et moi-même. Quand le Cellf est créé, l’équipe des voltairistes, déjà nombreuse, soudée et active, constitue une des pierres angulaires de la nouvelle institution de recherche. Les textes à éditer sont distribués selon les compétences de chacun ; les œuvres les plus volumineuses sont prises en charge en équipe ; les premiers résultats du travail circulent, sont enrichis ou corrigés au passage ; les collaborateurs spécialisés de la Voltaire Foundation contribuent à la chasse aux copies manuscrites, aux vérifications bibliographiques, au relevé des variantes, et assurent une impeccable préparation du texte pour l’imprimeur.

À l’origine, il s’agissait surtout de fournir au public moderne le texte devenu introuvable de l’ensemble des écrits de Voltaire, dont seuls quelques titres, les plus connus, étaient disponibles en librairie. Mais nous étions désireux de partager les découvertes faites au cours de nos recherches d’éditeurs, et conscients des difficultés que présente pour un lecteur moderne, même spécialiste, la foule d’allusions et de sous-entendus dont fourmillent les textes de Voltaire. Bientôt les introductions, les notes, les annexes se multiplièrent, et l’édition est devenue un monument d’une extraordinaire richesse, une somme capable de faire comprendre Voltaire en notre temps, autant que faire se peut.

La Religion de Voltaire.

L’édition, contrairement à toutes celles qui l’avaient précédée, est, on le sait, chronologique. Elle met l’accent sur le lien entre la genèse et la publication des œuvres de Voltaire et ses expériences successives du monde et de la vie. C’est un choix qui crée des problèmes d’édition épineux, mais c’est un choix historique lié aux premières orientations du Cellf et de ses fondateurs. Pour résoudre les contradictions apparentes dans la pensée de Voltaire, que la critique ne cessait de souligner, René Pomeau avait opéré une révolution épistémologique dans sa grande thèse sur La Religion de Voltaire : au lieu d’étudier le système de pensée de l’écrivain, il avait suivi les étapes de son existence, montrant comment sa pensée avait évolué, parfois fluctué, en rapport avec les circonstances. C’est cette démarche que reprenait le projet des Œuvres complètes.

Mais c’est aussi cette démarche qui justifiait un grand projet collectif qui se développa parallèlement et se réalisa tout entier dans les murs du Cellf : une grande biographie renouvelée, intitulée Voltaire en son temps. L’équipe des voltairistes du Cellf réalisa ce vaste travail de 1985 à 1994, de façon largement collective, tous les apports individuels étant préparés par des réunions au Cellf, auxquelles participait parfois le représentant d’alors de la VF, Andrew Brown, et aussi des personnalités comme Jacques Van den Heuvel, André-Michel Rousseau, Jacqueline Marchand. Chaque volume avait son responsable; Jean Dagen et moi, qui devions plus tard diriger le Cellf successivement, avons eu en charge les volumes IV et V. L’ensemble était unifié par une révision de René Pomeau, qui écrivit lui-même par ailleurs d’importants développements. La première édition de ce travail désormais fondamental et partout cité comme la biographie savante de référence fut publiée en cinq volumes successifs à la Voltaire Foundation.

Couverture du premier volume de Voltaire en son temps.

Couverture du premier volume de Voltaire en son temps (Oxford, 1985).

Quand cette biographie fut terminée, les réunions plénières annuelles en juin de l’ensemble de l’équipe ne s’arrêtèrent pas. Nous étions soucieux d’assurer l’avenir des études voltairistes en France et ailleurs. Ces réunions se transformèrent en « journées Voltaire » qui continuent et réunissent les spécialistes de toutes les générations autour des chercheurs du Cellf et les collaborateurs de la Voltaire Foundation, réunis dans une « Société des Études voltairiennes » qui a son siège au Cellf. L’actuel président de la SEV est Nicholas Cronk, directeur de la Voltaire Foundation, marque de notre étroite collaboration. Les « journées Voltaire » sont devenues le cadre d’un colloque annuel à la Sorbonne dont les actes sont ponctuellement publiés aux PUPS, avec le soutien actif du Cellf, dans une revue de bonne diffusion, intitulée Revue Voltaire. Cette année, les 22 et 23 juin, le colloque avait pour sujet « Voltaire du Rhin au Danube » et réunissait de nombreux chercheurs d’Europe centrale. Il était organisé par Guillaume Métayer, brillant chercheur du CNRS au Cellf où il représente la troisième génération de voltairistes puisqu’il a été mon doctorant, alors que j’avais été le doctorant de René Pomeau.

Pendant une dizaine d’années j’ai animé en outre dans la salle Jean Fabre du Cellf un séminaire « Voltaire » hebdomadaire qui accueillait des étudiants avancés, des doctorants de toute nationalité, des étrangers en résidence, et d’autres encore. Ce séminaire très suivi a été honoré des interventions d’éminents spécialistes attachés à d’autres centres actifs, comme André Magnan, président de la Société de Ferney, ou Natalia Elaguina conservateur de la Bibliothèque de Voltaire à Saint-Pétersbourg, qui a été chercheur associé au Cellf ; tous deux ont fait partie de notre équipe « Voltaire en son temps ». Le séminaire « Voltaire » se perpétue au Cellf, notamment ces dernières années sur les œuvres théâtrales et leur réception, sous la direction de Pierre Frantz et de Sophie Marchand, désormais sous celle de Renaud Bret-Vitoz et Glenn Roe, récemment nommés à la Sorbonne et devenus ainsi membres du Cellf.

Dans les années 1960, quand j’ai commencé ma carrière, Voltaire était largement éclipsé, dans la recherche dix-huitiémiste, par Rousseau et par Diderot, qui paraissaient plus tournés vers la modernité. Le Cellf a depuis lors participé à une incontestable révolution. Depuis la création de notre laboratoire, les recherches sur Voltaire y ont été particulièrement fécondes. Dans cette fécondité, le rôle de la Voltaire Foundation a été important, d’abord comme un stimulant parce qu’il fallait que l’édition des Œuvres complètes avance. Elle a si bien avancé, grâce à son maître d’œuvre, Nicholas Cronk, qu’elle est sur le point de s’achever. Si Nicholas Cronk est l’efficace directeur de l’édition, c’est l’un des membres de l’équipe du Cellf, Christiane Mervaud, qui est la présidente d’honneur de l’entreprise. C’est dire notre étroite collaboration. Cette collaboration a porté sur les méthodes, sur les savoirs, sur les interprétations. Si nous proposons à la communauté internationale des chercheurs un Voltaire pour notre temps, c’est que nous nous sommes inlassablement entraidés pour mettre tout le savoir de notre temps au service d’une meilleure connaissance de Voltaire.

– Sylvain Menant

[1] Un Siècle de Deux Cents Ans?, éd. Jean Dagen et Philippe Roger, Paris, Desjonquères, 2004.

[2] Gillian Pink, Voltaire à l’ouvrage, Paris, CNRS éditions, 2018.

Voltaire Foundation appoints Digital Research Fellow

I am delighted to announce my appointment as Digital Research Fellow at the Voltaire Foundation for the academic year 2017-2018. This is the first Digital Humanities appointment in French at Oxford, and is made possible by the generosity of M. Julien Sevaux and the John Fell Fund. As Digital Research Fellow, I will oversee the creation of a pilot Digital Voltaire project, establishing a dataset that for the first time contains all of Voltaire’s works, including his correspondence, as well as undertake a series of computational experiments around the theme of ‘Visualising Voltaire’.

Voltaire, by Maurice Quentin de La Tour, 1735.

Voltaire, by Maurice Quentin de La Tour, 1735.

As the monumental print edition of the Complete Works of Voltaire nears completion, the Voltaire Foundation is currently preparing the ground for Digital Voltaire, an interactive and innovative digital edition of Voltaire’s Œuvres complètes. The pilot project we are embarking upon will thus bring together two key existing datasets: TOUT Voltaire, developed in collaboration with the ARTFL Project at the University of Chicago; and Voltaire’s letters, drawn from Electronic Enlightenment. The combined dataset will include more than 20,000 individual documents and over 11 million words, making this one of, if not the largest single-author databases available for digital humanities research. This resource, together with a focused research project to scope and understand its potential uses and applications, will enable the Voltaire Foundation to begin to create a conceptual and infrastructural framework for a broader, transformational Digital Voltaire, for which fundraising efforts have already begun.

The Visualising Voltaire project will become part of the soon-to-be-created ‘Voltaire Lab’ – a virtual space for new research experimentation and dissemination centred on Voltaire’s textual output and its relationship to the broader field of eighteenth-century studies. By interrogating the ‘big data’ of Voltaire’s texts at both a macro- and microscopic level, we hope to shed new light on Voltaire’s use of intertextuality, his most commonly used themes and literary motifs, his intellectual networks, and his development as a thinker. This research project will further benefit from close existing ties with the ARTFL Project and the newly-established Textual Optics Lab at the University of Chicago, and with the Labex OBVIL (‘Observatoire de la vie littéraire’) based at the Sorbonne; centres for digital humanities research and development in French studies where much of this type of analysis has been pioneered.

Visualising Voltaire will include a number of literary experiments to test the scholarly and critical value of a combined digital archive of Voltaire’s texts. Following on from the work of Franco Moretti and the Stanford Literary Lab, the project will investigate how we can apply distant reading approaches to this large corpus in order to discover new connections and patterns at scale, and, at the same time, how these new approaches can interact and intervene with our traditional close reading modes of analysis. To this end, we have identified two areas of research that we will pursue in 2017-2018, and that we hope will lead to further projects in the future.

Sequence alignment.

Sequence alignment in the intertextual edition of Raynal’s Histoire des deux Indes, Centre for Digital Humanities Research, Australian National University.

In the first instance, we will focus on Voltaire’s ‘intertextuality’ and how computational techniques such as sequence alignment – borrowed from the field of bio-informatics – can help us better understand the rich complexity of Voltaire’s writing practices. Indeed, one of the major research questions that has arisen from the preparation of the Complete Works of Voltaire concerns Voltaire’s unacknowledged use and reuse of other texts. This takes two forms: the widespread reuse (borrowing/theft/imitation) of works by other writers, and the equally widespread reuse of his own work. This is a huge subject that has never been satisfactorily studied until now.

In a second instance, the completion of the Complete Works of Voltaire on paper has also created the opportunity to provide an index to the whole of his writings, notably using automatic indexing and classification techniques developed in the fields of artificial intelligence and machine learning. In addition to our ‘traditional’ indexes of the paper editions, which can be digitised and leveraged for computational analysis, we will also aim to generate ‘thematic maps’ of Voltaire’s works and correspondence using both supervised and unsupervised machine learning algorithms such as vector space analysis and topic modelling. These sorts of approaches will, we hope, open up Voltaire’s writings in wholly new and exciting ways, creating opportunities for high-profile public engagement activities such as hackathons, and generating new areas of investigation for potential doctoral research students.

Choix de Chansons.

From Jean-Benjamin de Laborde’s Choix de Chansons, 1774 – subject of the ARC Discovery grant ‘Performing Transdisciplinarity’.

And finally, beyond these specific research projects, my role as Digital Research Fellow will entail making and maintaining connections with digital humanities teams both locally and internationally, building on past and current relationships to generate new research initiatives moving forward. We are interested, for example, in establishing a better understanding of the importance of Voltaire’s Enlightenment network and its participation in the larger eighteenth-century Republic of Letters, questions that can be addressed in collaboration with the Center for Spatial and Network Analysis at Stanford, and the Cultures of Knowledge project based in Oxford. The Voltaire Lab can thus become a venue for engaging with other complementary Oxford digital projects, such as the Newton Project, which will allow for broader access as well as further fundamental research. Newton is often seen as the key thinker who sets the agenda for Enlightenment scientific thinking – through his emphasis on empiricism and the experimental method – while Voltaire, the dominant intellectual figure of the Enlightenment, helps to popularise Newton’s scientific method across Europe. Voltaire’s role as a key critic and disseminator of ideas and texts is also an area of research to which digital approaches can bring much to bear, in particular by linking his correspondence to projects such as Western Sydney University’s French Book Trade in Enlightenment Europe and Mapping Print, Charting Enlightenment.

We are equally keen to investigate the deeply interdisciplinary nature of Voltaire’s work beyond the purely literary or even textual, and, more generally, of his role in the often-overlooked interplay of music, images, and text in eighteenth-century print culture. This is in fact the subject of our recently awarded Australian Research Council Discovery Grant, ‘Performing Transdisciplinarity’, which brings together a team of interdisciplinary researchers from the Australian National University, the Universities of Melbourne and Sydney, and Oxford.

The above are just a few of the countless avenues of research opened up by digital approaches to Voltaire’s work and legacy, and to which many more will be added as the larger Digital Voltaire project takes shape over the next few years. As the newly appointed Digital Research Fellow at the VF, I very much look forward to keeping you all informed on the results of these experiments and of the project’s evolution in due course.

– Glenn Roe

Les Œuvres complètes de Voltaire, the first 25 years – the pioneers

OCV – ‘one of the most significant and thoughtful scholarly ventures of the twentieth and twenty-first centuries’ – John Renwick

The idea of publishing the Œuvres complètes de Voltaire is 50 this month. This has made us reflect on the many people who have been – and still are – working to realise this ambitious project in 2019. The current Vf in-house team have all been around at least ten years; however, only one of us was part of the first twenty-five years, so he was asked to write a blog!

Theodore Besterman

Theodore Besterman.

Theodore Deodatus Nathaniel Besterman, in the course of a life of extraordinary intellectual activity, became a passionate voltairien, at one time living in Voltaire’s house, Les Délices, and sleeping in the philosopher’s own bedroom. Whether Besterman’s earlier experience as research officer for the London Society for Psychical Research enabled any special insights through this location is not recorded, but he used his time in Geneva to produce an edition of Voltaire’s correspondence (107 volumes) and Notebooks, as well as starting the series Studies on Voltaire and the eighteenth century (now Oxford University Studies in the Enlightenment). After moving back to England he proposed, at the second congress of the International Society for Eighteenth-Century Studies at St Andrews in 1967 (the Society itself being in part Besterman’s creation), to produce a critical edition of the complete works of Voltaire, an offer enthusiastically received by Jean Ehrard, René Pomeau, Owen Taylor, Samuel Taylor and Jeroom Vercruysse. The Œuvres complètes de Voltaire were born and an international committee formed to direct the edition, including, as well as the above, William Barber (later general editor), Roland Mortier and Robert Niklaus. The Voltaire Foundation was based at Besterman’s house at Thorpe Mandeville in Oxfordshire.

Besterman immediately started a revised edition of the correspondence, to be called the ‘Definitive edition’ (1968-1977), and of the Notebooks, published in 1968. The following year saw the appearance of La Philosophie de l’histoire, edited by J. H. Brumfitt, and in this year too Besterman published his biography of Voltaire, which was to see two revised editions over the following six years, and translations into Italian and German in 1971.

Les Délices

The Maison Les Délices in its garden in Geneva (Wikimedia commons).

1970 saw Owen Taylor’s edition of La Henriade, a revision of his edition published in 1965 in vols 38-40 of Studies on Voltaire and the eighteenth century, this series also being a creation of Besterman while in Geneva. (Owen’s bequest still supports a travel grant established to support young researchers). In the same year Jeroom Vercruysse’s edition of La Pucelle appeared.

Research and publication progressed steadily, helped from 1974 by Samuel Taylor’s detailed recension of Voltaire’s emendations to his own text in the copy of the ‘encadrée’ edition in Voltaire’s own library in Leningrad (SVEC 124). In this year William Barber became general editor. David Williams completed his three-volume edition of the Commentaires sur Corneille and he continues to contribute to the series, most recently in the Nouveaux Mélanges (2017).

1976 brought great changes as Theodore Besterman died and the Voltaire Foundation was bequeathed to the University of Oxford. A small office was set up in Oxford in 1977, consisting of just two people, to be joined the following year by the present writer, whose initial responsibilities were the continuing publication of Ralph Leigh’s edition of Rousseau’s correspondence, which Besterman had also taken on, and the Studies on Voltaire and the eighteenth century series, now with Haydn Mason as general editor.

Publication of the complete works continued, with notably, in 1980, Voltaire’s most famous work, Candide, edited by René Pomeau, who had previously published his study La Religion de Voltaire and who went on to lead the team that wrote Voltaire en son temps, published by the Voltaire Foundation, a rich source for Voltaire studies. The number of international collaborators increased and Christiane Mervaud and Haydn Mason joined the committee. In 1984 La Défense de mon oncle and A Warburton, edited by José-Michel Moureaux, appeared and his work on Lettres sur les miracles will be published in 2018 in collaboration with Olivier Ferret.

Newton

Sir Isaac Newton by Sir Godfrey Kneller, Bt. (Wikimedia commons).

In 1986 Le Droit du seigneur, edited by W. D. Howarth, Haydn Mason’s predecessor at Bristol University, was published and his edition of Le Dépositaire was revised by Russell Goulbourne and published in 2013. In 1987 John Renwick’s edition of André Destouches à Siam appeared in volume 62, and he continues to contribute widely to the series. Roland Mortier, whose Le Philosophe ignorant and L’Examen important de milord Bolingbroke also appeared in volume 62, is thanked for his work on the Fragment d’une lettre du lord Bolingbroke by Jean Dagen, whose edition appears in a volume to be published in 2017; and in 1988 Sylvain Menant joined the committee – his most recent contribution was published in 2014 in Contes de Guillaume Vadé.

Our 25-year survey closes with the publication of Voltaire’s magnum opus of scientific popularisation, the Eléments de la philosophie de Newton, edited by William Barber and Robert L. Walters. William’s editorship ended the following year.

This period saw the idea of a rare individual, who might, some thought, have almost believed himself to be a reincarnation of Voltaire, grow into reality through the collaboration of a large number of scholars in several countries and continents who laid a solid foundation for the next twenty-five years plus. To be continued…

– Martin Smith
Oxford, July 2017

Le Siècle de Louis XIV en alphabet

Page 438 from Voltaire's Siecle.

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, 1re éd. (Berlin, 1751), t.2, p.438.

Il est de ces textes du corpus voltairien qui passent relativement inaperçus aujourd’hui, malgré leur succès au dix-huitième siècle. C’est le cas du ‘Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps’, de même que des autres listes, d’‘Artistes célèbres’, de ‘Maréchaux’, de ‘Ministres d’État’, des ‘Souverains contemporains’, faisant partie du Siècle de Louis XIV, publiés cette semaine dans le tome 12 des Œuvres complètes de Voltaire.

L’époque de Voltaire était friande de listes. Il n’y a pas que le fameux Mille e tre du Don Juan de Da Ponte et de Mozart: depuis le Moyen Age, on compile toutes sortes de biens, de figures, d’objets et de concepts à l’usage des gens de lettres, des marchands, des orateurs, des juristes, etc., pour soulager la mémoire et pour s’y retrouver dans les méandres de la culture. L’auteur du Dictionnaire philosophique est aussi exemplaire de cette pensée par liste, qui cherche à cataloguer, non tant pour compiler à l’infini comme dans les Cornucopiae de la Renaissance, mais au contraire, selon un esprit à la fois pratique et synthétique, pour rendre le savoir compréhensible et portatif. La chronologie de Hénault (le Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1749) dont la forme pour un lecteur moderne peut sembler un peu bizarre, se vendait pourtant très bien au dix-huitième siècle.

Sébastien Le Clerc le vieux (1637-1714) d’après Charles Le Brun (1619-1690), Louis XIV, protecteur des arts et des sciences, château de Versailles, inv.grav 16.

Loin d’être une vaine addition érudite de noms propres, le ‘Catalogue des écrivains’ et les autres listes servent à ‘illustrer’ le Siècle de Louis XIV, et ceci aux deux sens du terme: il s’agit à la fois d’exemplifier la thèse que Voltaire développe dans le chapitre 32 du Siècle, ‘Des beaux-arts’, selon laquelle Louis XIV est un grand monarque parce qu’il a encouragé les arts et les sciences, et de mettre en lumière le lustre de son règne, apogée de l’esprit humain, qui supplante tous les autres siècles par l’excellence (et l’abondance) de ses productions d’esprit. La forme du catalogue permet aussi à Voltaire de prendre quelque liberté par rapport au récit officiel du Siècle, offrant la possibilité de jeux de renvois et de polyphonie.

Au fil des rééditions, Voltaire amplifie ses listes: il ajoute de nouvelles entrées, il développe aussi des anecdotes piquantes, cite des vers inédits, répond à des journalistes, polémique avec ses contemporains. S’il n’est pas le premier à avoir produit un dictionnaire des grands hommes du Grand Siècle (Charles Perrault, l’auteur des Contes de ma mère l’Oye, a aussi publié des Hommes illustres en 1696), Voltaire se distingue nettement de ses devanciers, en particulier par le style de ses notices. Faisant rarement dans l’hagiographie, l’historien de la littérature du dix-septième siècle cherche souvent, au contraire, à en souligner les particularités, voire les bizarreries.

Frontispiece

Gérard Edelinck, frontispice des Hommes illustres qui ont paru en France durant ce siècle de Charles Perrault (1696).

On connaît bien Nicolas Boileau, le satiriste traducteur de l’Art poétique et du Traité du Sublime, mais beaucoup moins ses frères, dont Jacques Boileau: ‘Docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres écrits dans un latin extraordinaire, comme L’Histoire des flagellants, Les Attouchements impudiques, Les Habits des prêtres. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin. C’est, dit-il, de peur que ces évêques me lisent; ils me persécuteraient’ (OCV, t.12, p.62-63). L’évêque Bossuet est certes un prédicateur respecté, auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’histoire universelle; mais on raconte, à tort bien sûr, qu’il a vécu marié avec une certaine Des-Vieux, et qu’un certain auteur plaisantin, St Hyacinthe, serait issu de ce mariage scandaleux… Le peintre Jean Jouvenet, élève de Le Brun, ‘a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune’: c’est qu’‘il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes’ (p.212).

Il n’y a pas que des noms célèbres dans les listes consacrées aux auteurs et aux artistes qui ont marqué le siècle de Louis XIV: Voltaire cherche aussi à faire œuvre de mémoire, et s’assure que la postérité n’oublie pas le nom de ces petits poètes, historiens érudits, chroniqueurs, traducteurs, dont la muse ou le labeur ont aussi contribué à faire du Grand Siècle le ‘chef-d’œuvre de l’esprit humain’.

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768, D14955).

Voltaire à Chabanon, 16 avril 1768 (D14955).

Le nom de Voltaire, qui a écrit ses premiers poèmes alors que le vieux roi était toujours en vie, aurait dû selon toute logique figurer dans le ‘Catalogue des écrivains’. Modestie oblige, il n’y est pas, mais ce n’est pas sans clin d’œil: en effet, après la dernière notice, consacrée à Voiture, Voltaire écrit: ‘Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue’…

– Jean-Alexandre Perras