Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick

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Strange skies: Voltaire’s physics

Letter XIV of Voltaire’s Lettres philosophiques provides an insight into the early days of modern science, contrasting the theories of Descartes and Newton at a time in which Newtonian physics was new and controversial. The vitality of the debate as approached in this volume struck me, as a humanities student, more intensely than GCSE science lessons ever managed to; it made me realise that even the laws of gravity were a new discovery once.

VA39_Tourbillons

‘Figure des tourbillons de Descartes’, in Voltaire, La Henriade, divers autres poèmes etc. [Geneva, Cramer and Bardin], 1775, 37 vol., vol.26, facing p.355.

However, it was the way in which Descartes’ world was depicted that left a greater mark on me, through its apparent strangeness (although, had I heard about it in a physics classroom, no doubt it would seem as banal as gravity). In Voltaire’s portrayal, the emphasis is on movement, ‘tourbillons de matière subtile’,[1]  next to which our modern conception of gravity seems, if more accurate, somehow less dynamic. This theoretical universe is a crowded one, where light ‘existe dans l’air’ and the dominant forces are pushing ones; Newton’s is an elegant void, where movement is due to attraction.

After studying the letter, I wrote the poem below, inspired both by the painterly quality of Voltaire’s images, and the way in which reading it had offered me a new perspective on the way human knowledge changes. Letter XIV typifies a time very different from our era of specialization, where science and the humanities are carefully cordoned off from one another. Voltaire was spreading something that was, at that time, revolutionary, and it seems unlikely nowadays that a literary figure could be so fully involved with the cutting edge of science. I wanted to capture this sense of change, and the related fact that, while these competing explanations for the universe once ranked side by side, one has now been relegated to the status of image, while the other has become (relatively) unquestioned scientific fact.

Descartes thought the sky was made of spirals,
spangled whirlwind scrawls, a tide of starlight,
oily brushstrokes crowding in the midnight,
currents sweeping past the moon. His rival,
a Mr Newton, won; the Lumières jeered,
and though the sciences were an art those days,
the pictures Descartes saw were just a phase,
an early Van Gogh in the wrong career.

StarryNight_VanGogh

The Starry Night, by Vincent Van Gogh, 1889.

– Rowan Lyster

(Poem first published in the ISIS magazine, Oxford)

[1] All quotes are from Letter XIV, Lettres philosophiques.