Lumières de Descartes. La première diffusion de la philosophie cartésienne dans le Royaume de Naples

Agatopisto Cromaziano, nom de plume de Appiano Buonafede, écrit dans son œuvre De l’histoire et de la nature de toute philosophie (Della istoria e della indole di ogni filosofia, 1788) que le ‘rétablissement philosophique cartésienne’ avait été un vrai obstacle épistémologique qui avait limité la diffusion de la science de Newton; en effet, pour Buonafede, la philosophie de Descartes était en Italie un mélange de quelques notions cartésiennes (les idées claires, les principes évidents) avec la philosophie de Galileo Galilei. Mais cette présentation de la philosophie de Renato (comme Giambattista Vico appelait Descartes) était fausse ou pour mieux dire elle voulait présenter une histoire de la philosophie italienne toute indépendante de la pensée de Descartes.

Giuseppe Valletta

Giuseppe Valletta (1636-1714), fondateur de l’Accademia degli investiganti.

Paolo Mattia Doria, Giambattista Vico et Giovanni Battista De Benedictis, entre autres, ont décrit Descartes comme un philosophe corrompu et épicurien, mais c’était seulement le premier impact d’une nouvelle philosophie sur une philosophie qui était en difficulté aprés la condamnation de Galilée. D’ailleurs, le rapprochement de Descartes et de l’atomisme antique est courant à l’époque, par exemple Pierre Bayle dans son Dictionnaire historique et critique, dans l’article ‘Démocrite’ écrit que ‘c’est encore Democrite qui a fourni aux Pyrrhoniens tout ce qu’ils ont dit contre le témoignage des sens; car outre qu’il avait accoutumé de dire que la Vérité était cachée au fond d’un puits, il soutenait qu’il n’y avait rien de réel que les atomes et le vide, et que tout le reste ne consistait qu’en opinion. C’est ce que les Cartésiens disent aujourd’hui touchant les qualités corporelles, la couleur, l’odeur, le son, le saveur, le chaud, le froid; ce ne sont, disent-ils, que des modifications de l’âme.’ Et comme pour Pierre Bayle, on peut se demander si Giuseppe Valletta, auteur d’une Lettre apologétique de défense de la philosophie moderne et de ses spécialistes (Lettera in difesa della moderna filosofia e de’ coltivatori di essa, 1791), a l’intention d’attirer l’attention sur les éléments de la physique atomiste – et pour Valletta la philosophie atomiste de Démocrite avait un origine Mosaïque – qu’on a cherché di christianiser en soulignant sur la foi chrétienne de Descartes, en opposition des théories impies, telles que le refus de l’immortalité de l’âme et l’éternité du monde, que Valletta assignait à la philosophie aristotélicienne.

Tommaso Cornelio

Tommaso Cornelio (1614-1684).

Mais pour bien comprendre la première diffusion de la pensée de Descartes, avant tout chose il faut souligner que c’est le philosophe Tommaso Cornelio qui, les derniers mois de l’année 1649, a fait connaître a Naples beaucoup des œuvres des philosophes étrangers, pas seulement Descartes, mais aussi Francis Bacon et Pierre Gassendi et d’autres encore. Et à Naples les textes de Descartes sont étudié dans le cadre d’une querelle anti-péripatéticien et anti-scholastique, qui explore d’un point de vue critique la philosophie de la nature de la Renaissance, en se référant sans intermédiaire aux théories de Kepler, de Galilée, Gassendi, Bacon et Descartes, mais aussi à des auctoritates anciennes tels que Démocrite et Lucrèce, Platon, Pythagore et Epicure. Mais il faut encore souligner que pour gagner contre l’opposition des aristotéliciens dans le Royaume de Naples, la philosophie de Descartes et de ses companions doit démontrer sa supériorité dans la médécine.

Tommaso Cornelio, Progymnasmata physica

Tommaso Cornelio, Progymnasmata physica (Venetiis, F. Barba, 1663).

En effet les questions epistémologiques et scientifiques soulevées par la médecine engagent Tommaso Cornelio et ses amis de l’Accademia degli investiganti,  Leonardo Di Capua et Sebastiano Bartoli, et font gagner à l’Accademia une visibilité européenne dans l’an 1656, lorsque à Naples éclate une épidemie de peste. Cette pandémie marque un moment dramatique dans l’histoire de la ville: la médecine des savants fait l’expérience de son impuissance, tandis que la propagation devient irrésistible à cause de la paresse des autorités compétentes et l’ignorance des savants qui insistaient pour suivre les théories de Galien, contaminées avec des infiltrations astrologiques.

Largo Mercatello durante la peste a Napoli

Largo Mercatello durante la peste a Napoli, 1656, par Micco Spadaro (Domenico Gargiulo) (c.1609-1610 – c.1675).

Et alors, Descartes n’est qu’un auteur, un philosophe, un savant, mais il se transforme en un symbole de la nouvelle philosophie, une nouvelle science que ne veut pas jurer sur les doctrines des anciens (nullius jurare in verba magistri) mais interroger la nature des choses. C’est la libertas philosophandi qui est le but des partisans de la philosophie cartésienne, c’est à dire de la philosophie moderne, et Giulia Belgioioso a suivi le parcours de Descartes à Naples en démontrant que ce n’est pas seulement la philosophie ou les œuvres de René Descartes mais aussi l’image différente du philosophe (La variata immagine di Descartes. Gli itinerari della metafisica tra Parigi e Napoli) qui est un emblème de la nouvelle science de la nature et, après l’épidémie du 1656, un modèle idéal pour les nouvelles recherches qui ont l’ambition de défaire l’émerveillement. Ettore Lojacono (Immagini di René Descartes nella cultura napoletana dal 1644 al 1755) écrit que cette ambition mêle la tradition aristotélicienne avec la pensée de Bacon et Descartes, selon lequel l’émerveillement est un motif de réflexion mais aussi le signe d’un état d’ignorance qui est dû surtout aux préjugés d’Aristote.

Leonardo Di Capua

Leonardo Di Capua (1617-1696).

Gaetano Tremigliozzi et Giacinto Gimma, dans une petite œuvre écrite pour défendre Carlo Musitano et la médecine moderne contre la médecine de Galien (Nuova Staffetta da Parnaso circa gli affari della Medicina pubblicata dal sig. Gaetano Tremigliozzi e dirizzata all’illustrissima Accademia degli Spensierati di Rossano, in Francfort, 1700) rapprochent Descartes et Hippocrate tels que partisans de la science médicale face aux partisans de Galien; modernité philosophique n’est pas seulement suivre la philosophie cartésienne ou baconienne mais, comme beaucoup des Novateurs, adopter une stratégie rhétorique qui a pour but d’isoler le philosophe péripatéticien et le médecin sectateur de Galien, en utilisant l’héritage de la philosophie de Démocrite, Epicure et Hippocrate.

Parere del signor Lionardo di Capoa divisato in otto ragionamenti

Parere del signor Lionardo di Capoa divisato in otto ragionamenti (Naples, 1689), page de titre.

Les premières lumières de Descartes dans l’Italie du Sud étaient lumières d’un physician proche à la révolution scientifique mais elles sont surtout les lumières d’un philosophe qui n’est pas encore devenu le philosophe du Cogito. Et il faut attendre l’an 1755 pour la première traduction de Fortunato Bartolomeo De Felice du Discours de la méthode (Dissertazione del sig. Renato Des Cartes sul metodo di ben condurre la sua ragione e di cercare la verità nelle scienze), traduction presque inconnue et sur laquelle a attiré l’attention Ettore Lojacono, et encore dans cette traduction la métaphysique de Descartes n’a pas la première place, face à la querelle sur l’âme des bêtes: à savoir, la diffusion de la philosophie de Descartes dans le Royaume de Naples a été surtout une réflexion sur la science et la médécine de la modernité.

Fabio A. Sulpizio

Micromégas: objet littéraire non identifié

Le tome 20c des Œuvres complètes de Voltaire, tout juste sorti des presses, comprend entre autres textes le conte philosophique Micromégas. Publié en 1751 mais mûri pendant de longues années (ses origines remontent à ‘une fadaise philosophique’ à propos d’un certain ‘baron de Gangan’ que Voltaire avait envoyé au futur Frédéric II de Prusse en juin 1739), c’est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre de Voltaire, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa publication (l’astronome américain Carl Sagan le cite même comme l’une de ses sources d’inspiration).

Citoyen de Sirius banni par ‘le muphti de son pays’ pour ses propositions ‘sentant l’hérésie’, le géant Micromégas parcourt l’univers, et échoue sur Terre en compagnie d’un habitant de Saturne rencontré en chemin. Croyant tout d’abord la planète inhabitée en raison de la taille minuscule de ses habitants, les deux visiteurs finissent tout de même par établir le contact avec des Terriens membres d’une expédition scientifique, et une conversation s’engage.[1] Le lecteur assiste alors en compagnie de Micromégas et de ses interlocuteurs à une sorte de tour d’horizon des connaissances scientifiques de l’époque.

Titre de départ d'une édition de Micromégas de 1778

Romans et contes de Monsieur de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, Société typographique, 1778), vol.2, p.15.

Riche d’un contenu scientifique pointu (en tout cas pour l’époque), Micromégas joue sur les tensions qui animent le débat entre les théories scientifiques cartésienne et newtonienne – Voltaire, on le sait, avait largement contribué à faire connaître Newton en France avec ses Elements de la philosophie de Newton, composés en 1736-1737, période où a probablement germé dans son esprit l’idée du conte qui allait devenir Micromégas. Mais c’est également la tension entre poésie et science, et entre imagination et vérité qu’explore Voltaire dans son conte. Il ne s’agit pas simplement de mettre en récit des idées philosophiques, mais plutôt d’élaborer une fiction prenant pour thème la quête de la vérité. Dans cet objet littéraire hybride fait de science et de philosophie, Voltaire met littéralement en œuvre la méthode expérimentale héritée de Locke et de Newton.

Récit de science-fiction, fable, à la fois conte et règlement de comptes de l’auteur avec certains ennemis personnels, commentaire sur la société de son temps, le texte propose aussi une réflexion sur la place de l’homme dans l’Univers, entre deux infinis. Comme souvent chez Voltaire, la simplicité du style, la limpidité de la narration et la concision du récit dissimulent maints niveaux de complexité et des subtilités insoupçonnées au premier abord.

Loin de n’être qu’un conte philosophique certes très plaisant et qui prône les valeurs voltairiennes de tolérance et de lucidité, Micromégas revêt également une importance unique en tant que texte scientifique ‘déguisé’ en conte.

[1] On reconnaîtra facilement Maupertuis et les membres de son expédition polaire dans la petite équipe découverte par Micromégas. Témoin de l’actualité scientifique de son temps, Voltaire s’était enthousiasmé pour le voyage du savant en Laponie au cours des années 1736-1737, voyage qui contribua à confirmer la théorie de Newton selon laquelle la Terre était aplatie aux pôles.

Georges Pilard et Karen Chidwick

Strange skies: Voltaire’s physics

Letter XIV of Voltaire’s Lettres philosophiques provides an insight into the early days of modern science, contrasting the theories of Descartes and Newton at a time in which Newtonian physics was new and controversial. The vitality of the debate as approached in this volume struck me, as a humanities student, more intensely than GCSE science lessons ever managed to; it made me realise that even the laws of gravity were a new discovery once.

VA39_Tourbillons

‘Figure des tourbillons de Descartes’, in Voltaire, La Henriade, divers autres poèmes etc. [Geneva, Cramer and Bardin], 1775, 37 vol., vol.26, facing p.355.

However, it was the way in which Descartes’ world was depicted that left a greater mark on me, through its apparent strangeness (although, had I heard about it in a physics classroom, no doubt it would seem as banal as gravity). In Voltaire’s portrayal, the emphasis is on movement, ‘tourbillons de matière subtile’,[1]  next to which our modern conception of gravity seems, if more accurate, somehow less dynamic. This theoretical universe is a crowded one, where light ‘existe dans l’air’ and the dominant forces are pushing ones; Newton’s is an elegant void, where movement is due to attraction.

After studying the letter, I wrote the poem below, inspired both by the painterly quality of Voltaire’s images, and the way in which reading it had offered me a new perspective on the way human knowledge changes. Letter XIV typifies a time very different from our era of specialization, where science and the humanities are carefully cordoned off from one another. Voltaire was spreading something that was, at that time, revolutionary, and it seems unlikely nowadays that a literary figure could be so fully involved with the cutting edge of science. I wanted to capture this sense of change, and the related fact that, while these competing explanations for the universe once ranked side by side, one has now been relegated to the status of image, while the other has become (relatively) unquestioned scientific fact.

Descartes thought the sky was made of spirals,
spangled whirlwind scrawls, a tide of starlight,
oily brushstrokes crowding in the midnight,
currents sweeping past the moon. His rival,
a Mr Newton, won; the Lumières jeered,
and though the sciences were an art those days,
the pictures Descartes saw were just a phase,
an early Van Gogh in the wrong career.

StarryNight_VanGogh

The Starry Night, by Vincent Van Gogh, 1889.

– Rowan Lyster

(Poem first published in the ISIS magazine, Oxford)

[1] All quotes are from Letter XIV, Lettres philosophiques.