‘A la manière de Voltaire’ – contrefaçons et découvertes

La Henriade

La Henriade (Londres, 1741), page de titre. (BnF)

On ne prête qu’aux riches. Ce proverbe chaque jour vérifié éclaire les origines du volume le plus étonnant de la collection des Œuvres complètes de Voltaire (Complete works of Voltaire), publiée à la Voltaire Foundation d’Oxford, volume 146. L’entreprise paraît marginale, quand on songe que ce volume va figurer sur les rayons à côté de La Henriade et du Dictionnaire philosophique. Or elle n’appelle pas seulement l’admiration à cause de la prodigieuse enquête et des multiples éclaircissements qu’elle a exigés des éditeurs. Elle invite à une découverte passionnante. Il s’agit du recueil, aussi complet que possible, des vers attribués à Voltaire sans qu’ils soient toujours en réalité de sa plume.

Il est paradoxal qu’une entreprise comme celle des Œuvres complètes, qui a pour premier objet de donner à lire toutes les œuvres de l’écrivain sous leur forme la plus authentique, débarrassée de toutes les altérations qu’elles ont pu subir au cours des temps, des suites apocryphes, des atténuations et des adaptations, se donne pour tâche, alors qu’elle atteint presque son achèvement, de fournir le texte magnifiquement édité de poèmes fabriqués par des inconnus ou obscurs plumitifs à la manière de Voltaire. C’est donner à la contrefaçon le sacre de l’édition critique, le label de la plus célèbre des entreprises modernes consacrées à la célébration du génie voltairien. C’est travailler au rebours de la longue suite d’érudits qui, depuis la Renaissance, s’attachent à nettoyer les traditions incertaines pour livrer à l’imprimerie, dans toute sa splendeur, dans toute sa pureté, le texte même sorti du stylet, puis de la plume de ces grands hommes, les auteurs consacrés par des générations d’admirateurs.

Elle a su m’enseigner ce que je dus écrire

‘Elle a su m’enseigner ce que je dus écrire’, manuscrit de la collection Doubrowski de la Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg.

Publier les Poésies attribuées à Voltaire, c’est dans une large mesure édifier un musée de la contrefaçon au sein même du Musée du Louvre. Mais dans une certaine mesure seulement. Car le travail minutieux des éditeurs, sous la direction de Simon Davies, a permis de retrouver parfois des vers authentiques de Voltaire, qui avaient échappé aux éditions de ses œuvres, et qui n’étaient conservés qu’en copies manuscrites. Par exemple, nous sont révélés grâce à cette enquête immense dans les périodiques, dans les recueils, dans les fonds manuscrits cinq vers inédits, retrouvés dans les papiers de Cideville, l’ami rouennais de Voltaire, ou un poème à Mme Du Deffand, inséré dans une lettre. Beaucoup d’autres petits poèmes, un tiers environ du total des 170 textes rassemblés, peuvent être attribués à l’écrivain avec certitude ou probabilité, et ont été imprimés de son vivant sous son nom, sans avoir été recueillis en volumes. Le reste est probablement apocryphe.

Sur l’opéra de Sémiramis

Sur l’opéra de Sémiramis, Papiers Cideville, Rouen.

N’attendons pas la révélation du chef-d’œuvre inconnu. L’intérêt puissant de cette masse de poèmes, brefs ou longs, qu’on a lus jadis pour des vers du célèbre écrivain, est ailleurs: elle permet de saisir ce qui, au XVIIIe siècle, correspondait dans l’idée du public au style de Voltaire, ce qui avait l’air de porter la marque de son génie propre. Par là ce volume si particulier constitue un apport original et significatif aux études de réception de son œuvre, à la connaissance des attentes du public pour ce qui le concerne. (Sur cette question, voir mon livre sous presse chez Droz, Genève, Voltaire et son lecteur: essai sur la séduction littéraire.) Il est certain que le public du temps, contrairement à la postérité, attend de Voltaire avant tout des œuvres en vers; la fameuse formule du Neveu de Rameau, ‘un poète, c’est de Voltaire’, reflète une évidence pour les contemporains. Jusqu’à Candide au moins, dicté par un écrivain qui atteint l’âge de nos retraites, le public attend de Voltaire des œuvres en vers, le reste ayant un statut marginal, et ces œuvres, il les lit et les connaît familièrement, souvent par cœur. De là la prolifération des imitations, fondement principal de ces ‘vers attribués’.

Opuscules poétiques

Un livre témoin de la passion populaire pour la poésie de Voltaire, les Opuscules poétiques (Amsterdam, [1773]). (BnF)

Pour qui est familier de l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain, cet ensemble offre un visage vaguement familier, ressemblant mais déformé. La ressemblance naît de la communauté des thèmes: la satire antireligieuse, les réflexions sur la sagesse et le bonheur, mais surtout de la recherche d’une parfaite élégance dans des petits genres inspirés par la galanterie et la sociabilité, du madrigal aux épîtres et aux bouts-rimés. Les pièces brèves sont les plus nombreuses, mais une Apothéose du roi Pétaut ou une Ode au roi de Prusse rappellent aussi les grands poèmes philosophiques ou satiriques qui ont tant contribué au succès et à la gloire du ‘poète-philosophe’. Toutefois la ressemblance se perd presque partout dans les imperfections de l’exécution. C’est en feuilletant les vers de ses imitateurs, qui furent ses admirateurs, que l’on mesure la supériorité du poète Voltaire en son siècle: un maître des moyens poétiques à la française, des rimes, du jeu des vers mêlés, du choix des mots ‘mis en leur place’, de l’éloquence et des chutes foudroyantes. Par cette étonnante somme de vers retrouvés, d’authenticité incertaine pour la plupart, témoignage éclairant de l’admiration de ses contemporains, la stature du grand homme sort grandie.

– Sylvain Menant

Discovering Voltaire and Rousseau in song

The Voltaire Foundation is co-sponsoring an event in Oxford next month, ‘Voltaire, Rousseau and the Enlightenment’ – nothing surprising about the title, but for the fact that this event will take place as part of the 2020 Oxford Lieder Festival (broadcast this year online).

Portrait of Jean-Jacques Rousseau at the Voltaire Foundation

Portrait of Jean-Jacques Rousseau at the Voltaire Foundation.

Jean-Jacques Rousseau is of course famous for his interest in music, though not for song in particular; and Voltaire is famous for his complete indifference to music. So how did these two celebrated antagonists end up side by side in a song festival…?

In this portrait of Jean-Jacques Rousseau that hangs at the Voltaire Foundation, we can discern on the left-hand side a sheet of manuscript music. This is not surprising: the philosophe not only wrote about music, he was the composer of a number of operas, the most successful of which, Le Devin du village, remains well-known today and has been often recorded. First performed before the French court at Fontainebleau in 1752, it enjoyed great success in London in 1762, in an English translation, The Cunning Man, by Charles Burney. The piece was performed again in London in January 1766, in the presence of Rousseau himself, just after he had arrived in the English capital as the guest of David Hume. The portrait of Rousseau was painted in England, quite possibly during his stay in this country (1766-67) or soon thereafter. So the sheet of music on the left might be a reference to the fact that at one point in his life Rousseau earned money by copying music; more likely, however, it is an allusion to Le Devin du village that was so popular among English audiences.

Far less well known are Rousseau’s songs. Unpublished in his lifetime, they were none the less an important part of his activities as a composer. Three years after his death there appeared a handsome volume, Les Consolations des misères de ma vie, ou recueil d’airs, romances et duos (Paris, 1781), bringing together the songs that Rousseau had left in manuscript – here is a copy at the Bibliothèque nationale de France.

The preface to the edition points out that Rousseau liked setting words from the best poets, and the authors of the verses set to music in this collection indeed include many prominent names, such as Metastasio and Petrarch. This song collection has been little studied, and we will hear some of Rousseau’s songs in this recital.

Harpsichord by Pascal Taskin, 1770

Harpsichord by Pascal Taskin, 1770. (Yale Collection of Musical Instruments)

The one author you will not find in Rousseau’s song collection is the most famous French poet of the 18th century, Voltaire. In general terms, evidence for Voltaire’s interest in music is scanty – even unreliable. The Yale Collection of Musical Instruments contains a fine 18th-century harpsichord with images inside the lid of Emilie Du Châtelet and the Château de Cirey – an instrument that Voltaire must have listened to! Alas, a recent director of the collection has exposed the paintings inside the harpsichord as ‘fakes’, showing that they were added to the instrument at a later date to make it more valuable.

Voltaire may not have liked music, but he did collaborate with one of the greatest composers of the century. In the 1730s he had composed an opera libretto Samson for Rameau, but following objections from the censors the work was never performed, and the music is now lost. (See the critical edition of Samson by Russell Goulbourne in Œuvres complètes de Voltaire, vol.18C, 2008.) Their second period of collaboration was more successful. Despite the fact that Louis XV mistrusted him, Voltaire enjoyed a brief period of favour at court in 1745-1746. This was a good time to be a courtier at Versailles: the Dauphin Louis was to marry the Infanta of Spain, an alliance of huge dynastic importance for the Bourbons, and a three-act comédie-ballet was commissioned as part of the celebrations.

Cochin, La Princesse de Navarre at Versailles

Cochin, La Princesse de Navarre at Versailles, in the presence of Louis XV, 1745. (Wikimedia commons)

Voltaire composed a libretto about a Spanish princess, La Princesse de Navarre, and Rameau composed the music. Then a few months later the maréchal de Saxe led French troops to victory against the British-led coalition at Fontenoy, and Voltaire and Rameau were back in business, this time with an opera, Le Temple de la gloire, celebrating the nature of kingship. (See the critical editions of these two works by Russell Goulbourne in Œuvres complètes de Voltaire, vol.28A, 2006.) Voltaire’s period of favour at Versailles was brief and ended unhappily, but the one positive outcome was his collaboration with Rameau on two major musical works for the court.

Given Voltaire’s extraordinary pre-eminence as a poet, it is perhaps surprising that there are not more musical settings of his verse. But, even in his brilliant light verse, Voltaire never indulges in the easy romantic gesture, and perhaps his concise and ironical voice does not easily lend itself to musical setting. There are exceptions, of course, such as the three salon pieces set to music by Jacques Chailley (1910-1999), in a collection Trois madrigaux galants (1982). And from Voltaire’s lifetime there is a fine song “Le dernier parti à prendre” by Jean-Benjamin de Laborde, published in his Choix de chansons (1773). This magnificent publication, dedicated to Marie-Antoinette, is currently being edited in an ambitious digital format that will include all the music.

You can hear Laborde’s setting of Voltaire here.

Voltaire did write one poem that became an unexpected hit, a madrigal composed for Princess Ulrica when he was in Berlin in 1743. The poem, ‘A Mme la Princesse Ulrique de Prusse’, also known as ‘Songe’, is an example of Voltaire’s light verse at its most attractive and charming – so much so that it was reworked in German by Goethe, and in Russian by Pushkin:

Souvent un peu de vérité
Se mêle au plus grossier mensonge;
Cette nuit, dans l’erreur d’un songe,
Au rang des rois j’étois monté.
Je vous aimais, princesse, et j’osais vous le dire!
Les Dieux à mon réveil ne m’ont pas tout ôté:
Je n’ai perdu que mon empire.

(Œuvres complètes de Voltaire, vol.28A, 2006, p.434-38)

The poem has become an anthology piece and was set in the 20th century by a member of “Les Six”, Germaine Tailleferre (Six Chansons françaises, 1929, op.41, no. 2). More interestingly, these verses were set to music at least twice in Voltaire’s lifetime, first by Antoine Légat de Furcy (c.1740-c.1790), and then again by Adrien Leemans (1741-1771), whose score (Le Songe, ariette nouvelle, Paris, Mme Bérault, 1769) you can find online.

It’s interesting that the setting by Légat de Furcy was first published in 1761 in a women’s magazine, the Journal des dames: eighteenth-century songs such as these were designed for performance by amateur musicians, often women, in a domestic setting – as we saw in a recent blog, music was an occupation for a lady of leisure in lockdown.

Eighteenth-century novels sometimes appeal to women readers precisely by including songs within the fiction – a famous example would be the engraved score in Richardson’s Clarissa, and there are many comparable examples in French novels of the period (discussed by Martin Wåhlberg in La Scène de musique dans le roman du XVIIIe siècle, 2015).

The Queen’s College, Upper Library (1692-1695)

The Queen’s College, Upper Library (1692-1695).

This all seems a far cry from the more ‘sophisticated’ songs usually performed at the Oxford Lieder Festival. Yet by a delightful quirk, it is in Russia that Voltaire’s “Dream” has acquired a permanent place in the song repertoire. Pushkin’s reworking of the Voltaire poem, “Snovidenie” (Dream), caught the attention of no fewer than four Russian composers, so we can compare the settings of the same poem by Cui, Arensky, Glazunov and Rimsky-Korsakov. Rousseau was the musician, not Voltaire. Yet it is Voltaire who has left the greater mark in the great song tradition of the nineteenth century.

We will have a unique opportunity to enjoy some of this little-heard music in the recital programme on 13 October 2020, 15:00-16:00, when I will be in discussion with the musicologist Suzanne Aspenden. The programme will be introduced from the Voltaire Foundation, and the recital will then continue in the magnificent Upper Library of The Queen’s College. This event will be streamed live and remain available online for two weeks: please do come and listen to Voltaire and Rousseau in song!

Charlotte La Thrope (soprano) | Nathaniel Mander (harpsichord)
Oliver Johnston (tenor) | Natalie Burch (piano)

Tickets are available here.

This Oxford Lieder event is presented in association with TORCH, and with support from the Humanities Cultural Programme, the Voltaire Foundation, and The Queen’s College.

Nicholas Cronk

In search of lost rhymes

Volume 84 of the Œuvres complètes de Voltaire (to be published next year by the Voltaire Foundation) includes a section containing a large number of poems that have at one time or another been attributed to Voltaire. Many are clearly not by Voltaire; a few can be shown to be by him; some remain undecided. The search for evidence and information to help establish the facts can follow unexpected paths.

In 1757 Le Portefeuille trouvé published a sextain which it attributed to Voltaire:

               Vers envoyés à M. Sylva
Au temple d’Epidaure on offrait les images
Des humains conservés et guéris par les dieux,
Sylva, qui de la mort est le maître comme eux,
Mérite les mêmes hommages:
Esculape nouveau, mes jours sont tes bienfaits,
Et tu vois ton ouvrage en revoyant mes traits.

Jean-Baptiste Silva (1682-1742) was a celebrated physician with whom Voltaire had had some dealings, and whom he praises in the second Discours sur l’homme. Voltaire, though, in the Notes sur M. de Morza (1774),[1] denied having written these lines. Nevertheless editors have continued to attribute them to him. In 1833 the Beuchot edition gives a fuller explanatory title: Vers envoyés à M. Sylva, premier médecin de la reine, avec le portrait de l’auteur, where the sense of the first and last lines becomes clearer.

In August 1778, three months after Voltaire’s death, the Journal des savants published the poem with the sextain followed by a quintain:

Esculape français, recevez cet hommage
De votre frère en Apollon.
Ce Dieu vous a laissé son plus bel héritage,
Tous les dons de l’esprit et ceux de la raison;
Mais je n’ai que des vers, hélas! pour mon partage.

In March 1779 L’Esprit des journaux gave the same text. What is to be made of this? Has someone merely added a few lines, or is this based on a manuscript found among Voltaire’s papers? The quintain seems an unnecessary addition.

An answer comes from an unforeseen quarter. In June 1915 Sir William Osler, Regius Professor of Medicine at Oxford University, and Student (that is, Fellow) at Christ Church College, published an article, ‘Israel and medicine’, in The Menorah Journal. In this he states:

‘One of the special treasures of my library is a volume of the Henriade superbly bound by Padeloup, and a presentation copy from Voltaire to de Silva, given me when I left Baltimore by my messmates in ‘The Ship of Fools’ (a dining club). Voltaire’s inscription reads as follows:

A Monsieur Silva, Esculape François. Recevez cet hommage de votre frère en Apollon. Ce Dieu vous a laissé son plus bel héritage, tous les Dons de l’esprit, tous ceux de la raison, et je n’eus que des Vers, hélas, pour mon partage.”’

Source: gallica.bnf.fr / BnF.

The edition in question is the quarto ‘Londres, 1741’ edition, actually the 1728 edition with a new title page.

Here we have, presented as continuous prose, the added lines of the poem. Osler’s description is confirmed in Bibliotheca Osleriana: a catalogue of books illustrating the history of medicine and science (Montreal, 1969), p.497, no.5551:

‘Presentation copy; in a contemporary olive morocco binding, finely tooled, by Padeloup. The flyleaf bears the following autograph inscription by Voltaire to J. B. Silva, his friend and physician’.

There follow the five lines of verse.

Image supplied by the Osler Library of the History of Medicine, McGill University.

Christ Church has a copy of La Henriade in its special collection, but unfortunately it is not this volume. Osler’s library was bequeathed to McGill University, his alma mater, and there the volume resides. Despite the confidence of Osler and the catalogue, the inscription is not in Voltaire’s hand. At this period, 1741-1742, Voltaire had several secretaries and it is not currently possible to establish if this hand belongs to one of them. It may indeed have been transcribed by a clerk in a printer’s office. The standard of writing is not as might be expected for a presentation.

So we do not have absolute proof that either of these poems is by Voltaire, but the evidence does suggest that they were.

– Martin Smith

[1] Œuvres complètes de Voltaire, vol.76 (Oxford, 2013), p.544.

La beauté du débris

André Chénier

André Chénier, par Gabriel-Antoine Barlangue (1950), d’après Joseph Benoît Suvée (1795) – Image WikiTimbres.

L’inscription des poésies d’André Chénier au programme de l’Agrégation de Lettres modernes relève du roman.

En 2006, avait été choisi le tome premier récemment paru (2005) d’une édition nouvelle des Œuvres poétiques entreprise par Édouard Guitton et Georges Buisson pour la maison orléanaise Paradigme. N’était jusque là disponible que la vieille édition Becq de Fouquières (1872) que les éditions Gallimard avaient choisi, en 1994, de reproduire dans leur collection « Poésie / Gallimard », volonté assumée – Chénier manquait à l’appel – mais choix par défaut, pour pallier précisément l’absence de projets aboutis d’édition moderne.

Ce choix du travail (par ailleurs considérable) d’Édouard Guitton et Georges Buisson s’était révélé fort problématique. Leur édition de Chénier affichait l’ambition d’être « scientifique » et définitive mais était étouffée par l’érudition (identification des papiers, spéculations sans fin sur les dates de composition de chaque pièce). Elle entendait revenir au texte premier mais se révélait assez interventionniste (ajout de titres fantaisistes pour L’Art d’aimer, modifications de la ponctuation avec mention du désaccord entre les deux éditeurs…). Sur le plan de l’interprétation, l’orientation était à la fois biographique et hagiographique, insistait sur le destin glorieux et tragique d’un poète sacrifié par l’Histoire. Enfin, le premier tome de 2005 regroupait pour l’essentiel les premiers essais de Chénier, ses « Préludes poétiques » et ne comprenait aucune de ses pièces reconnues par la tradition comme « majeures ».

Quand la rumeur a circulé que les poésies d’André Chénier revenaient l’année prochaine au programme de l’Agrégation – quand d’autres choix de poésies auraient pu être faits, mais c’est une autre question –, le premier réflexe fut de penser que serait inscrit le tome II des Œuvres poétiques paru en 2010 et comprenant, entre autres, les Bucoliques et L’Invention. Certes, l’opus second aurait réservé son lot de surprises, à commencer par le choix d’Édouard Guitton de « cess[er] de participer à cette édition, à l’occasion d’un différend sur la manière de rendre la ponctuation à la fois méticuleuse et anomale d’A. Chénier »…

Aurait réservé, car le choix des responsables du Ministère s’est porté pour ce « retour » de Chénier à l’Agrégation… sur la vieille édition Becq de Fouquières de la collection « Poésie / Gallimard ».

Inscription en hommage à André Chénier

Inscription en hommage à André Chénier sur la tombe de son frère Marie Joseph au Père Lachaise.

Plutôt que de s’interroger sur et commenter plus avant les raisons d’un tel choix, on préférera rattacher ce « feuilleton » éditorial et institutionnel à l’histoire tragi-comique du corps poétique d’André Chénier qui fut, dès « l’origine », l’objet de toutes les attentions et de toutes les violences.

En 1872, Becq de Fouquières avait dénoncé la manière dont Henri de Latouche, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes d’André de Chénier de 1819, était intervenu sur le texte : pièces « altérées », « ïambes composés à Saint-Lazare […] disloqués, coupés, hachés ». La violence du propos était nourrie du sentiment que nombre de ces blessures étaient à jamais définitives : deux ans plus tôt en effet, en 1870, la maison de Latouche au Val d’Aulnay avait été pillée par les troupes allemandes et détruit l’ensemble des manuscrits de Chénier qui étaient en sa possession…

En 2006, après avoir déroulé l’histoire des atteintes ultérieures faites au corps poétique de Chénier (le classement par niveau d’achèvement par Paul Dimoff en 1908-1919 ; la distinction entre pièces finies et pièces ébauchées par Gérard Walter en 1940), Édouard Guitton et Georges Buisson proclamaient être parvenus à reconstituer le corps perdu, à réparer les dommages opérés par les précédents éditeurs : leur édition « réintègr[ait] résolument dans la trame d’une vie, afin de leur rendre mieux qu’un semblant d’unité, les œuvres du poète si souvent dépecées ou réduites à quelques pièces d’anthologie. » Quand on ne proposait de l’Art d’aimer jusqu’à eux que quelques « résidus épars que les éditeurs ont disloqué à qui mieux mieux », aveugles aux ruses du signifiant typographique, ils proclamaient : « Agissant à l’opposé, nous avons tenté de reconstituer l’A.A. d’A.C. ». Et de présenter plus loin un « remembrement ainsi substitué aux morcellements antérieurs », et une « réorganisation du corpus élégiaque. »

Gravure anonyme

Gravure anonyme (probablement XIXème siècle) illustrant Caïus Gracchus, de Marie Joseph Chénier.

Sous ce qu’il faut bien appeler des fantasmes, dorment de nombreux mythes et une histoire familiale, dont je n’évoquerai pour finir qu’un fragment, littéraire. Deux ans avant la mort d’André dont il porterait sa vie durant le lourd poids, son frère Marie-Joseph avait fait jouer Caïus Gracchus (1792). Cette tragédie antique met en scène un héros romain, dont l’une des premières actions vise à récupérer le corps mort de son frère, égorgé sur ordre du sénat (« Je vis, je rassemblai ses membres dispersés / Ma bouche s’imprima sur ces membres glacés ») et de l’apporter à leur mère qui se remémorera douloureusement le moment « Où je vis à mes pieds le second de mes fils / De mon fils égorgé m’apportant les débris ». Plus avant dans la pièce, Caïus Gracchus ne ménagera pas ses efforts, dans une double résilience, politique et poétique, pour fédérer le peuple romain et retrouver le pouvoir : « Romains, ralliez-vous, rassemblez vos débris »…

– Jean-Christophe Abramovici
Université Paris-Sorbonne