La beauté du débris

André Chénier

André Chénier, par Gabriel-Antoine Barlangue (1950), d’après Joseph Benoît Suvée (1795) – Image WikiTimbres.

L’inscription des poésies d’André Chénier au programme de l’Agrégation de Lettres modernes relève du roman.

En 2006, avait été choisi le tome premier récemment paru (2005) d’une édition nouvelle des Œuvres poétiques entreprise par Édouard Guitton et Georges Buisson pour la maison orléanaise Paradigme. N’était jusque là disponible que la vieille édition Becq de Fouquières (1872) que les éditions Gallimard avaient choisi, en 1994, de reproduire dans leur collection « Poésie / Gallimard », volonté assumée – Chénier manquait à l’appel – mais choix par défaut, pour pallier précisément l’absence de projets aboutis d’édition moderne.

Ce choix du travail (par ailleurs considérable) d’Édouard Guitton et Georges Buisson s’était révélé fort problématique. Leur édition de Chénier affichait l’ambition d’être « scientifique » et définitive mais était étouffée par l’érudition (identification des papiers, spéculations sans fin sur les dates de composition de chaque pièce). Elle entendait revenir au texte premier mais se révélait assez interventionniste (ajout de titres fantaisistes pour L’Art d’aimer, modifications de la ponctuation avec mention du désaccord entre les deux éditeurs…). Sur le plan de l’interprétation, l’orientation était à la fois biographique et hagiographique, insistait sur le destin glorieux et tragique d’un poète sacrifié par l’Histoire. Enfin, le premier tome de 2005 regroupait pour l’essentiel les premiers essais de Chénier, ses « Préludes poétiques » et ne comprenait aucune de ses pièces reconnues par la tradition comme « majeures ».

Quand la rumeur a circulé que les poésies d’André Chénier revenaient l’année prochaine au programme de l’Agrégation – quand d’autres choix de poésies auraient pu être faits, mais c’est une autre question –, le premier réflexe fut de penser que serait inscrit le tome II des Œuvres poétiques paru en 2010 et comprenant, entre autres, les Bucoliques et L’Invention. Certes, l’opus second aurait réservé son lot de surprises, à commencer par le choix d’Édouard Guitton de « cess[er] de participer à cette édition, à l’occasion d’un différend sur la manière de rendre la ponctuation à la fois méticuleuse et anomale d’A. Chénier »…

Aurait réservé, car le choix des responsables du Ministère s’est porté pour ce « retour » de Chénier à l’Agrégation… sur la vieille édition Becq de Fouquières de la collection « Poésie / Gallimard ».

Inscription en hommage à André Chénier

Inscription en hommage à André Chénier sur la tombe de son frère Marie Joseph au Père Lachaise.

Plutôt que de s’interroger sur et commenter plus avant les raisons d’un tel choix, on préférera rattacher ce « feuilleton » éditorial et institutionnel à l’histoire tragi-comique du corps poétique d’André Chénier qui fut, dès « l’origine », l’objet de toutes les attentions et de toutes les violences.

En 1872, Becq de Fouquières avait dénoncé la manière dont Henri de Latouche, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes d’André de Chénier de 1819, était intervenu sur le texte : pièces « altérées », « ïambes composés à Saint-Lazare […] disloqués, coupés, hachés ». La violence du propos était nourrie du sentiment que nombre de ces blessures étaient à jamais définitives : deux ans plus tôt en effet, en 1870, la maison de Latouche au Val d’Aulnay avait été pillée par les troupes allemandes et détruit l’ensemble des manuscrits de Chénier qui étaient en sa possession…

En 2006, après avoir déroulé l’histoire des atteintes ultérieures faites au corps poétique de Chénier (le classement par niveau d’achèvement par Paul Dimoff en 1908-1919 ; la distinction entre pièces finies et pièces ébauchées par Gérard Walter en 1940), Édouard Guitton et Georges Buisson proclamaient être parvenus à reconstituer le corps perdu, à réparer les dommages opérés par les précédents éditeurs : leur édition « réintègr[ait] résolument dans la trame d’une vie, afin de leur rendre mieux qu’un semblant d’unité, les œuvres du poète si souvent dépecées ou réduites à quelques pièces d’anthologie. » Quand on ne proposait de l’Art d’aimer jusqu’à eux que quelques « résidus épars que les éditeurs ont disloqué à qui mieux mieux », aveugles aux ruses du signifiant typographique, ils proclamaient : « Agissant à l’opposé, nous avons tenté de reconstituer l’A.A. d’A.C. ». Et de présenter plus loin un « remembrement ainsi substitué aux morcellements antérieurs », et une « réorganisation du corpus élégiaque. »

Gravure anonyme

Gravure anonyme (probablement XIXème siècle) illustrant Caïus Gracchus, de Marie Joseph Chénier.

Sous ce qu’il faut bien appeler des fantasmes, dorment de nombreux mythes et une histoire familiale, dont je n’évoquerai pour finir qu’un fragment, littéraire. Deux ans avant la mort d’André dont il porterait sa vie durant le lourd poids, son frère Marie-Joseph avait fait jouer Caïus Gracchus (1792). Cette tragédie antique met en scène un héros romain, dont l’une des premières actions vise à récupérer le corps mort de son frère, égorgé sur ordre du sénat (« Je vis, je rassemblai ses membres dispersés / Ma bouche s’imprima sur ces membres glacés ») et de l’apporter à leur mère qui se remémorera douloureusement le moment « Où je vis à mes pieds le second de mes fils / De mon fils égorgé m’apportant les débris ». Plus avant dans la pièce, Caïus Gracchus ne ménagera pas ses efforts, dans une double résilience, politique et poétique, pour fédérer le peuple romain et retrouver le pouvoir : « Romains, ralliez-vous, rassemblez vos débris »…

– Jean-Christophe Abramovici
Université Paris-Sorbonne

Comment faire parler un répertoire des spectacles de l’Ancien Régime?

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‘Répertoire général’ de la troupe française (1777), Rossijskij gosudarstvennyj istoričeskij arhiv (Archives historiques d’Etat de Russie).

L’heure est au big data dans les études du théâtre français de l’Ancien régime, de la Révolution et de l’ère napoléonienne. Les technologies de numérisation permettent de rassembler les données sur un répertoire, de les traiter quantitativement et de les rendre accessibles aux publics qui n’ont pas l’habitude des archives. Au moins trois projets collectifs mettent le souci d’analyse quantitative au cœur de leur investigation: Registres de la Comédie-Française, Therepsicore et French Theatre of the Napoleonic Era. Dans certains cas, comme dans l’étude de Rahul Markovits, la recherche du répertoire va au-delà du territoire français, en élargissant l’enquête jusqu’à ‘l’empire culturel’ français.[1]

‘Au XVIIIe siècle on ne joue pas une œuvre mais un répertoire’[2]: cette formule de Martine de Rougemont est souvent reprise par les historiens du théâtre. Or, les rapports entre les deux structures signifiantes, œuvre et répertoire, restent à éclairer. Certes, l’ensemble des œuvres disponibles pour la mise en scène, c’est-à-dire les textes et les emplois dont une troupe disposait à un moment précis, définissait l’offre d’un théâtre.[3] Mais, à ma connaissance, si les distinctions entre les troupes – de la Comédie-Française et du Théâtre Italien, par exemple – ont été formulées et intégrées dans la vie théâtrale de l’Ancien régime, la notion de ‘répertoire’ en tant qu’ensemble signifiant au sein d’une tradition théâtrale n’a été convoquée quant à elle que pendant la Révolution française. Quoi qu’il en soit, le traitement autonome de ce répertoire, c’est-à-dire en termes uniquement esthétiques (la part d’un tel genre) ou d’histoire littéraire (la part d’un tel auteur) paraît éminemment problématique.

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Dans mon livre Les Spectacles francophones à la cour de Russie (1743-1796): l’invention d’une société j’ai exploré les circulations théâtrales transnationales pour reconstituer un répertoire des pièces représentées en français dans un pays située à la périphérie de l’Europe. Une liste de 267 œuvres apparaît dans les appendices de mon étude. Cette liste alphabétique, qui recense l’ensemble des pièces françaises et francophones représentées à Saint-Pétersbourg ainsi que dans d’autres lieux de séjour de la cour a d’abord eu pour but d’accompagner une liste chronologique publiée dans le deuxième volume de ma thèse de doctorat.[4] A l’occasion de la sortie de ce livre, basé sur le premier volume de cette thèse, je souhaite mettre cet instrument de travail à la disposition de ceux qui s’intéressent à la constitution du quotidien théâtral dans l’Europe du XVIIIe siècle. Ce calendrier des spectacles met en avant l’aspect temporel de la vie théâtrale à la cour, ainsi que son inscription dans le cycle des cérémonies et des fêtes, politiques et religieuses.

La question qui me poursuit depuis le début de mon travail de thèse porte plus particulièrement sur les façons historiquement adéquates d’aborder quantitativement les répertoires dramatiques. Qu’est-ce que ces données chiffrées nous apprennent ? Est-il possible de tirer des conclusions ou, au moins, des renseignements de ces données de manière à aller au-delà de la présentation descriptive? Quels critères pourrait-on utiliser pour faire le lien entre une représentation théâtrale historiquement et socialement située et l’abstraction statistique? Dans mon livre je propose une tentative de réponse à ces questions en articulant la reconstitution du calendrier des spectacles et les premières analyses statistiques du corpus des pièces avec les contextualisations sociohistoriques. L’idée est pourtant d’inviter d’autres chercheurs à rejoindre une réflexion critique sur la portée épistémologique des données chiffrées et leur valeur argumentative – tout en utilisant les nouveaux instruments de travail.

– Alexeï Evstratov

[1] Rahul Markovits, Civiliser l’Europe. Politiques du théâtre français au XVIIIe siècle ([Paris], 2014).

[2] Martine de Rougement, Lа vie théâtrаle en Frаnce аu XVIIIe siècle (ParisGenève, 1988), p.54.

[3] D’après le Trésor de la Langue Française Informatisé, Voltaire emploie le terme en 1769, pour désigner ‘liste des pièces que les comédiens jouent chaque semaine’. En 1798, le dictionnaire de l’Académie Française fixe une autre notion : ‘liste des pièces restées en cours de représentation à un théâtre’ (http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=2824323900;).

[4] Alexeï Evstratov, Le Théâtre francophone à Saint-Pétersbourg sous le règne de Catherine II (1762-1796). Organisation, circulation et symboliques des spectacles dramatiques, thèse de doctorat, vol. 2 (Paris, 2012), p.17-192.