Rousseau on stage: Vitam impendere vero

Pygmalion.

Fig. 1: João Luís Paixão in the role of Pygmalion, in the research project Performing Premodernity’s production of Rousseau’s Pygmalion at the Castle Theatre of Český Krumlov 2015. Photo by Maria Gullstam.

In the Lettre à d’Alembert (1758) – Jean-Jacques Rousseau’s critical assessment of the Parisian theatre – the philosopher writes in a footnote: ‘[J]’ai presque toujours écrit contre mon propre intérêt. Vitam impendere vero. Voilà la devise que j’ai choisie et dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement; craignez mes erreurs et non ma mauvaise foi. L’amour du bien public est la seule passion qui me fait parler au public.’[1] Rousseau claims to be writing with the ‘public good’ in mind, even though it might go against his own interests – such as his love for theatre and opera. When approaching Rousseau’s writings for and about theatre, we need to consider the often forgotten parts of his œuvre, as well as highlight the relation between these works and his political, musical, and literary writings. There are still numerous links to be made, and the task of making the connections is not always easy.

An illustrative example of this is Rousseau’s essay De l’imitation théâtrale – a translation and adaptation of parts of the tenth book of Plato’s Republic, with personal annotations by Rousseau himself. Originally, the text was composed in connection with the Lettre à d’Alembert in 1758, and Rousseau planned to publish the two texts together. However, he writes in the preface of De l’imitation théâtrale, ‘n’ayant pu commodément l’y faire entrer, je le mis à part pour être employé ailleurs’.[2] A few years later, Rousseau finds himself in a similar situation when publishing Julie, ou La Nouvelle Heloïse in 1761. Its preface in dialogue form had to be published separately from the novel, ‘sa forme et sa longueur ne m’ayant permis de le mettre que par extrait à la tête du recueil’, as its author writes in the avertissement of the separate publication.[3] Interestingly, he then attempts to publish it together with De l’imitation théâtrale, though without success.

Pygmalion.

Fig. 2: Laila Cathleen Neuman as Galathée and João Luís Paixão as Pygmalion, in the research project Performing Premodernity’s production of Rousseau’s Pygmalion at the House of Nobility (Riddarhuset) in Stockholm 2016. Photo by Maria Gullstam.

Two years later, in 1763, Rousseau has new plans to publish his ‘extrait de divers endroits où Platon traite de l’Imitation théatrâle’[4] – this time together with the Essai sur l’origine des langues and Lévite d’Ephraïm, and he starts to write a preface (Projet de préface).[5] But, just as in previous attempts, this third initiative to publish De l’imitation théâtrale is never finalised. Instead, the text is published on its own in 1764.

Rousseau saw fit to publish his essay on theatrical imitation together with texts ranging over a whole spectrum of topics and genres: his apparently complex treatise the Lettre à d’Alembert – criticising the Parisian theatre from both an anthropological and a moral perspective; the Préface to his novel Julie, ou La Nouvelle Heloïse, which when published separately in 1761 carried the subtitle Entretien sur les romans; further, the Essai sur l’origine des langues, which has strong connections to both Rousseau’s political writings (through its kinship with the Discours sur l’inégalité) and his writings on music (parts of the Essai started to develop in his unpublished response to Rameau’s accusations in the Erreurs sur la musique dans ‘l’Encyclopédie’); and finally, his moral tale Le Lévite d’Ephraïm. Thus, Rousseau could see connections between his essay on theatrical imitation and all these works. This is just one example amongst his many works for or about theatre that need to be reincorporated in his œuvre as a whole.

Rousseau loved drama passionately, he was aware of the consequences of attacking the Parisian theatre, and yet he criticised the Comédie-Française so fiercely in his Lettre à d’Alembert that this work’s inflammatory reputation still echoes in the twenty-first century. The Lettre’s notoriety has kept most theatre scholars from further exploring Rousseau’s own works for the stage, while the widespread labelling of Rousseau as an homme à paradoxes has every so often justified loose ends within Rousseau studies on the topic. Rousseau’s seemingly dual position in relation to theatre does entail numerous challenges. Our volume Rousseau on stage: playwright, musician, spectator does not claim to resolve these challenges, but to aim, nonetheless, at probing certain difficulties and starting to unravel others. The point of departure for Rousseau on stage is Rousseau’s passionate and double relationship to theatre as expressed and elaborated in the Lettre à d’Alembert, his theoretical texts on music and opera, his compositions for the stage and many descriptions of his experiences as a theatre-goer. Its authors and editors hope to add to the recent increasing interest in Rousseau as playwright, musician and spectator.

– Maria Gullstam and Michael O’Dea

[1] Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, ed. Bernard Gagnebin and Marcel Raymond, 5 vols (Paris, 1959-1895) (henceforward OC), vol.5, Lettre à d’Alembert, ed. Bernard Gagnebin and Jean Rousset, p.120.

[2] Rousseau, OC, vol.5, ‘Avertissement’ in De l’imitation théâtrale, ed. André Wyss, p.1195.

[3] Rousseau, OC, vol.2, Préface de la Nouvelle Héloïse, ou Entretien sur les romans, ‘Avertissement’, ed. Henri Coulet and Bernard Guyon, p.9.

[4] Rousseau, OC, vol.5, ‘Avertissement’ in De l’imitation théâtrale, p.1195.

[5] Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire, MS R 91.

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La beauté du débris

André Chénier

André Chénier, par Gabriel-Antoine Barlangue (1950), d’après Joseph Benoît Suvée (1795) – Image WikiTimbres.

L’inscription des poésies d’André Chénier au programme de l’Agrégation de Lettres modernes relève du roman.

En 2006, avait été choisi le tome premier récemment paru (2005) d’une édition nouvelle des Œuvres poétiques entreprise par Édouard Guitton et Georges Buisson pour la maison orléanaise Paradigme. N’était jusque là disponible que la vieille édition Becq de Fouquières (1872) que les éditions Gallimard avaient choisi, en 1994, de reproduire dans leur collection « Poésie / Gallimard », volonté assumée – Chénier manquait à l’appel – mais choix par défaut, pour pallier précisément l’absence de projets aboutis d’édition moderne.

Ce choix du travail (par ailleurs considérable) d’Édouard Guitton et Georges Buisson s’était révélé fort problématique. Leur édition de Chénier affichait l’ambition d’être « scientifique » et définitive mais était étouffée par l’érudition (identification des papiers, spéculations sans fin sur les dates de composition de chaque pièce). Elle entendait revenir au texte premier mais se révélait assez interventionniste (ajout de titres fantaisistes pour L’Art d’aimer, modifications de la ponctuation avec mention du désaccord entre les deux éditeurs…). Sur le plan de l’interprétation, l’orientation était à la fois biographique et hagiographique, insistait sur le destin glorieux et tragique d’un poète sacrifié par l’Histoire. Enfin, le premier tome de 2005 regroupait pour l’essentiel les premiers essais de Chénier, ses « Préludes poétiques » et ne comprenait aucune de ses pièces reconnues par la tradition comme « majeures ».

Quand la rumeur a circulé que les poésies d’André Chénier revenaient l’année prochaine au programme de l’Agrégation – quand d’autres choix de poésies auraient pu être faits, mais c’est une autre question –, le premier réflexe fut de penser que serait inscrit le tome II des Œuvres poétiques paru en 2010 et comprenant, entre autres, les Bucoliques et L’Invention. Certes, l’opus second aurait réservé son lot de surprises, à commencer par le choix d’Édouard Guitton de « cess[er] de participer à cette édition, à l’occasion d’un différend sur la manière de rendre la ponctuation à la fois méticuleuse et anomale d’A. Chénier »…

Aurait réservé, car le choix des responsables du Ministère s’est porté pour ce « retour » de Chénier à l’Agrégation… sur la vieille édition Becq de Fouquières de la collection « Poésie / Gallimard ».

Inscription en hommage à André Chénier

Inscription en hommage à André Chénier sur la tombe de son frère Marie Joseph au Père Lachaise.

Plutôt que de s’interroger sur et commenter plus avant les raisons d’un tel choix, on préférera rattacher ce « feuilleton » éditorial et institutionnel à l’histoire tragi-comique du corps poétique d’André Chénier qui fut, dès « l’origine », l’objet de toutes les attentions et de toutes les violences.

En 1872, Becq de Fouquières avait dénoncé la manière dont Henri de Latouche, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes d’André de Chénier de 1819, était intervenu sur le texte : pièces « altérées », « ïambes composés à Saint-Lazare […] disloqués, coupés, hachés ». La violence du propos était nourrie du sentiment que nombre de ces blessures étaient à jamais définitives : deux ans plus tôt en effet, en 1870, la maison de Latouche au Val d’Aulnay avait été pillée par les troupes allemandes et détruit l’ensemble des manuscrits de Chénier qui étaient en sa possession…

En 2006, après avoir déroulé l’histoire des atteintes ultérieures faites au corps poétique de Chénier (le classement par niveau d’achèvement par Paul Dimoff en 1908-1919 ; la distinction entre pièces finies et pièces ébauchées par Gérard Walter en 1940), Édouard Guitton et Georges Buisson proclamaient être parvenus à reconstituer le corps perdu, à réparer les dommages opérés par les précédents éditeurs : leur édition « réintègr[ait] résolument dans la trame d’une vie, afin de leur rendre mieux qu’un semblant d’unité, les œuvres du poète si souvent dépecées ou réduites à quelques pièces d’anthologie. » Quand on ne proposait de l’Art d’aimer jusqu’à eux que quelques « résidus épars que les éditeurs ont disloqué à qui mieux mieux », aveugles aux ruses du signifiant typographique, ils proclamaient : « Agissant à l’opposé, nous avons tenté de reconstituer l’A.A. d’A.C. ». Et de présenter plus loin un « remembrement ainsi substitué aux morcellements antérieurs », et une « réorganisation du corpus élégiaque. »

Gravure anonyme

Gravure anonyme (probablement XIXème siècle) illustrant Caïus Gracchus, de Marie Joseph Chénier.

Sous ce qu’il faut bien appeler des fantasmes, dorment de nombreux mythes et une histoire familiale, dont je n’évoquerai pour finir qu’un fragment, littéraire. Deux ans avant la mort d’André dont il porterait sa vie durant le lourd poids, son frère Marie-Joseph avait fait jouer Caïus Gracchus (1792). Cette tragédie antique met en scène un héros romain, dont l’une des premières actions vise à récupérer le corps mort de son frère, égorgé sur ordre du sénat (« Je vis, je rassemblai ses membres dispersés / Ma bouche s’imprima sur ces membres glacés ») et de l’apporter à leur mère qui se remémorera douloureusement le moment « Où je vis à mes pieds le second de mes fils / De mon fils égorgé m’apportant les débris ». Plus avant dans la pièce, Caïus Gracchus ne ménagera pas ses efforts, dans une double résilience, politique et poétique, pour fédérer le peuple romain et retrouver le pouvoir : « Romains, ralliez-vous, rassemblez vos débris »…

– Jean-Christophe Abramovici
Université Paris-Sorbonne

Comment faire parler un répertoire des spectacles de l’Ancien Régime?

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‘Répertoire général’ de la troupe française (1777), Rossijskij gosudarstvennyj istoričeskij arhiv (Archives historiques d’Etat de Russie).

L’heure est au big data dans les études du théâtre français de l’Ancien régime, de la Révolution et de l’ère napoléonienne. Les technologies de numérisation permettent de rassembler les données sur un répertoire, de les traiter quantitativement et de les rendre accessibles aux publics qui n’ont pas l’habitude des archives. Au moins trois projets collectifs mettent le souci d’analyse quantitative au cœur de leur investigation: Registres de la Comédie-Française, Therepsicore et French Theatre of the Napoleonic Era. Dans certains cas, comme dans l’étude de Rahul Markovits, la recherche du répertoire va au-delà du territoire français, en élargissant l’enquête jusqu’à ‘l’empire culturel’ français.[1]

‘Au XVIIIe siècle on ne joue pas une œuvre mais un répertoire’[2]: cette formule de Martine de Rougemont est souvent reprise par les historiens du théâtre. Or, les rapports entre les deux structures signifiantes, œuvre et répertoire, restent à éclairer. Certes, l’ensemble des œuvres disponibles pour la mise en scène, c’est-à-dire les textes et les emplois dont une troupe disposait à un moment précis, définissait l’offre d’un théâtre.[3] Mais, à ma connaissance, si les distinctions entre les troupes – de la Comédie-Française et du Théâtre Italien, par exemple – ont été formulées et intégrées dans la vie théâtrale de l’Ancien régime, la notion de ‘répertoire’ en tant qu’ensemble signifiant au sein d’une tradition théâtrale n’a été convoquée quant à elle que pendant la Révolution française. Quoi qu’il en soit, le traitement autonome de ce répertoire, c’est-à-dire en termes uniquement esthétiques (la part d’un tel genre) ou d’histoire littéraire (la part d’un tel auteur) paraît éminemment problématique.

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Dans mon livre Les Spectacles francophones à la cour de Russie (1743-1796): l’invention d’une société j’ai exploré les circulations théâtrales transnationales pour reconstituer un répertoire des pièces représentées en français dans un pays située à la périphérie de l’Europe. Une liste de 267 œuvres apparaît dans les appendices de mon étude. Cette liste alphabétique, qui recense l’ensemble des pièces françaises et francophones représentées à Saint-Pétersbourg ainsi que dans d’autres lieux de séjour de la cour a d’abord eu pour but d’accompagner une liste chronologique publiée dans le deuxième volume de ma thèse de doctorat.[4] A l’occasion de la sortie de ce livre, basé sur le premier volume de cette thèse, je souhaite mettre cet instrument de travail à la disposition de ceux qui s’intéressent à la constitution du quotidien théâtral dans l’Europe du XVIIIe siècle. Ce calendrier des spectacles met en avant l’aspect temporel de la vie théâtrale à la cour, ainsi que son inscription dans le cycle des cérémonies et des fêtes, politiques et religieuses.

La question qui me poursuit depuis le début de mon travail de thèse porte plus particulièrement sur les façons historiquement adéquates d’aborder quantitativement les répertoires dramatiques. Qu’est-ce que ces données chiffrées nous apprennent ? Est-il possible de tirer des conclusions ou, au moins, des renseignements de ces données de manière à aller au-delà de la présentation descriptive? Quels critères pourrait-on utiliser pour faire le lien entre une représentation théâtrale historiquement et socialement située et l’abstraction statistique? Dans mon livre je propose une tentative de réponse à ces questions en articulant la reconstitution du calendrier des spectacles et les premières analyses statistiques du corpus des pièces avec les contextualisations sociohistoriques. L’idée est pourtant d’inviter d’autres chercheurs à rejoindre une réflexion critique sur la portée épistémologique des données chiffrées et leur valeur argumentative – tout en utilisant les nouveaux instruments de travail.

– Alexeï Evstratov

[1] Rahul Markovits, Civiliser l’Europe. Politiques du théâtre français au XVIIIe siècle ([Paris], 2014).

[2] Martine de Rougement, Lа vie théâtrаle en Frаnce аu XVIIIe siècle (ParisGenève, 1988), p.54.

[3] D’après le Trésor de la Langue Française Informatisé, Voltaire emploie le terme en 1769, pour désigner ‘liste des pièces que les comédiens jouent chaque semaine’. En 1798, le dictionnaire de l’Académie Française fixe une autre notion : ‘liste des pièces restées en cours de représentation à un théâtre’ (http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=2824323900;).

[4] Alexeï Evstratov, Le Théâtre francophone à Saint-Pétersbourg sous le règne de Catherine II (1762-1796). Organisation, circulation et symboliques des spectacles dramatiques, thèse de doctorat, vol. 2 (Paris, 2012), p.17-192.