L’Essai sur les mœurs: une lecture personnelle

L’Essai sur les mœurs est en grande partie un recensement de la souffrance infligée par la cruauté humaine sous toutes ses formes (nous dirions aujourd’hui le sadisme), et de la quête de liberté au moins sous certaines formes. Véritable tour de force de synthèse, atteignant à la perfection du langage, il s’agit d’un ouvrage dérangeant qui fait voir un homme révolté devant l’Histoire telle qu’il la présente. Voltaire s’en est pris à l’Histoire comme il a l’habitude de s’en prendre à la Bible. Sa virtuosité en impose, mais cette histoire du monde et l’analyse du devenir historique qui en découle génèrent autant de perplexité chez le lecteur qu’elles ne l’éclairent, et ce pour plusieurs raisons, dont les moindres ne sont pas la partialité de l’auteur et sa conception atemporelle de l’Histoire. L’Essai sur les mœurs, fascinant par ses méandres, est sans doute l’œuvre de Voltaire la plus complexe du point de vue du sens qui saurait être attribué à l’ensemble.

Page de titre de la première édition

Page de titre de la première édition.

Ce n’est sans doute pas là un enjeu essentiel, mais à la toute fin, au dernier chapitre (‘Résumé de toute cette histoire’), Voltaire s’interroge sur les leçons à tirer de ce vaste panorama des actions humaines qu’il a voulu présenter à travers les mœurs, un concept qui confère une unité sémantique à son travail mais dont la spécificité est difficile à cerner. Aurait-il perçu les camps de concentration nazis comme mœurs des Allemands? Voltaire a voulu éblouir avec ses obsessions; il a créé un vertige moral en contemplant l’hypocrisie des gens de pouvoir, et s’en repentira en cherchant à atténuer le tableau morbide des abominations commises au cours de l’histoire de l’humanité qu’il a peint en parallèle avec les plus grandes réalisations de l’esprit humain. Il adoucit – un peu tard – son agressivité habituelle (‘jamais on n’a vu aucune société religieuse, aucun rite institué dans la vue d’encourager les hommes aux vices. On s’est servi dans toute la terre de la religion pour faire le mal; mais elle est partout instituée pour porter au bien; et si le dogme apporte
 le fanatisme et la guerre, la morale inspire partout la concorde’, ch.197, p.330) et crée une ouverture vers un optimisme intellectuel (‘Quand une nation connaît les arts, quand elle n’est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines, et se rétablit toujours’, ch.197, p.334).

Son ambition initiale était claire. Il a expliqué sa frustration, et celle conjointe de Mme Du Châtelet, devant la lecture de l’Histoire à laquelle il avait accès: ‘nous avons jusqu’à présent dans la plupart de nos histoires universelles, traité les autres hommes comme s’ils n’existaient pas. La Grèce, les Romains se sont emparés de toute notre attention, et quand le célèbre Bossuet dit un mot des mahométans, il n’en parle que comme d’un déluge de barbares, cependant beaucoup de ces nations possédaient des arts utiles que nous tenons d’elles; leurs pays nous fournissent des commodités et des choses précieuses que la nature nous a refusées, et vêtus de leurs étoffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs inventions, amusés même par les jeux qui sont le fruit de leur industrie, nous ne sommes ni justes ni sages de les ignorer’ (‘Nouveau Plan d’une Histoire de l’esprit humain’, OCV, t.27, p.157). Il serait difficile de contester une telle affirmation. ‘Mon principal but avait été de suivre les révolutions de l’esprit humain dans celles des gouvernements. Je cherchais comment tant de méchants hommes conduits par de plus méchants princes ont pourtant à la longue établi des sociétés où les arts, les sciences, les vertus mêmes ont été cultivés’ (‘Lettre de M. de V*** à M. de ***, professeur en histoire’, OCV, t.27, p.179). C’est donc un univers moral qui le préoccupe; Voltaire n’est pas en quête d’exotisme.

Page de titre d’une édition de 1754

Page de titre d’une édition de 1754, t.3. (Bibliothèque de l’Arsenal)

L’Essai est l’histoire des pratiques humaines, non pas celle des idées, et c’est pourquoi il ne retiendra pas comme titre l’Histoire de l’esprit humain auquel il avait songé. Voltaire aurait pu intituler son ouvrage ‘Histoire de la condition humaine’, mais il ne l’a pas fait. Il utilise le terme une seule fois, au chapitre 155: ‘Ce gouvernement [de la Chine], quelque beau qu’il fut, était nécessairement infecté de grands abus attachés à la condition humaine’ (lignes 168-69). L’objet de sa recherche n’était pas tant de décrire les mœurs comme telles à travers l’histoire de l’humanité, que de créer une occasion pour en critiquer, à la lumière de sa propre échelle de valeurs, certaines d’entre elles qui choquaient sa sensibilité morale et esthétique – et critiquer sa propre société par la même occasion.

L’histoire universelle devient un monde peuplé de personnages réels travaillés par l’imagination de Voltaire qui entretient avec eux le même genre de rapport ambivalent qu’il entretient de façon chronique dans ses relations affectives d’amour ou d’amitié. Il a traité les faits historiques comme il traite ses relations personnelles: tout devient une affaire pratiquement personnelle, lui-même étant omniprésent dans son texte, d’où son originalité. Il tire les ficelles de l’Histoire et anime un théâtre de marionettes à son gré. Laurent Avezou, dans son article ‘Autour du Testament politique de Richelieu’ (Bibliothèque de l’Ecole des chartes, t.162, 2004, p.421-53) a bien perçu cette tendance chez Voltaire (‘Le philosophe a transformé le Testament en affaire personnelle’, p.449) en dévoilant son ambivalence vis-à-vis certaines des grandes figures de l’histoire ‘qui transparaît dans son Essai sur les mœurs’ (p.448).

Lettre de Voltaire au comte d’Argenson

Lettre de Voltaire au comte d’Argenson. (Arsenal,  MS 8. H. 2243; D5903)

Voltaire nous a tenu moralement en suspens, on pourrait presque dire en otages, parce que nous ne sommes pas à même de savoir exactement quel est le jugement qu’il porte sur une quantité d’événements et de phénomènes historiques, son attitude par rapport à la découverte du Nouveau Monde et ses conséquences, par exemple. Son admiration est suivie d’une désillusion qui prend sur lui le dessus, et son dégoût pour les atrocités commises l’emporte sur la considération des avantages ou désavantages au plan économique. L’exploitation et l’esclavage sont mentionnés, mais ne font pas l’objet d’un approfondissement: ‘Les Européens n’ont fait prêcher leur religion depuis le Chili jusqu’au Japon, que pour faire servir les hommes, comme des bêtes de somme, à leur insatiable avarice’ (OCV, t.26A, p.187-88); ‘Des milliers d’Américains servaient aux Espagnols de bêtes de somme’ (p.244). Pour une région différente, parlant des ‘nègres’ de la ‘côte de Guinée, à la côte d’Or, à celle d’Yvoire […] Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du sang d’un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme’ (p.285). La révolte de Voltaire s’arrête à ce genre de remarques. Il faut peut-être placer ces commentaires (qui ne sont rien d’autre) en parallèle avec ceux-ci pour comprendre sa position: ‘le travail des mains ne s’accorde point avec le raisonnement, et le commun peuple en général n’use ni n’abuse guère de son esprit’ (p.66); ‘nous ne prétendons pas parler de la populace; elle doit être en tout pays uniquement occupée du travail des mains. L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, qui le nourrit et le gouverne’ (p.321).

Son attitude face au cannibalisme aussi fait voir son ambivalence et la division de sa pensée: ‘La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux ou aux vers’ (p.214); ‘Comment des peuples toujours séparés les uns des autres, ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume?’ (p.215). Ces points de vue ne sont pas mutuellement exclusifs, et c’est là un des traits qui fait la spécificité de l’Essai: la multiplicité des regards.

Page de titre de l’édition Cramer de 1756

Page de titre de l’édition Cramer de 1756.

Ce que Voltaire voulait accomplir pour Mme Du Châtelet, l’a-t-il réellement fait? Sans doute pas. Voltaire n’est pas librement à l’écoute des phénomènes qu’il décrit. Il ne cherche pas à comprendre, mais à imposer un point de vue normatif et provocateur; il s’adonne davantage à une esthétique des civilisations qu’à une anthropologie. S’il n’y a pour lui qu’un seul univers moral, il n’éprouve pas le besoin d’en faire la démonstration. Il a juxtaposé l’abominable au sublime sans percevoir ce qui mène à l’un ou à l’autre. Et qui le pourrait? Mais il a été à même de rattacher la psychologie individuelle aux grands mouvements historiques. Sa pensée synthétique hallucinante et ses sarcasmes sont susceptibles d’intéresser particulièrement les jeunes générations et capables tout autant de les égarer. Il a dit beaucoup de choses vraies, et si sa vérité reste incomplète ce n’est qu’un encouragement à explorer de nouveau toute une série de perspectives sur le devenir historique. L’Essai sur les mœurs est autre chose qu’un objet de musée littéraire. Les problèmes sur lesquels Voltaire s’est penché resteront toujours actuels. La connaissance du passé et de la diversité culturelle telle que présentée par un observateur du siècle des Lumières hautement original qui nous instruit autant sur son siècle que sur le monde entier s’avérera toujours utile, surtout dans le monde monoculturel où nous vivons aujourd’hui.

Dominique Lussier

‘Beyond too much’: Shakespearean excesses in the 18th century

From the mid-1750s an unprecedented Anglophilia took hold of Europe. It manifested itself throughout Germany from the mid-1770s onwards with the rampant ‘Hamlet fever’, which succeeded and fed on an earlier ‘Werther fever’. It also became apparent in the many creative interactions with Shakespeare’s plays in the works of Goethe, Schiller and Kleist. Roger Paulin speaks of Germany in the 1770s as a ‘Shakespeare-haunted culture’, Christian Dietrich Grabbe, in 1827, diagnoses a ‘Shakespearomania’, James Joyce’s Ulysses later calls the phenomenon ‘Shakespeare made in Germany’.

French texts played a crucial role in disseminating English writing about the theatre in Germany. Diderot and Voltaire acknowledged the art of David Garrick, and Voltaire’s own intense engagement with Shakespeare carried many nuances. He regarded Hamlet’s monologue ‘To be or not to be’ as theatrical raw material: ‘un diamant brut’, but he also launched into a number of famous invectives against Shakespeare, as for instance in his Essai sur les mœurs, et l’esprit des nations: ‘C’est dommage qu’il y ait beaucoup plus de barbarie encore que de génie dans les ouvrages de Shakespeare’.[1]

Shakespeare Denkmal

Shakespeare Denkmal, by Otto Lessing (1846-1912), the only Shakespeare monument on the European mainland, in Weimar.

There is a great sense of abundance in Shakespeare’s plays themselves. To many readers and audiences, his works convey a sense of copious richness of themes, ideas, characters and possibilities of language. His characters continuously cross boundaries into excess. Antony and Cleopatra dream of an ‘Egypt without bounds’, the melancholic Orsino starts Twelfth Night by saying: ‘if music be the food of love, play on, give me excess of it’, and Juliet in Romeo and Juliet realises: ‘my true love is grown to such excess / I cannot sum up sum of half my wealth’. King Lear expounds a self-surpassing dynamic of negative excess when Goneril purports to love her father in a manner that goes ‘beyond all manner of so much’.

Yet, it seems paradoxical that the texts of one of the most glorified poets in Germany, France and England could be least tolerated in their original form. What with all the enraptured admiration for Shakespeare’s plays in the theatre, editors and translators could not bear to stage them without extensive alterations. Eighteenth-century criticism and adaptations of Shakespeare’s plays for the German stage like the adaptations of D’Avenant, Dryden, Tate or Cibber in England, were by no means guided by the principles of truth to the original, nor did they present a Shakespeare verbatim, but they rather delivered a tamed and domesticated version of the original.

Franz Heufeld’s highly successful Hamlet in Vienna (1773), for instance, dispensed with Fortinbras, Laertes, Rosencrantz and the gravedigger, leaving out the play’s political background and, instead, focused on the Danish family drama. He changed Shakespeare’s Latinate names into such that he considered more apt to the Danish setting: Polonius became Oldenholm, Horatio became Gustav, etc. Most importantly, he changed the ending of the tragedy, which as a consequence was no longer tragic. Quite unlike Shakespeare’s Hamlet, that ends in a bloodbath, in Heufeld’s Denmark law and order as well as a kind of poetic justice are restored. Such ‘taming of the bard’ on German and Austrian stages operated on the basis that closeness to the original meant taking risks with the audience’s reactions. Indeed, fainting, collapse, and even premature labour were registered among the effects caused by a performance of Othello (1777) by Schröder, the ‘German Garrick’, in Hamburg.

David Garrick as Richard III, by William Hogarth

David Garrick as Richard III, by William Hogarth, 1745.

The question ‘Shakespeare yes or no, and if yes how?’ rapidly rose to a question about the ‘right’ conception of contemporary drama. To German and French criticism and theatre in the eighteenth century, Shakespeare’s works were too much, too disturbing, too complicated, too confusing, too terrifying if not utterly devastating, bloodthirsty and gruesome. And yet, it seems that his plays fascinated their directors, actors, critics and audiences not in spite of these qualities, but because of them. Their reception reveals ambivalences about the rationale of a late-Enlightenment, bourgeois morality and its claim to art.

Voltaire invited the suitably flattered Garrick to visit him in Ferney, but alas, the meeting never took place. Voltaire died in May 1778 and Garrick outlived him by only eight months. What if they had met? Would Garrick have succeeded, as he had planned, in converting Voltaire fully to his own dramatic faith?

– Claudia Olk

[1] Œuvres complètes de Voltaire (Oxford, Voltaire Foundation), vol.25 (2012), p.293-94.

Il faut se plonger dans l’Essai sur les mœurs

Le titre est trompeur. Le lecteur peut croire que l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations est une brochure rassemblant des réflexions générales sur les diverses façons de vivre et de juger des hommes, comme on en a tant produit au siècle des Philosophes. Il s’agit en réalité du plus gros livre sans doute qu’ait écrit Voltaire, en pas moins de 197 chapitres, et d’une histoire du monde entier assez détaillée, d’ailleurs publiée d’abord sous le titre d’Abrégé de l’histoire universelle. Il a fallu neuf épais volumes à la Voltaire Foundation pour en publier une édition nouvelle dans les Œuvres complètes.

Essai sur les moeurs

OCV, t.21-27: l’ensemble complet de l’Essai, t.I-IX.

Le projet de l’écrivain entre dans ces programmes ambitieux qu’a lancés le Siècle des Lumières pour embrasser l’ensemble des faits ou des connaissances, comme L’Esprit des lois qui cherche à analyser les lois de tous les temps et de tous les pays, comme l’Histoire naturelle de Buffon qui entreprend une description raisonnée de tous les aspects de la nature vivante et inanimée, comme l’Histoire générale des voyages, comme l’Encyclopédie évidemment, rassemblement des connaissances de tous ordres. Voltaire, lui, a l’ambition de présenter et de comprendre l’humanité dans toute son extension géographique et chronologique, en plongeant dans le passé le plus lointain et en allant jusqu’aux événements les plus récents, en ne se bornant pas à l’histoire de l’Europe mais en explorant aussi le passé de l’Amérique et de l’Asie. L’écrivain toutefois est réaliste; il veut voir l’achèvement de son entreprise. Aussi se dispense-t-il de redire, par exemple, l’histoire de la Grèce et de la Rome antiques, si présente dans la mémoire du public cultivé grâce aux enseignements du collège et du théâtre tragique. Et pour l’histoire contemporaine, il a pu se contenter de reprendre le Siècle de Louis XIV, dont les frontières dépassent celles de la France, et le Précis du siècle de Louis XV. La tâche restait immense, et a occupé, sinon accaparé, Voltaire pendant au moins quinze ans, de 1741 à 1756.

Voltaire n’est pas le premier à avoir écrit une histoire universelle. Son œuvre est une réplique critique à celle de Bossuet, qui unifiait et expliquait le cours de l’histoire de l’humanité par le dessein divin du salut. Elle est aussi en concurrence, notamment, avec An Universal History, from the earliest account of time to the present dirigée par G. Sale qui paraît depuis 1736 en anglais et depuis 1742 en traduction française. Mais l’attrait de l’Essai tient à la façon personnelle d’écrire l’histoire qu’a inventée Voltaire. Il a choisi d’être omniprésent dans son récit et dans ses analyses, à la différence des historiens de métier, qui s’effacent derrière leur documentation. Alors qu’ils écrivent pour un public anonyme, Voltaire explique dès le début de son livre qu’il s’adresse à une lectrice de sa connaissance: c’est Mme Du Châtelet, qui n’aimait pas l’histoire et qu’il s’agit de convertir en dégageant les leçons du passé. Mme Du Châtelet meurt avant l’achèvement du livre, mais la fiction d’un texte adressé reste vivante jusqu’au bout.

OCV, t.23, p.283.

L’auteur est présent, commente son récit et sa façon de l’organiser, multiplie les remarques de tous ordres. C’est bien par cette pratique que le livre mérite son titre d’Essai. Elle donne un contenu philosophique continu au texte. Comme on peut s’y attendre, ce contenu philosophique est d’abord marqué par une vive critique du christianisme, qui en souligne les conflits internes et insiste sur les responsabilités du clergé ou de l’intolérance religieuse dans les convulsions politiques et les guerres. Mais ce thème obsessionnel chez Voltaire laisse une large place à des observations de tous ordres qui justifient dans le titre la présence des «mœurs» et des «nations». La couleur du récit est souvent rehaussée par des effets de contraste entre les caractères et les pratiques des différents peuples. Ainsi, au moment de la prise de Constantinople par les Croisés: «Les Grecs avaient souvent prié la Sainte Vierge en assassinant leurs princes. Les Français buvaient, chantaient, caressaient des filles dans la cathédrale en la pillant» (chap.57). Les vues générales foisonnent, et suggèrent une vision d’ensemble de l’histoire des hommes, vision dans l’ensemble pessimiste; ainsi à propos du culte des images: «Enfin cette pratique pieuse dégénéra en abus, comme toutes les choses humaines» (chap.14). Le lecteur, peu à peu, voit se dessiner une «philosophie de l’histoire» voltairienne: la formule servira de titre à un texte finalement placé en tête de l’ouvrage tout entier.

C’est un gros livre dont les dimensions peuvent rebuter le lecteur. Ne nous laissons pas détourner pourtant de ce produit savoureux du génie séducteur de Voltaire. Il n’est pas nécessaire de se plonger dans la succession de si nombreux chapitres. Des titres développés, une récapitulation finale aident à s’orienter dans cette forêt de faits, de guerres, de tableaux, de jugements, de portraits. Chaque chapitre tient en quelques pages, et chaque page est fragmentée en plusieurs paragraphes souvent brefs, faits de phrases simples généralement juxtaposées. Ce livre qui prétend être écrit pour une lectrice rétive cherche sans cesse à alléger l’effort du lecteur, à capter son intérêt pour les grandes comme pour les petites choses. Comme l’écrit Voltaire à propos d’une anecdote sur Tamerlan et ses conquêtes, «il est permis d’égayer ces événements horribles, et de mêler le petit au grand» (chap.88). Il est permis d’égayer, et il est permis d’abréger, ce que ne savent pas faire d’ordinaire les historiens. En cela, l’écrivain signifie et pratique sa souveraineté, qui est celle d’un honnête homme sûr de son jugement, ennemi méprisant des érudits de profession noyés dans les détails. Il conclut ainsi le chapitre 60: «Voilà tout ce qu’il vous convient de savoir des Tartares dans ces temps reculés».

OCV, t.24, p.360.

Car il s’agit de rester entre gens de bonne compagnie, qui ont le loisir de satisfaire leur curiosité pour des mondes et des temps lointains et le droit de tirer de leurs lectures des conséquences pour la société où ils vivent et qu’ils dominent. Voltaire ne cherche pas ici à fonder son prestige sur des découvertes d’archives ou des révélations de l’archéologie. Il se présente comme le compilateur intelligent et critique des historiens qui l’ont précédé. Mais sa supériorité tient à l’activité continuelle de son jugement, qui discute à tort ou à raison leurs affirmations, propose une vision vraisemblable des faits, en tire des leçons sur la nature de l’homme, sur sa constance et sa diversité, sur ce qu’il convient et ne convient pas de faire quand on gouverne, quand on fait et défait les lois, quand on veut développer une grande civilisation ou résister à sa déliquescence. C’est cette conversation d’un esprit brillant avec les voix multiples du passé que nous avons encore plaisir et profit à écouter dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.

Il est question de l’Essai et de la conception voltairienne de l’histoire dans l’article de Robert Darnton récemment publié dans le New York Times.

– Sylvain Menant

La toute première édition critique de l’Essai sur les mœurs, publiée par la Voltaire Foundation, est désormais disponible dans son intégralité avec la publication du volume I, qui comprend l’Introduction générale.

‘Résumé de toute cette histoire…’: the final chapter of Voltaire’s Essai sur les mœurs

In our final volume of text for the Essai sur les mœurs [1], Voltaire delivers a further catalogue of barbaric anecdotes and atrocities. This brings the various countries of his study up to the seventeenth century and the start of his Siècle de Louis XIV.

Resumé page

Original opening of chapter 211 in 1756, Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, vol.7, p.142.

In his final chapter, 197, ‘Résumé de toute cette histoire jusqu’au temps où commence le beau siècle de Louis XIV’, Voltaire attempts to take stock of this ‘vaste théâtre’ of his world tour, asking: ‘Quel sera le fruit de ce travail? quel profit tirera-t-on de l’histoire?’ In his answer he introduces new issues and arguments: for example, to settle old scores with Montesquieu, spared in the 1756 version, only a year after his death.

Originally written as chapter 211 in 1756, when the Essai and the Siècle formed one work (Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours) and the chapters were numbered consecutively, the slightly differently titled ‘Résumé de toute cette histoire, et point de vue sous lequel on peut la regarder’ had a more pessimistic tone, perhaps because it was written soon after the Lisbon earthquake of 1755. In 1761, the chapter was then brought forward to conclude the Essai, and Voltaire composed a new ‘Conclusion et examen de ce tableau historique’ for the ensemble of his modern history texts, placed at the end of the Précis du siècle de Louis XV. The reworked conclusion to the Essai sheds some of its original pessimism, though invites the reader to share his skeptical vision of history.

Looking back over the publication history of our first seven volumes of the Essai, it seems that we, the publishing team, have also covered a ‘vaste théâtre’. Kick-started by a generous grant from the AHRC, with further financial support from the Fondation Wiener-Anspach, and after eight years’ work by:

  • four general editors,
  • twenty-eight Voltaire specialists, from ten countries, dealing with nine centuries of history,
  • seven preface contributors,
  • three typesetting companies,

and a publishing team of online researchers, bibliographical specialists, translators, indexers, copy-editors, proof-readers, typesetters, printers and distributors… the last volume of chapters has finally been published.

We, too, have taken in the world: our team of editors were based in countries as widespread as Hungary, Spain and the USA; in our research, we drew on special links with eleven libraries worldwide – most notably the National Library of Russia, Saint Petersburg, for illustrations of Voltaire’s handwritten marginalia taken from volumes in his library, as well as for vital descriptions of manuscripts.

Conceived in the 1740s, the Essai was continually reworked by Voltaire throughout his life, with major revisions published in 1753, 1754, 1761, 1768 and 1775. The reproduction of the different readings from these and further editions required the collation of thousands of variants from some sixteen editions and four manuscripts – supplemented with hours of on-screen ‘tagging’ of text to ensure that each of the variants appears at the correct point to correspond with the base text. Hundreds of historiographical sources contemporary to Voltaire were trawled for evidence as to where he had found his material – an enormous task, made easier by the appearance online of an increasing number of works as our project progressed.

As project manager, I can vouch for the team’s sense of achievement – not to say relief – as we reach this landmark point in such a monumental enterprise. ‘Quel sera le fruit de ce travail?’ Perhaps history will tell us.

– Karen Chidwick

[1] Œuvres complètes de Voltaire (Voltaire Foundation, Oxford), vol.26C: chapters 177-197.

Battles on and off the field

The eleventh of May 2015 is the 270th anniversary of the battle of Fontenoy, a great French victory in the War of the Austrian Succession (1740-1748). Voltaire’s official position as royal historiographer allowed him privileged access, for a time, to dispatches sent to Versailles from the battlefields, and he started to write an Histoire de la guerre de 1741 in which the battle of Fontenoy was central. In this he aimed to present a new kind of modern history to his contemporaries [1].

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The Battle of Fontenoy (Praetiriti Fides, Exemplumque Futuri, http://pfef.free.fr/Index.htm)

 

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Part of the work appeared in 1755 in an unauthorised edition, based on a stolen manuscript, rapidly followed by further editions and several English translations in 1756. Voltaire continued to develop the work and in an Avant-propos he makes the point that, in contrast to ancient history, modern history has been largely presented to the public through gazettes and newspapers, which ‘forment presque la seule histoire des changements arrivés de nos jours’ while ‘Il est important à la génération présente d’être informée au juste de ce qui la regarde’ [2]. The avant-propos was not published in Voltaire’s lifetime, as his falling out with the king made authorised publication of this work impossible. Instead the text went through several metamorphoses that were incorporated into the Essai sur les mœurs, and then the Précis du siècle de Louis XV which appeared first as an addendum to Le Siècle de Louis XIV.

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Robert-François Damiens (gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

 

The Précis allowed for a candid view of Louis XV’s reign and reads like a contemporary political account of the period. Indeed, in the Précis Voltaire goes so far as to provide many details of the case against Robert-François Damiens, who had attacked and wounded the king, and the accusations made by this ‘régicide’ against prominent magistrates of the parlement of Paris who, Damiens claimed, had influenced his actions. Voltaire knew that ‘le parlement serait fâché qu’on vît dans l’histoire ce qu’on voit dans le procès verbal’ (D10985, 6 February 1763), but included it nonetheless. The modernity of Voltaire’s views on the need for modern history is summed up by his belief in the importance of transparency: ‘Il est utile de savoir la vérité de ce qui nous regarde, difficile de la démêler, et dangereux de la dire’ [2].

– James Hanrahan, Trinity College Dublin

[1] On this topic see Pierre Force, ‘Voltaire and the necessity of modern history’, Modern Intellectual History, 6, 3 (2009), p.457-484.

[2] Voltaire, Histoire de la Guerre de 1741, ed. by Jacques Maurens (Paris, Garnier, 1971), p.3.

A tale of losing, finding and coming home

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In April of last year we were mourning the loss of our friend and colleague José-Michel Moureaux, whom we remember not only for the impeccable editions that he prepared for the Œuvres complètes de Voltaire (for instance La Défense de mon oncle, the Discours de l’Empereur Julien), but also for his good advice, his unfailing interest in the life of the Voltaire Foundation and his kindness. We still feel his loss most keenly.

In April of this year, working on the chapters of the Essai sur les mœurs concerned with the discovery of the New World, we were in need of Fernand Caussy’s Œuvres inédites de Voltaire, a rare book of which the first volume only was printed just before the outbreak of the First World War (a small 1971 reprint is no longer available). This volume contains the fruits of Caussy’s work in St Petersburg more than a hundred years ago, among them transcriptions made by him of unpublished manuscript fragments in Voltaire’s hand relating to the chapters in the Essai sur les mœurs on the New World and only partially retranscribed by R. Pomeau during his own visit to St Petersburg. Up to now we have made use of the copy in the Bodleian Library, but for detailed work on these particular fragments we needed a copy here at 99 Banbury Road, a copy that we could use intensively – even adding our own marginalia!  We made one last on-line search, and located a copy of the original edition for sale by a small bookseller in the south of France.

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Once the book arrived our need to get on with the work for the Essai was so pressing (this volume, OCV, t.26A, was published last month) that it was several weeks before the volume happened to fall open at the flyleaf, where we found the signature ‘J.-M. Moureaux, 1983’…

José-Michel’s copy was signed as a presentation copy from Fernand Caussy to one of his own colleagues in 1914.  It has at some stage been bound in an institutional binding. We don’t know how it came into José-Michel’s own library, but we are delighted that it has made its way to 99 Banbury Road, and we like to think that José-Michel would have been delighted too.

–JG

Putting a price on slavery: Voltaire and the New World

Voltaire and globeIt is now the mid-sixteenth century, and we have passed the half-way mark in the publication of Voltaire’s Essai sur les mœurs with the appearance this month of our fifth volume of text. In its fascinating central section (chapters 148-54), Voltaire charts the discovery of the New World and the rivalries between the various European powers in the exploitation of its wealth – without losing sight of the moral conflict caused by the parent powers and their depredations in the development of this new economy.

Two hundred and fifty years later, in September this year, it was announced that fourteen Caribbean countries are seeking reparations for the 10-12 million Africans transported to the New World in order to sustain that new economy. With an ongoing desire for justice, The Caribbean Community countries (Caricom) hope to create an inventory of the wrongs suffered, and on the basis of this to demand an apology and reparations from the former colonial powers of Britain, France and the Netherlands (New York Times). Caricom established an official reparations commission in July.

In chapter 152 of his Essai, Voltaire, always with an eye on human suffering, comments on the ‘marchandise humaine’ from the African coasts used to exploit the commodities of the New World: ‘Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du sang d’un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme […] s’ils veulent s’enfuir, on leur coupe une jambe […] Ce commerce n’enrichit point un pays; bien au contraire, il fait périr des hommes.’

W. Burke, An account of the European settlements in America, part 5, ‘The French settlements’ (London, 1758), vol.2, p.[iii-iv]; Voltaire’s copy contains his handwritten notes.

W. Burke, An account of the European settlements in America, part 5, ‘The French settlements’ (London, 1758), vol.2, p.[iii-iv]; Voltaire’s copy contains his handwritten notes.

In October, the Australian-based rights organisation Walk Free released a Global Slavery Index. The International Labour Organisation estimates that in 2013 there are almost 21 million people worldwide who are victims of forced labour.

‘… après cela,’ says Voltaire, ‘nous osons parler du droit des gens.’

Essai sur les mœurs, volume VI, chapters 130-162
OCV, vol.26A, ISBN 978 0 7294 0976 6, publication November 2013

–KC