Il faut se plonger dans l’Essai sur les mœurs

Le titre est trompeur. Le lecteur peut croire que l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations est une brochure rassemblant des réflexions générales sur les diverses façons de vivre et de juger des hommes, comme on en a tant produit au siècle des Philosophes. Il s’agit en réalité du plus gros livre sans doute qu’ait écrit Voltaire, en pas moins de 197 chapitres, et d’une histoire du monde entier assez détaillée, d’ailleurs publiée d’abord sous le titre d’Abrégé de l’histoire universelle. Il a fallu neuf épais volumes à la Voltaire Foundation pour en publier une édition nouvelle dans les Œuvres complètes.

Essai sur les moeurs

OCV, t.21-27: l’ensemble complet de l’Essai, t.I-IX.

Le projet de l’écrivain entre dans ces programmes ambitieux qu’a lancés le Siècle des Lumières pour embrasser l’ensemble des faits ou des connaissances, comme L’Esprit des lois qui cherche à analyser les lois de tous les temps et de tous les pays, comme l’Histoire naturelle de Buffon qui entreprend une description raisonnée de tous les aspects de la nature vivante et inanimée, comme l’Histoire générale des voyages, comme l’Encyclopédie évidemment, rassemblement des connaissances de tous ordres. Voltaire, lui, a l’ambition de présenter et de comprendre l’humanité dans toute son extension géographique et chronologique, en plongeant dans le passé le plus lointain et en allant jusqu’aux événements les plus récents, en ne se bornant pas à l’histoire de l’Europe mais en explorant aussi le passé de l’Amérique et de l’Asie. L’écrivain toutefois est réaliste; il veut voir l’achèvement de son entreprise. Aussi se dispense-t-il de redire, par exemple, l’histoire de la Grèce et de la Rome antiques, si présente dans la mémoire du public cultivé grâce aux enseignements du collège et du théâtre tragique. Et pour l’histoire contemporaine, il a pu se contenter de reprendre le Siècle de Louis XIV, dont les frontières dépassent celles de la France, et le Précis du siècle de Louis XV. La tâche restait immense, et a occupé, sinon accaparé, Voltaire pendant au moins quinze ans, de 1741 à 1756.

Voltaire n’est pas le premier à avoir écrit une histoire universelle. Son œuvre est une réplique critique à celle de Bossuet, qui unifiait et expliquait le cours de l’histoire de l’humanité par le dessein divin du salut. Elle est aussi en concurrence, notamment, avec An Universal History, from the earliest account of time to the present dirigée par G. Sale qui paraît depuis 1736 en anglais et depuis 1742 en traduction française. Mais l’attrait de l’Essai tient à la façon personnelle d’écrire l’histoire qu’a inventée Voltaire. Il a choisi d’être omniprésent dans son récit et dans ses analyses, à la différence des historiens de métier, qui s’effacent derrière leur documentation. Alors qu’ils écrivent pour un public anonyme, Voltaire explique dès le début de son livre qu’il s’adresse à une lectrice de sa connaissance: c’est Mme Du Châtelet, qui n’aimait pas l’histoire et qu’il s’agit de convertir en dégageant les leçons du passé. Mme Du Châtelet meurt avant l’achèvement du livre, mais la fiction d’un texte adressé reste vivante jusqu’au bout.

OCV, t.23, p.283.

L’auteur est présent, commente son récit et sa façon de l’organiser, multiplie les remarques de tous ordres. C’est bien par cette pratique que le livre mérite son titre d’Essai. Elle donne un contenu philosophique continu au texte. Comme on peut s’y attendre, ce contenu philosophique est d’abord marqué par une vive critique du christianisme, qui en souligne les conflits internes et insiste sur les responsabilités du clergé ou de l’intolérance religieuse dans les convulsions politiques et les guerres. Mais ce thème obsessionnel chez Voltaire laisse une large place à des observations de tous ordres qui justifient dans le titre la présence des «mœurs» et des «nations». La couleur du récit est souvent rehaussée par des effets de contraste entre les caractères et les pratiques des différents peuples. Ainsi, au moment de la prise de Constantinople par les Croisés: «Les Grecs avaient souvent prié la Sainte Vierge en assassinant leurs princes. Les Français buvaient, chantaient, caressaient des filles dans la cathédrale en la pillant» (chap.57). Les vues générales foisonnent, et suggèrent une vision d’ensemble de l’histoire des hommes, vision dans l’ensemble pessimiste; ainsi à propos du culte des images: «Enfin cette pratique pieuse dégénéra en abus, comme toutes les choses humaines» (chap.14). Le lecteur, peu à peu, voit se dessiner une «philosophie de l’histoire» voltairienne: la formule servira de titre à un texte finalement placé en tête de l’ouvrage tout entier.

C’est un gros livre dont les dimensions peuvent rebuter le lecteur. Ne nous laissons pas détourner pourtant de ce produit savoureux du génie séducteur de Voltaire. Il n’est pas nécessaire de se plonger dans la succession de si nombreux chapitres. Des titres développés, une récapitulation finale aident à s’orienter dans cette forêt de faits, de guerres, de tableaux, de jugements, de portraits. Chaque chapitre tient en quelques pages, et chaque page est fragmentée en plusieurs paragraphes souvent brefs, faits de phrases simples généralement juxtaposées. Ce livre qui prétend être écrit pour une lectrice rétive cherche sans cesse à alléger l’effort du lecteur, à capter son intérêt pour les grandes comme pour les petites choses. Comme l’écrit Voltaire à propos d’une anecdote sur Tamerlan et ses conquêtes, «il est permis d’égayer ces événements horribles, et de mêler le petit au grand» (chap.88). Il est permis d’égayer, et il est permis d’abréger, ce que ne savent pas faire d’ordinaire les historiens. En cela, l’écrivain signifie et pratique sa souveraineté, qui est celle d’un honnête homme sûr de son jugement, ennemi méprisant des érudits de profession noyés dans les détails. Il conclut ainsi le chapitre 60: «Voilà tout ce qu’il vous convient de savoir des Tartares dans ces temps reculés».

OCV, t.24, p.360.

Car il s’agit de rester entre gens de bonne compagnie, qui ont le loisir de satisfaire leur curiosité pour des mondes et des temps lointains et le droit de tirer de leurs lectures des conséquences pour la société où ils vivent et qu’ils dominent. Voltaire ne cherche pas ici à fonder son prestige sur des découvertes d’archives ou des révélations de l’archéologie. Il se présente comme le compilateur intelligent et critique des historiens qui l’ont précédé. Mais sa supériorité tient à l’activité continuelle de son jugement, qui discute à tort ou à raison leurs affirmations, propose une vision vraisemblable des faits, en tire des leçons sur la nature de l’homme, sur sa constance et sa diversité, sur ce qu’il convient et ne convient pas de faire quand on gouverne, quand on fait et défait les lois, quand on veut développer une grande civilisation ou résister à sa déliquescence. C’est cette conversation d’un esprit brillant avec les voix multiples du passé que nous avons encore plaisir et profit à écouter dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.

Il est question de l’Essai et de la conception voltairienne de l’histoire dans l’article de Robert Darnton récemment publié dans le New York Times.

– Sylvain Menant

La toute première édition critique de l’Essai sur les mœurs, publiée par la Voltaire Foundation, est désormais disponible dans son intégralité avec la publication du volume I, qui comprend l’Introduction générale.

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‘Résumé de toute cette histoire…’: the final chapter of Voltaire’s Essai sur les mœurs

In our final volume of text for the Essai sur les mœurs [1], Voltaire delivers a further catalogue of barbaric anecdotes and atrocities. This brings the various countries of his study up to the seventeenth century and the start of his Siècle de Louis XIV.

Resumé page

Original opening of chapter 211 in 1756, Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, vol.7, p.142.

In his final chapter, 197, ‘Résumé de toute cette histoire jusqu’au temps où commence le beau siècle de Louis XIV’, Voltaire attempts to take stock of this ‘vaste théâtre’ of his world tour, asking: ‘Quel sera le fruit de ce travail? quel profit tirera-t-on de l’histoire?’ In his answer he introduces new issues and arguments: for example, to settle old scores with Montesquieu, spared in the 1756 version, only a year after his death.

Originally written as chapter 211 in 1756, when the Essai and the Siècle formed one work (Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours) and the chapters were numbered consecutively, the slightly differently titled ‘Résumé de toute cette histoire, et point de vue sous lequel on peut la regarder’ had a more pessimistic tone, perhaps because it was written soon after the Lisbon earthquake of 1755. In 1761, the chapter was then brought forward to conclude the Essai, and Voltaire composed a new ‘Conclusion et examen de ce tableau historique’ for the ensemble of his modern history texts, placed at the end of the Précis du siècle de Louis XV. The reworked conclusion to the Essai sheds some of its original pessimism, though invites the reader to share his skeptical vision of history.

Looking back over the publication history of our first seven volumes of the Essai, it seems that we, the publishing team, have also covered a ‘vaste théâtre’. Kick-started by a generous grant from the AHRC, with further financial support from the Fondation Wiener-Anspach, and after eight years’ work by:

  • four general editors,
  • twenty-eight Voltaire specialists, from ten countries, dealing with nine centuries of history,
  • seven preface contributors,
  • three typesetting companies,

and a publishing team of online researchers, bibliographical specialists, translators, indexers, copy-editors, proof-readers, typesetters, printers and distributors… the last volume of chapters has finally been published.

We, too, have taken in the world: our team of editors were based in countries as widespread as Hungary, Spain and the USA; in our research, we drew on special links with eleven libraries worldwide – most notably the National Library of Russia, Saint Petersburg, for illustrations of Voltaire’s handwritten marginalia taken from volumes in his library, as well as for vital descriptions of manuscripts.

Conceived in the 1740s, the Essai was continually reworked by Voltaire throughout his life, with major revisions published in 1753, 1754, 1761, 1768 and 1775. The reproduction of the different readings from these and further editions required the collation of thousands of variants from some sixteen editions and four manuscripts – supplemented with hours of on-screen ‘tagging’ of text to ensure that each of the variants appears at the correct point to correspond with the base text. Hundreds of historiographical sources contemporary to Voltaire were trawled for evidence as to where he had found his material – an enormous task, made easier by the appearance online of an increasing number of works as our project progressed.

As project manager, I can vouch for the team’s sense of achievement – not to say relief – as we reach this landmark point in such a monumental enterprise. ‘Quel sera le fruit de ce travail?’ Perhaps history will tell us.

– Karen Chidwick

[1] Œuvres complètes de Voltaire (Voltaire Foundation, Oxford), vol.26C: chapters 177-197.

Battles on and off the field

The eleventh of May 2015 is the 270th anniversary of the battle of Fontenoy, a great French victory in the War of the Austrian Succession (1740-1748). Voltaire’s official position as royal historiographer allowed him privileged access, for a time, to dispatches sent to Versailles from the battlefields, and he started to write an Histoire de la guerre de 1741 in which the battle of Fontenoy was central. In this he aimed to present a new kind of modern history to his contemporaries [1].

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The Battle of Fontenoy (Praetiriti Fides, Exemplumque Futuri, http://pfef.free.fr/Index.htm)

 

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Part of the work appeared in 1755 in an unauthorised edition, based on a stolen manuscript, rapidly followed by further editions and several English translations in 1756. Voltaire continued to develop the work and in an Avant-propos he makes the point that, in contrast to ancient history, modern history has been largely presented to the public through gazettes and newspapers, which ‘forment presque la seule histoire des changements arrivés de nos jours’ while ‘Il est important à la génération présente d’être informée au juste de ce qui la regarde’ [2]. The avant-propos was not published in Voltaire’s lifetime, as his falling out with the king made authorised publication of this work impossible. Instead the text went through several metamorphoses that were incorporated into the Essai sur les mœurs, and then the Précis du siècle de Louis XV which appeared first as an addendum to Le Siècle de Louis XIV.

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Robert-François Damiens (gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

 

The Précis allowed for a candid view of Louis XV’s reign and reads like a contemporary political account of the period. Indeed, in the Précis Voltaire goes so far as to provide many details of the case against Robert-François Damiens, who had attacked and wounded the king, and the accusations made by this ‘régicide’ against prominent magistrates of the parlement of Paris who, Damiens claimed, had influenced his actions. Voltaire knew that ‘le parlement serait fâché qu’on vît dans l’histoire ce qu’on voit dans le procès verbal’ (D10985, 6 February 1763), but included it nonetheless. The modernity of Voltaire’s views on the need for modern history is summed up by his belief in the importance of transparency: ‘Il est utile de savoir la vérité de ce qui nous regarde, difficile de la démêler, et dangereux de la dire’ [2].

– James Hanrahan, Trinity College Dublin

[1] On this topic see Pierre Force, ‘Voltaire and the necessity of modern history’, Modern Intellectual History, 6, 3 (2009), p.457-484.

[2] Voltaire, Histoire de la Guerre de 1741, ed. by Jacques Maurens (Paris, Garnier, 1971), p.3.

A tale of losing, finding and coming home

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In April of last year we were mourning the loss of our friend and colleague José-Michel Moureaux, whom we remember not only for the impeccable editions that he prepared for the Œuvres complètes de Voltaire (for instance La Défense de mon oncle, the Discours de l’Empereur Julien), but also for his good advice, his unfailing interest in the life of the Voltaire Foundation and his kindness. We still feel his loss most keenly.

In April of this year, working on the chapters of the Essai sur les mœurs concerned with the discovery of the New World, we were in need of Fernand Caussy’s Œuvres inédites de Voltaire, a rare book of which the first volume only was printed just before the outbreak of the First World War (a small 1971 reprint is no longer available). This volume contains the fruits of Caussy’s work in St Petersburg more than a hundred years ago, among them transcriptions made by him of unpublished manuscript fragments in Voltaire’s hand relating to the chapters in the Essai sur les mœurs on the New World and only partially retranscribed by R. Pomeau during his own visit to St Petersburg. Up to now we have made use of the copy in the Bodleian Library, but for detailed work on these particular fragments we needed a copy here at 99 Banbury Road, a copy that we could use intensively – even adding our own marginalia!  We made one last on-line search, and located a copy of the original edition for sale by a small bookseller in the south of France.

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Once the book arrived our need to get on with the work for the Essai was so pressing (this volume, OCV, t.26A, was published last month) that it was several weeks before the volume happened to fall open at the flyleaf, where we found the signature ‘J.-M. Moureaux, 1983’…

José-Michel’s copy was signed as a presentation copy from Fernand Caussy to one of his own colleagues in 1914.  It has at some stage been bound in an institutional binding. We don’t know how it came into José-Michel’s own library, but we are delighted that it has made its way to 99 Banbury Road, and we like to think that José-Michel would have been delighted too.

–JG

Putting a price on slavery: Voltaire and the New World

Voltaire and globeIt is now the mid-sixteenth century, and we have passed the half-way mark in the publication of Voltaire’s Essai sur les mœurs with the appearance this month of our fifth volume of text. In its fascinating central section (chapters 148-54), Voltaire charts the discovery of the New World and the rivalries between the various European powers in the exploitation of its wealth – without losing sight of the moral conflict caused by the parent powers and their depredations in the development of this new economy.

Two hundred and fifty years later, in September this year, it was announced that fourteen Caribbean countries are seeking reparations for the 10-12 million Africans transported to the New World in order to sustain that new economy. With an ongoing desire for justice, The Caribbean Community countries (Caricom) hope to create an inventory of the wrongs suffered, and on the basis of this to demand an apology and reparations from the former colonial powers of Britain, France and the Netherlands (New York Times). Caricom established an official reparations commission in July.

In chapter 152 of his Essai, Voltaire, always with an eye on human suffering, comments on the ‘marchandise humaine’ from the African coasts used to exploit the commodities of the New World: ‘Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du sang d’un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme […] s’ils veulent s’enfuir, on leur coupe une jambe […] Ce commerce n’enrichit point un pays; bien au contraire, il fait périr des hommes.’

W. Burke, An account of the European settlements in America, part 5, ‘The French settlements’ (London, 1758), vol.2, p.[iii-iv]; Voltaire’s copy contains his handwritten notes.

W. Burke, An account of the European settlements in America, part 5, ‘The French settlements’ (London, 1758), vol.2, p.[iii-iv]; Voltaire’s copy contains his handwritten notes.

In October, the Australian-based rights organisation Walk Free released a Global Slavery Index. The International Labour Organisation estimates that in 2013 there are almost 21 million people worldwide who are victims of forced labour.

‘… après cela,’ says Voltaire, ‘nous osons parler du droit des gens.’

Essai sur les mœurs, volume VI, chapters 130-162
OCV, vol.26A, ISBN 978 0 7294 0976 6, publication November 2013

–KC