Les Nouveaux Mélanges : recette d’une bonne capilotade, façon Voltaire

CAPILOTADE. s. f. Sorte de ragoût fait de plusieurs morceaux de viandes déjà cuites. Bonne capilotade. Faire une capilotade des restes de perdrix, de poulets.

On dit proverbialement et figurément, Mettre quelqu’un en capilotade, pour dire, Médire de quelqu’un sans aucun ménagement, le déchirer, le mettre en pièces par des médisances outrées.

Dictionnaire de l’Académie française, éd. 1762.
Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765)

Page de titre des Nouveaux Mélanges, 3e partie (1765).

Prenez des échanges dialogués, qui tiennent à la fois du conte, de la scène isolée et du dialogue philosophique, ajoutez des fragments, une anecdote, des facéties. Salez, poivrez  généreusement. Vous obtiendrez un ensemble de ‘petits chapitres’ narratifs, argumentatifs et  on s’en doute  polémiques. C’est ainsi que le tome 60A des Œuvres complètes de Voltaire rassemble, sous le titre de Nouveaux Mélanges, une trentaine de textes brefs, très majoritairement en prose, parfois en vers, publiés ou republiés en 1765: ils offrent l’agrément de la variété et le charme des écrits ‘courts et salés’ mitonnés dans l’intarissable officine de Ferney. Le plat a du goût, et il est nourrissant.

Par delà la diversité des sujets et des formes, cet ensemble aborde en effet des questions qui se rattachent à trois au moins des préoccupations majeures de Voltaire depuis le début des années 1760: les affaires judiciaires (Calas, Sirven et bientôt La Barre), la campagne incessante menée contre l’Infâme, l’implication du ‘patriarche’ dans les troubles politiques qui agitent la République de Genève. Les textes réunis dans ce volume bénéficient en outre de l’unité éditoriale que leur confère leur parution dans la ‘troisième partie’ des Nouveaux Mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc. etc., recueil publié par les frères Cramer avec le concours de Voltaire.

Les questions abordées ne sont donc pas foncièrement nouvelles: ces textes présentent, on le voit, des enjeux, notamment idéologiques, qui rejoignent ceux d’œuvres réputées ‘majeures’, publiées, rééditées ou remises en chantier à la même époque  le Dictionnaire philosophique, La Philosophie de l’histoire qui servira dans les années suivantes d’‘Introduction’ à l’Essai sur les mœurs. En production, tel trait, tel argument, tel exemple avancé dans l’un de ces ‘rogatons’ sert peut-être à compléter tel passage de l’une de ces œuvres, à moins que ces nouveautés, qui constituent les variantes introduites dans les moutures récentes de ces œuvres, ne constituent le noyau à partir duquel s’organise la matière du rogaton. En réception, redire avec des variations, c’est veiller, dans ces années de lutte, à la plus large diffusion possible des idées, à une forme de saturation de l’espace public dans laquelle Voltaire est passé maître. De nos jours, la recette fonctionne toujours: le connaisseur des ‘grandes’ œuvres, sensible au rappel d’une touche ou d’un morceau, apprécie les vertus digestives de ces petits textes; pour l’amateur et le curieux, ces derniers peuvent aussi servir d’apéritif préparant à la consommation des premières. En somme, les ‘petits chapitres’ se dégustent en entrée ou en dessert, de part et d’autre des plats de résistance qui les accompagnent, les mauvais convives dussent-ils se plaindre d’indigestion lorsque les mêmes mets  ou presque  leur sont trop fréquemment servis.

Le lecteur gourmand peut enfin s’intéresser à la manière dont Voltaire confectionne ce qu’il appelle fréquemment ses ‘petits pâtés’ et ses ‘ragoûts’, et, au-delà d’un art consommé d’accommoder les restes, chercher à percer celui de mettre les petits plats dans les grands  autrement dit s’interroger sur le statut de ces sous-ensembles que sont les ‘mélanges’ dans l’architecture globale de ‘collections complètes’ qui, du vivant de Voltaire, ne le restent jamais longtemps. L’existence de ces ‘mélanges’ questionne enfin l’actuelle collection, censément définitive, des Œuvres complètes, dont le principe de classement chronologique des textes exclut les regroupements génériques adoptés jusque-là. L’architecture de ce volume, tout comme celle du tome 45B (Mélanges de 1756) publié en 2010, montre que la catégorie accueillante des ‘mélanges’ constitue encore, faute de mieux, un principe efficace de regroupement des écrits fugitifs.

– Olivier Ferret

 

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L’Ingénu and Electronic Enlightenment

Title page of the first edition of L’Ingénu.

Title page of the first edition of L’Ingénu.

Electronic Enlightenment (EE), an online collection of edited correspondence from the early modern period, has been an invaluable resource for me as a first-year modern languages student at Durham University. As part of the Reading French Literature module I have been studying my first work by Voltaire, the satirical novella L’Ingénu, and have used EE to explore Voltaire’s correspondence, pursuing my intuitive hunches about this text as well as finding out more about the context in which it was written.

Religion struck me as one of the main topics of discussion in L’Ingénu. In reading letters to and from Voltaire on EE, I began to better appreciate the extent of religious contention in eighteenth-century France. The theory of Creation is referenced in a seemingly poignant moment at the end of chapter 13, where l’Ingénu is touched by the sight of a beautiful woman: ‘il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.’ However, shortly after this assertion, Voltaire writes, ‘C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Etre infini et suprême de dire: Il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée.’ Here the use of irony and of different narrative voices points to the value of turning to Voltaire’s correspondence, as this is an external source which may be used to compare Voltaire’s voice as a narrator with his supposedly real voice when in communication with his peers. Voltaire’s particular form of expression means that the reader can never be quite sure as to where his personal opinion lies. This is confirmed through a study of his correspondence, where we see him playing with different voices.

Letters from figures such as Jean Le Rond d’Alembert piqued my curiosity to read about religious policy in contemporary society. D’Alembert remarks about religious tensions and debate in France, ‘la censure de la Sorbonne contenait douze à quinze pages contre la Tolérance’ (14 August 1767). This source of ‘unofficial’ discourse between the two men corresponding in a personal capacity is useful in gauging a contemporary reaction to the public discourse and politics of the time and the context in which Voltaire wrote.

Image from L'Ingénu.

‘Le Huron tout nu dans la rivière, attendant qu’on l’y vienne baptiser’, in Le Huron, ou l’Ingénu, histoire véritable, fromRomans et Contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), vol.2, p.234. Image BnF/Gallica.

Without this letter, I would not have started to explore so keenly this facet of eighteenth-century society. Similar religious contention is revealed in Voltaire’s letter to Etienne Noël Damilaville, as he makes reference to the significance of truth and tolerance in religious debate: ‘Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la vérité et la tolérance’ (1 March 1765). The case of Jean Calas serves as an illustration of Voltaire’s discussion of religious intolerance. It prompted me to look further into the Calas story, and to learn about the inferior position of Protestants in France at the time.

This has influenced my reading of L’Ingénu, since it supported the idea that the protagonist was regarded as such a social outsider because of the uniformity and strictness with which Catholicism dominated. From reading Voltaire’s letters, we can acknowledge the position of the author. It is clear that he advocated religious freedom, and sought to denounce the Catholic Church, since he poses assertive questions such as: ‘comment obtenir justice? comment s’aller remettre en prison dans sa patrie où la moitié du peuple dit encore que le meurtre de Calas était juste?’ (1 March 1765).

Finally, reading a distinct form of material such as Voltaire’s letters, instead of solely his published writings, has made me consider the impact of the public and the motivation behind authorship. Much more assertive opinions regarding theological inclination are expressed in the evidently intimate, more personal letters than in Voltaire’s stories, and the subtlety of his opinions appears clearer when the richness of the correspondence in EE is taken into account.

– Hannah Hawken