Enfin Moland vint ou comment reprendre le flambeau

La première partie de cette notice, ‘Moland avant Voltaire’, peut se lire ici.

2. Moland et Voltaire

Portrait de Louis Moland dans H. Carnoy, Dictionnaire biographique des hommes du Nord, I. Les contemporains (Paris, 1894), p.134. (artiste inconnu)

Commençons par dire qu’en l’état présent de nos connaissances nous ne savons rien de concret concernant la genèse de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire, ni si Moland lui-même en était l’initiateur. Le prospectus initial, qui annonce une édition d’environ quarante-cinq volumes in-8o cavalier, attire surtout l’attention du lecteur sur le fait que ‘Ceux qui voulaient placer les Œuvres de Voltaire à côté des belles éditions de nos grands écrivains, qui se multiplient de toutes parts, ne trouvaient aucune édition qui pût les satisfaire. C’est cette lacune que nous entreprenons de combler.’ D’une part, il se peut que les Garnier aient tout simplement subodoré un créneau béant dans un marché lucratif; d’autre part – cas de figure peut-être plus probable – il se peut que Moland ait plaidé la cause d’une édition selon ses propres critères d’excellence qui pût en effet profiter des résultats des recherches entreprises – sur une période d’une quarantaine d’années – depuis l’époque de l’édition Beuchot. Ce même prospectus pourrait très bien porter la trace de sa propre plume: ‘Publiée sous la direction de M. Louis Moland, la nouvelle édition de Voltaire [présentée en tête du prospectus comme étant ‘conforme pour le texte à l’édition de Beuchot’] sera la plus complète de toutes, celle qui présentera un plus remarquable ensemble de notices, de commentaires et de travaux accessoires: études biographiques et bibliographiques, table générale analytique, enfin ce que les lecteurs sont accoutumés de trouver dans nos grandes éditions modernes. Le nom de l’éditeur si considéré des Œuvres de Molière, de La Fontaine, de Racine, de Rabelais, etc., suffit à garantir que notre édition ne laissera rien à désirer sous le rapport littéraire.’

Le nom de Beuchot dans ce contexte, comme inspirateur, n’a rien d’étonnant: de toutes les éditions de Voltaire, parues depuis la grande édition de Kehl, il n’y avait que la sienne qui pût satisfaire un critique comme Moland dont les préférences éditoriales étaient évidemment panoramiques. Si pour les uns, intellectuellement ou culturellement peu exigeants, les 72 volumes de Beuchot étaient un capharnaüm indigeste, pour d’autres – dont évidemment Moland – ils constituaient un véritable coffre aux trésors. Son édition à lui sera donc, qu’il l’ait dit ouvertement ou non, un hommage à un éditeur dont il admirait l’engagement indéfectible, et qu’il tenait à mettre à jour de la manière la plus efficace possible. L’édition de base sera donc celle de Beuchot, complétée de diverses manières par un Moland que l’on peut qualifier de disciple.

Voltaire. (estampe: Gallica, BnF)

A comparer les deux, nous ne discernons que peu d’innovations du côté de celui qui reprend un flambeau si brillamment porté en 1828-1833, car même si Moland arrive à ajouter au dossier Voltaire de nombreuses pièces inédites aussi importantes qu’éclairantes, même s’il arrive à ajouter par-ci par-là (au niveau des variantes et des notes) des compléments d’information essentiels, même s’il arrive à rédiger lui-même des introductions liminaires à une multitude de textes de toutes sortes, il ne s’écartera nullement de la marche de son modèle. Bref, il ne fait que l’actualiser de manière intelligente tout en y mettant son sceau personnel.

Comment illustrer cette affirmation? Elle se recommande à nous, comme un phénomène incontournable, dès le premier tome chez l’un comme chez l’autre. Dans sa Préface générale (t.1, p.[i]-xxxviii), Beuchot, conscient du fait que son édition à lui est infiniment plus scientifique que celles qui l’ont précédée, en conclut qu’elle sera donc infiniment plus utile qu’elles. Il s’applique donc, à l’exclusion de toute autre considération, à la situer comme l’apogée d’une longue lignée d’éditions de toutes sortes (dont évidemment il nous propose l’historique circonstanciée) et non point à nous proposer une explication raisonnée des dispositions internes de la sienne. Il nous propose comme qui dirait une explication éclatée: ‘comme j’ai mis, en tête de chaque division ou de chaque ouvrage ou opuscule, des préfaces ou notes, dans lesquelles je donne les explications que j’ai jugées nécessaires, je n’ai point à en parler ici’ (t.1, p.xxxi-xxxii). Les raison de son classement des parties intégrantes des Œuvres complètes ne sont donc pas immédiatement évidents. Moland, par contre, dans sa propre Préface générale (t.1, p.[i]-vii) tient d’emblée à donner, comme entrée en matière, ‘quelques explications sur le plan et sur l’économie de cette nouvelle édition […], tel est l’objet de cette préface’ (t.1, p.[i]). Dans dix paragraphes qui se tiennent, il définit et justifie ce qu’on peut appeler l’architecture interne de l’édition, laquelle n’est à tout prendre qu’un véhicule à proposer (quoique grossièrement) une présentation chronologique de la production voltairienne … aveu que fait Moland, de manière à éviter la controverse, en écrivant dans son Introduction au théâtre de Voltaire (t.2, p.[i]): ‘La présente édition commence, conformément à un usage traditionnel, par le théâtre. Cet usage ne tient aucunement, comme on l’a dit, à l’espèce de préséance qu’on accordait à la poésie sur la prose. Mais c’est qu’il est bon que, dans la suite des œuvres complètes, l’auteur apparaisse successivement tel qu’il s’est montré à ses contemporains, et que l’on assiste autant que possible au développement graduel de son esprit. […] Sous quel aspect se révèle d’abord Voltaire? Il se révèle d’abord comme poète dramatique et comme poète épique’ (p.[i]). D’où, par la suite, apparemment selon les avatars successifs de son personnage (mais en même temps selon une échelle de valeurs esthétiques bien connue, propre à ne pas froisser les tenants de l’école néo-classique), son classement ‘logique’ (Préface générale, p.ii-iii) en tant qu’historien, philosophe, romancier, nouvelliste et conteur, pour aboutir enfin à l’auteur des pamphlets qu’il nommait lui-même ses ‘élucubrations’, ‘petits pâtés chauds’, ‘rogatons’ ou ‘fromages’. C’est ainsi que Moland, à la différence de Beuchot, se met immédiatement au diapason de son lecteur qui est avide de comprendre quel est le ‘fil d’Ariane’ qui doit le mener à une meilleure compréhension de l’auteur et non moins à cette confiance indispensable qui doit s’instaurer entre éditeur et lecteur.

Or si, toutefois, j’ai plus haut caractérisé Moland de disciple de Beuchot, c’est que je m’intéresse tout particulièrement à certaines innovations vraiment révolutionnaires, faites par ce dernier, qui devaient être entérinées de tout cœur par ce premier. Comment, en effet, en tant que membre de l’équipe éditoriale que je suis, recruté il y a bien longtemps par Theodore Besterman pour aider à échafauder une édition à la fois synchronique et diachronique, présentée comme inédite, pouvais-je rester insensible devant une telle approche, évidemment inattendue, chez un éditeur du XIXe siècle? La présentation de textes de manière chronologique n’était en aucune façon pour Beuchot terra incognita. En vérité il s’y aventura délibérément quand il jugeait le procédé utile et éclairant. S’intéressant depuis longtemps aux éditions modernes de Voltaire (voir sa Préface générale, t.1, p.[i]-xxxviii), il n’ignorait pas que, dans l’édition Dalibon (1824-1832), Jean Clogenson avait décidé de classer toutes les lettres de Voltaire (LXVIII-XCV) de façon chronologique, ‘sans distinction des personnes à qui ou par qui elles sont écrites, c’est-à-dire sans les subdivisions de correspondances particulières établies dans les éditions de Kehl, et conservées depuis’ (t.1, p.xxvi et xxxi). Disposition qu’il adopta lui-même quelques années plus tard dans sa propre édition (LI-LXX).

Theodore Deodatus Nathaniel Besterman (1904-1976). (Studio Harcourt, Paris)

Mais Beuchot ne s’arrêta pas là. Il décida d’extrapoler cette méthodologie vers une multitude d’autres écrits qu’il intitule Mélanges (XXXVII-L). Si, dans sa Préface du volume 37, il annonce tout simplement la publication de cette masse par ordre chronologique, ce n’est que dans sa Préface générale qu’il s’en était expliqué: les sections discrètes, intitulées dans les éditions de Kehl et leurs imitations Mélanges historiques, Politique et Législation, Philosophie, Physique Dialogues, Facéties, Mélanges littéraires, devaient être classées ‘sous le titre de Mélanges, dans l’ordre chronologique, sans distinction de genre ni de matière’. Et de se justifier: ‘La classification que j’ai adoptée fait suivre au lecteur la marche de l’esprit de Voltaire. En commençant l’édition, je craignais d’être obligé de justifier longuement cette disposition; cela est superflu aujourd’hui, qu’elle a eu la sanction d’un grand nombre de personnes’ (t.1, p.xxxi). Non pas contre toute attente, Moland reprit le flambeau: ‘L’ordre chronologique donne seul une idée juste des travaux de cette existence extraordinaire, de leur multiplicité et de leur variété. […] C’est en mettant chaque œuvre à sa date qu’on permet au lecteur de se rendre compte à peu près de la marche suivie par le chef des philosophes, de voir ses prudents détours, ses diversions habiles, de deviner sa tactique […]. L’intérêt de certains morceaux augmente ainsi par juxtaposition et par contraste’ (t.1, p.iii). La seule différence que l’on puisse remarquer entre les deux érudits, ce sont des différences d’opinion sur la date de composition de tel ou tel écrit, car l’ordre de leurs tables chronologiques de la totalité des écrits de Voltaire (Beuchot, t.70, p.498-519; Moland, t.1, p.525-42), reflète l’ordre de leur publication de part et d’autre. Mais c’est l’existence même de ces tables qui autorise une question capitale: serait-on, par voie de conséquence, en droit de soupçonner qu’ils auraient pu découvrir, bien avant William Barber et Owen Taylor, les vertus d’une édition des Œuvres complètes entièrement chronologique?

L’Inspiration de l’artiste (c.1761-1773), par Jean-Honoré Fragonard. (The Metropolitan Museum of Art)

M’étant penché sur les travaux de Moland, j’admire sa constante fidélité à une conception très ardue de son rôle d’éditeur et d’érudit. Mais il y a un autre aspect de son portrait qui séduit sur le plan humain: c’est sa générosité d’esprit. Déjà le 13 juillet 1863, Sainte-Beuve lui reconnaissait la même qualité. Répétons-en l’essentiel: ‘M. Moland est […] le contraire de ces critiques dédaigneux qui incorporent et s’approprient sur le sujet qu’ils traitent tout ce qu’ils rencontrent et évitent de nommer leurs devanciers [et] dont le premier soin est de lever après eux l’échelle par laquelle ils sont montés’ (Nouveaux Lundis, t.5, p.274-75). En rendant constamment hommage aux efforts et aux découvertes de ses devanciers et de ses contemporains, qu’il nomme chaque fois sans faute, il prouve à l’évidence, quant à moi, qu’il était conscient du fait que le monument à Voltaire qu’il érigeait en 52 volumes était le fruit d’un travail collaboratif. En quoi n’est-il pas notre semblable et notre frère? Car, arrivés enfin au terme de tous les efforts consentis depuis cinquante ans pour donner vie à cette édition qui concrétise le rêve de Theodore Besterman, il me semble que, dignes successeurs de Moland, nous avons tous à notre tour érigé un monument, non seulement à l’érudition la plus pointue, mais aussi aux ressources inépuisables du travail en équipe qui a été bien mené et bien encadré.

John Renwick, Professeur émérite, University of Edinburgh

Enfin Moland vint ou comment reprendre le flambeau

1. Moland avant Voltaire

Louis-Emile-Dieudonné Moland (1824-1899) ne fut nullement destiné à devenir le troisième volet de ce triptyque si bien connu des dix-huitiémistes: Kehl, Beuchot, Moland. Son père, descendant d’une famille de magistrats, juge au tribunal de Saint-Omer, entendait qu’il suive la même carrière. Ses études au lycée de Douai terminées, il monta donc à Paris pour y faire son Droit. Reçu licencié en août 1846, il prêta serment comme avocat à la Cour d’Appel de Paris (26 novembre 1846), fit même son stage … puis se désintéressa totalement de la carrière qu’on avait voulu lui imposer. L’attrait des recherches historiques et de la composition littéraire s’était avéré irrésistible.

Louis Moland

Portrait de Louis Moland dans H. Carnoy, Dictionnaire biographique des hommes du Nord, I. Les contemporains (Paris, 1894), p.134. (Artiste inconnu)

De 1851 à 1862, il devait en fait se faire avantageusement connaître comme spécialiste … du Moyen Age (témoins, par exemple, Peuple et roi au XIIIe siècle, 1851; Nouvelles françaises en prose du XIIIe siècle, 1856; Nouvelles françaises en prose du XIVe siècle, 1858; Origines littéraires de la France, 1862). Fait digne de remarque: c’est l’illustre critique Sainte-Beuve qui, dès 1861, avait porté des jugements remarquables sur ses talents de critique dans l’introduction qu’il rédigea pour Les Poëtes français. Recueil des chefs-d’œuvre de la poésie française depuis les origines jusqu’à nos jours (Paris, Gide, 1861-1863, 4 vols). Confronté aux nombreuses notices que Moland avait rédigées pour les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, il ne lésina pas sur ses louanges. Ayant évoqué ‘la plume docte et sûre de M. Moland’, il poursuit sur sa lancée en ajoutant: ‘Ses exposés précis, lumineux, sont plus que des notices: ce sont d’excellents chapitres d’une histoire littéraire qui est encore toute neuve’ (t.1, p.x). Quoique le médiéviste ait eu pour compagnons dans la confection de ce volume Anatole de Montaiglon et Charles d’Héricault, il est évident que Sainte-Beuve lui attribuait (avec raison) la part du lion. Voilà pourquoi le jugement suivant est particulièrement éloquent: ‘Il s’est créé depuis une douzaine d’années une jeune école d’érudits laborieux, appliqués, ardents, enthousiastes, qui se sont mis à fouiller, à défricher tous les cantons de notre ancienne littérature, à en creuser tous les replis, à rentrer jusque dans les portions les plus explorées et censées les plus connues, pour en extraire les moindres filons non encore exploités. Cette jeune école de travailleurs, plus épris de l’étude et de l’honneur que du profit, s’était groupée autour de l’estimable éditeur M. Jannet, dont la Bibliothèque elzévirienne restera comme un monument de cet effort de régénération littéraire érudite’ (p.x-xi).

Louis Moland, Origines littéraires de la France

Louis Moland, Origines littéraires de la France. (University of Michigan)

Or, ce fut en 1862, malgré ce succès indéniable, que Moland décida de changer de cap, faisant publier chez Garnier Frères (1863) les deux premiers volumes des Œuvres complètes de Molière dans une nouvelle édition revue, annotée et précédée d’une introduction. C’est pour la deuxième fois que le public français assista à l’apparition d’un éditeur de textes talentueux. Entre-temps Sainte-Beuve n’avait pas changé d’avis. Séance tenante, dans ses Nouveaux Lundis, l’illustre critique détecta de nouveau chez lui, le lundi 13 juillet 1863, une originalité certaine doublée de talents et de qualités entièrement humains. Ecoutons-le: ‘Non content d’une large et riche Introduction, qui se poursuit et se renouvelle même en tête du second volume par une Etude sur la troupe de Molière, M. Moland fait précéder chaque comédie d’une Notice préliminaire, et il accompagne le texte de remarques de langue, de grammaire ou de goût, et de notes explicatives. Il s’est fait une règle fort sage, de ne jamais critiquer ni discuter les opinions des commentateurs qui l’ont précédé; cela irait trop loin: “Lorsqu’ils commettent des erreurs, dit-il, il suffit de les passer sous silence: lorsqu’ils ont bien exprimé une réflexion juste, nous nous en emparons.” Il s’en empare donc, mais en rapportant à chacun ce qui lui est dû. M. Moland est, en effet, le contraire de ces critiques dédaigneux qui incorporent et s’approprient sur le sujet qu’ils traitent tout ce qu’ils rencontrent et évitent de nommer leurs devanciers; qui affectent d’être de tout temps investis d’une science infuse et plénière, ne reconnaissant la devoir à personne […]. Lui, il ne s’arroge rien d’emblée; il est graduel pour ainsi dire, et laisse subsister les traces; il tient compte de tous ceux qui l’ont précédé et aidé; il les nomme, il les cite pour quelques phrases caractéristiques; il est plutôt trop indulgent pour quelques-uns. Enfin sa critique éclectique, au meilleur sens du mot, fait un choix dans tous les travaux antérieurs et y ajoute non seulement par la liaison qu’il établit entre eux, mais par des considérations justes et des aperçus fins qui ne sont qu’à lui’ (p.274-75). On y trouve déjà l’homme estimable qui, quatorze ans plus tard, se mettra à éditer Voltaire.

Mais évidemment, en 1863, son ‘apprentissage’ en tant qu’éditeur d’auteurs modernes n’est pas encore arrivé à son terme. Il a l’air d’ailleurs de se cantonner de préférence dans des époques qui ne sont pas celles des Lumières. En compagnie de Charles d’Héricault, il se lança dans une nouvelle aventure éditoriale avec La France guerrière, récits historiques d’après les chroniques et les mémoires de chaque siècle (1868, 1873, 1878, 1878-1885) mais où les éditeurs n’ont apparemment pas laissé leurs griffes. Le seul détail de l’Avant-propos, auquel il manque d’ailleurs une ou des signatures, et qui ait attiré mon attention, est le dédain – dédain typiquement Voltairien – réservé aux récits de bataille où foisonnent les vaines descriptions des mouvements de troupe et des détails d’une stratégie monotone. Exactement comme Voltaire ces deux auteurs, dont principalement peut-être Moland lui-même, adoptent une autre approche: ‘Il en est tout autrement, lorsqu’on voit les hommes dans l’action, avec les sentiments qui les animent, avec les mobiles et les passions qui les poussent, avec les formes successives que revêt, pour ainsi dire, l’héroïsme individuel ou collectif’ (p.ii).

Restant toujours bien loin du siècle de Voltaire, il s’était tourné en parallèle vers Brantôme dont il édita (1868) les Vies des dames illustres. Si l’introduction qu’il y signa (p.[i]-xxxviii) est frappée au coin de l’homme cultivé, versé dans l’histoire littéraire de France, nous ne pouvons réserver à ses notes explicatives, ou à son appareil critique, qu’un accueil moins positif: on y trouve un minimum d’éclaircissements de différentes sortes, parfois lapidaires et banales, moins souvent franchement utiles. Mais en gros l’impression qu’il nous laisse est celle d’une édition faite (peut-être selon les vœux des Frères Garnier), non pas pour des érudits, mais pour des honnêtes hommes. En somme, on dirait que – pour un critique capable de prestations beaucoup plus impressionnantes – cette édition représentait sans doute une commande qui ne l’intéressait que médiocrement. Par contre, il est évident que Moland redevenait pleinement lui-même quand il se trouvait à proximité du Moyen Age: ainsi son édition des Œuvres de Rabelais (1873, 2 vol.), qui avait mérité tous ses soins, est le comble de l’érudition: textes collationnés sur les éditions originales; vie de l’auteur d’après les documents les plus récemment découverts; le tout assorti de notes savantes.

Œuvres de Rabelais, éd. Moland

Œuvres de Rabelais, éd. Moland, Le Quart Livre, illustration de Gustave Doré. (Bibliothèque nationale de France)

A la maison Garnier Frères, il est évident que Louis Moland était un collaborateur fort estimé. Précédant de peu son Rabelais, il avait entrepris une édition des Œuvres oratoires de Bossuet (1872, 4 vol.), la présentant au public comme une ‘nouvelle édition […] améliorée et enrichie à l’aide des travaux les plus récents sur Bossuet et ses ouvrages’. Et de préciser qu’il s’agissait d’une ‘édition purgée des erreurs graves et des altérations importantes qui y ont été signalées’ car ‘il s’agissait de concilier le respect plus profond du texte de l’auteur et la fidélité plus scrupuleuse qu’on réclame’. Si donc, la plupart du temps – quand l’auteur l’intéressait – Moland était capable d’adopter les mêmes scrupuleuses approches critiques, assorties d’introductions et de commentaires totalement appropriés aux genres dont il s’agissait (voir, par exemple, les Œuvres complètes de La Fontaine, 1872-1876, 7 vol.), il faut néanmoins reconnaître que d’autres auteurs semblent l’avoir intéressé beaucoup moins, ne méritant que le minimum d’attention. Obéissait-il à une certaine idée bien arrêtée quant à la valeur individuelle de toute une gamme de littérateurs français? Y aurait-il eu chez lui un ordre hiérarchique ou même un ordre de préférences individuelles? Ou obéissait-il tout bonnement à des consignes imposées intra muros? Ce qui m’a frappé, c’est la longueur quasi-invariable de ses notices, préfaces ou introductions dans les ouvrages suivants: Œuvres complètes de Beaumarchais (1874, xvi pages), Œuvres poétiques de Malherbe (1874, viii pages), Théâtre choisi de Marivaux (1875, viii pages), Théâtre de Regnard (1876, xvi pages). Les quatre ouvrages sont d’ailleurs remarquables par leur absence d’interventions éditoriales.

Contes de La Fontaine, éd. Louis Moland

Contes de La Fontaine, éd. Louis Moland (Paris, Garnier, s.d.).

Malgré cette incertitude, toujours est-il que nous arrivons, grâce à un rapide survol de l’ensemble, à définir les caractéristiques de cet éditeur qui s’est vite fait une réputation enviable. Parlons de cette dernière: dès son apparition dans le monde des lettres, il mérita de la part d’Ernest Prarond (De Quelques écrivains nouveaux, Paris, 1852, p.123-30) un accueil chaleureux. En 1861 et puis en 1863, Sainte-Beuve, qui était difficile à contenter, n’avait pas été avare d’éloges sur ses talents de novateur et d’homme de goût. En 1865, à la mort de Joseph-Victor Le Clerc, la Maison Garnier Frères n’hésita pas à faire appel à ses compétences reconnues: ‘La mort de l’honorable savant nous a forcés de confier ce soin [celui de continuer la publication des Essais de Montaigne] à un autre collaborateur. Nous ne pouvions mieux nous adresser qu’à l’écrivain distingué dont le beau travail sur Molière a si bien démontré la compétence en matière de goût et de bonne érudition. M. Louis Moland a bien voulu, sur notre demande, accepter cette tâche’ (Avis des éditeurs, en tête du t.4, 1866). En 1873, la mort de l’académicien Saint-Marc Girardin voulut à son tour que les mêmes éditeurs aient songé à lui confier, dès le tome 3, la continuation de l’édition de Racine (tomes 3-8). Ce sont là des appréciations éloquentes qui trouvaient constamment écho dans la presse, que ce soit en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Ce qui séduisait surtout ces publics cultivés, ce fut la nature exhaustive de son exégèse, sa volonté de proposer un texte de base irréprochable, de profiter des travaux de ses prédécesseurs sans jamais leur voler leur bien, sa volonté enfin de combler des carences et de mettre à profit les découvertes les plus récentes. Ainsi armé, Moland était tout indiqué pour éditer les Œuvres complètes de Voltaire que la Maison Garnier Frères songeait à faire paraître dès 1877.

John Renwick, Professeur émérite, University of Edinburgh

La suite, ‘Moland et Voltaire’, sera publiée dans ce blog en avril.

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles’

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles, donne pouvoir à qui voudra de m’acheter la terre qu’il voudra, pour le prix qu’il voudra, où je vivrai tant qu’il voudra, comme il voudra, avec qui il voudra. Fait où il lui plaît. V.’ Ce court texte, résultat sans doute d’une plaisanterie dont les circonstances nous sont malheureusement inconnues, est l’un des morceaux rassemblés dans le volume de Fragments divers qui clôt la partie littéraire des Œuvres complètes de Voltaire (la correspondance, les marginalia et les textes attribués suivent). Le manuscrit de cette procuration fictive, éditée par John Renwick dans ce tome 84 des Œuvres complètes, est effectivement une bribe issue de la plume du grand écrivain qu’il aurait lui-même probablement qualifiée d’‘écrit inutile’. Qu’aurait-il pensé du volume qui vient de paraître?

OCV t.84, Fragments divers

Le tome 84, Fragments divers, daté ‘2020’, prend sa place à côté du tome 85, l’un des premiers volumes à paraître sous la direction de Th. Besterman en 1968.

Un fragment est considéré comme une chose rare et précieuse, le plus souvent incomplète, qui nous est parvenue d’un passé proche ou lointain. Sa survie doit souvent quelque chose au hasard. Voltaire emploie le mot dans ce sens, par exemple dans Dieu et les hommes (1769):

‘Les Juifs avaient une telle passion pour le merveilleux que lorsque leurs vainqueurs leur permirent de retourner à Jérusalem, ils s’avisèrent de composer une histoire de Moïse encore plus fabuleuse que celle qui a obtenu le titre de canonique. Nous en avons un fragment assez considérable traduit par le savant Gilbert Gaumin, dédié au cardinal de Bérule. Voici les principales aventures rapportées dans ce fragment aussi singulier que peu connu. …’ (Chapitre 24, OCV, t.69, p.385)

Ou encore, dans le Commentaire historique (1776):

‘Le fameux comte de Bonneval devenu pacha turc, et qu’il [Voltaire] avait vu autrefois chez M. le grand prieur de Vendôme, lui écrivait alors de Constantinople, et fut en correspondance avec lui pendant quelque temps. On n’a retrouvé de ce commerce épistolaire qu’un seul fragment que nous transcrivons. …’ (OCV, t.78C, p.42-43)

Cependant, Voltaire aurait-il vu ses propres fragments du même œil? Car il a beau être l’auteur prolifique que l’on sait, les fragments n’en demeurent pas moins précieux, même s’il aurait sans doute été horrifié de voir publier une édition critique de papiers qu’il ne destinait pas à la publication. A l’exception des notes de travail, dont une poignée est publiée ici sous le titre de Fragments de carnets, et des corrections qu’il a apportées à une préface de Baculard d’Arnaud, les textes que nous publions ici n’ont rien de lacunaire, mais cette collection hétéroclite et aléatoire de courts textes jette un nouvel éclairage sur plusieurs facettes de la vie littéraire – et moins littéraire – de Voltaire.

Il y a d’abord un certain nombre de textes dans le sens plus traditionnel du terme, qui évoquent des sujets chers à Voltaire: la Bible; la question de l’âme des bêtes; la nécessité de rester unis entre philosophes face à l’Infâme; la dramaturgie. D’autres encore concernent des activités d’édition: une préface inédite pour une collection prévue de ses œuvres; un avis et des instructions pour l’imprimeur concernant une édition de La Henriade publiée en 1770; une dédicace inédite pour un ouvrage paru à Berlin au moment où son séjour en Prusse tournait mal. Enfin, une troisième sorte de texte nous transporte au plus près de l’écrivain: ses rapports avec la poste; sa façon de classer ses lettres et autres papiers; des notes de travail qui préparaient des écrits plus développés.

Le fragment dont une page est reproduite ci-dessous nous montre Voltaire au travail: il prend des notes à partir de ses lectures sur l’‘histoire orientale’ tout en ajoutant ses propres observations aussi. On le voit revenir sur son manuscrit pour identifier les passages qui l’intéressent le plus, ce qu’il fait en dessinant des espèces de ‘mains’ stylisées qui ressemblent à des ‘6’ penchés. Il apporte des compléments en marge. Il note à plusieurs reprises la source de sa lecture (les Voyages de monsieur le chevalier Chardin, en Perse et autres lieux de l’Orient, de Jean Chardin), et cite des vers persans en traduction. Cette édition des fragments de carnets découverts depuis la publication en 1968 des Notebooks de Voltaire par Theodore Besterman fournissait l’occasion pour nous de faire une analyse plus poussée de ses notes de travail.

OCV t.84, Fragments diverses, fragment 48a

Fragment 48a (manuscrit autographe), f.7r. Oxford, Voltaire Foundation: MS20.

Outre l’intérêt des découvertes et des nouvelles perspectives, éditer de tels textes procure le plaisir de travailler avec des documents autographes. Nous jugeons que ce volume de fragments, quelque disparates qu’ils soient, apporte du nouveau dans le domaine des études sur notre auteur en révélant aux lecteurs ses papiers restants et des brouillons qu’il n’avait pas jugé bon de publier. N’en déplaise à Voltaire.

– Gillian Pink

The Œuvres complètes de Voltaire are nearly fifty years old

John Renwick has been a member of the ‘Œuvres complètes de Voltaire’ team since 1970, and of its Conseil scientifique since 1997. Within OCV, he has edited over fifty individual texts, from ‘Amulius et Numitor’ (1711) to the ‘Fragments sur l’histoire générale’ and the ‘Fragments sur l’Inde’ (1773). He has signed the edition of twenty-eight articles in the ‘Questions sur l’Encyclopédie’ and forty-five chapters of the ‘Essai sur les mœurs’, and more than sixty entries for the forthcoming volume 9 of the ‘Corpus des notes marginales’. He is the editor of the major text ‘Traité sur la tolérance’.

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In a recent contribution (September 2016), Jeroom Vercruysse, the editor of Voltaire’s mock epic poem La Pucelle and many other texts since, reminds us of how he and a small number of colleagues were invited by Theodore Besterman to start producing a critical edition of Voltaire’s complete works. In it, he remembers – though fleetingly – how those ‘Founding Fathers’ translated their early aspirations into the concrete formulation of editorial policy. He mentions also their early recognition that such a vast corpus of work would require their having recourse to ‘d’autres dix-huitiémistes afin d’assurer la préparation et la publication de textes si divers’. And he concludes his reminiscences with the observation that ‘nous envisageons la sortie des derniers volumes vers 2020’.

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His comments could not fail to elicit a positive response from this particular reader, who was one of the early second-generation recruits to be approached by Theodore Besterman (in 1970, I was a mere 31-year-old, the same age as Jeroom at the inception of the Œuvres complètes in 1967) and who, decades later (again like Jeroom), is still intimately associated with the enterprise which he also (just as fervently) hopes to see to its completion in 2020.

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It is, however, and more precisely, the comments that Jeroom makes en filigrane about the original editorial approaches that embolden me to return to, and then to expand upon, a topic (that I first treated in 1994 [1]) that now – more than twenty years later – concerns more particularly the constant evolution of the original editorial principles over the fifty years that have intervened since inception in 1968 with the Notebooks, edited by Besterman, then in La Philosophie de l’histoire, edited by J.H. Brumfitt in 1969. Having constantly been a party to a redefinition and an expansion of those editorial parameters, I have been privileged, from beginning to what is now near-end, to witness the refinement of those parameters, a progressive process that has been responsible for making the OCV into what is arguably one of the most significant and thoughtful scholarly ventures of the twentieth and twenty-first centuries.

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The fact that it has also transpired to be a ‘formidable aventure intellectuelle’ makes it even more remarkable. How and why this came about is worth charting in a preliminary sketch that will one day (or so it is to be hoped) provide the impetus for someone to turn the whole question into a detailed study, because, in the time-honoured phrase, this topic is surely a beau sujet de thèse.

– John Renwick

[1] See John Renwick, ‘The Complete works of Voltaire: a review of the first twenty-five years’ in Pour encourager les autres. Studies for the tercentenary of Voltaire’s birth 1694-1994, SVEC 320, p.165-207.