L’édition Kehl de Voltaire, une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières (2ème partie)

La richesse extraordinaire de l’histoire de l’édition de Kehl provient de l’alliance entre deux projets, l’un éditorial et l’autre idéologique. La combinaison inédite de ces enjeux, portés par des hommes aussi différents que Decroix, Ruault, Beaumarchais et Condorcet, présente un cas exemplaire de ce qu’ont pu être les Lumières. Non pas un idéal uniforme partagé par un groupe d’individus décidés à affronter un ennemi commun, mais bien plutôt, comme le rappelle T. Todorov, une «multiplicité redoutable» d’individus et d’idées, dont le débat et la confrontation font émerger «un esprit commun des Lumières» (T. Todorov, «L’esprit des Lumières», dans Lumières! Un héritage pour demain, Paris, 2006). Mon ouvrage a donc pour ambition de retrouver la «position» exacte de ces éditeurs au sein de la société des Lumières (pour reprendre le mot de Beuchot dans sa Préface générale aux Œuvres complètes de Voltaire), de reconstituer les étapes de leur travail et d’en analyser les enjeux.

L’archive des premiers éditeurs posthumes de Voltaire permet aussi de lire au quotidien, pendant la décennie qui va de 1779 à 1789, le vécu personnel, intellectuel et sensible, des auteurs de l’édition dite «de Kehl», du nom de cette bourgade allemande dans laquelle Beaumarchais a implanté l’imprimerie de sa Société Littéraire Typographique. Pour Beaumarchais, Condorcet et leurs deux principaux collaborateurs, Nicolas Ruault et Jacques Decroix, la relation à Voltaire est à la fois affective, philosophique et politique. Dans leur correspondance, au détour des informations techniques sur l’avancement du travail éditorial, ils racontent l’histoire de leur relation à l’œuvre du patriarche, détaillent les raisons de leur admiration, dialoguent avec ses idées, réagissent à la lecture des volumes qu’ils sont en train de constituer et aux aléas de l’entreprise dans laquelle ils se sont engagés.

Apothéose de Voltaire

Apothéose de Voltaire, dédiée a sa Majesté le roi de Prusse (1782), par R.G Dardel et P.F. Legrand. Image Gallica/BnF.

À elle seule, la correspondance de Ruault permet de suivre la trajectoire d’un intellectuel attentif aux petits et aux grands événements qui marquent la décennie pendant laquelle se joue le premier destin posthume de Voltaire. Il compose une fresque vivante de la vie parisienne, et en livre un témoignage vivant et attentif, marqué par une sensibilité pour la nouveauté, dans le domaine esthétique, social et politique. Il a conscience de la singularité et de l’historicité de sa condition et de son individualité. Son engagement intellectuel est à la fois le produit du hasard et d’un déterminisme culturel, qu’il présente ainsi: «Je suis tout dévoué à la bonne cause, soyez-en bien persuadé. C’est une passion que j’ai eue dès qu’un charitable philosophe m’a ouvert les yeux à la lumière, dans ma province de Normandie, et dans mon adolescence, six semaines après ma première communion. Je l’ai conservée, cette noble passion, et tel que vous me connaissez j’ai fait des adeptes; d’abord trois frères cadets, dont deux sont prêtres et disent hautement et bassement la messe dans leur église cathédrale et paroissiale. Dans leur intérieur, ils sont pénétrés, pour cette belle et très utile cérémonie de tout le respect qu’elle mérite. J’en connais beaucoup d’autres qui ont les mêmes sentiments et qui se gardent bien de s’en vanter» (Ruault à Decroix, 21 avril 1784).

Jouant comme Voltaire du registre biblique, il définit son engagement au service de la cause philosophique: «Je ne me lasserai jamais, mon cher philosophe, de travailler, même obscurément, pour la propagande philosophique. Si le bon et grand esprit m’avait départi plus de talent, je n’aurais pas été fâché d’être au nombre des Apôtres; mais le sort veut que je sois réduit à être leur très humble serviteur. Je m’en console facilement. On dit que l’obscurité est heureuse; je n’en sais rien encore. Apparemment on est heureux sans le savoir, et qu’il en est de ce bonheur-là comme de la santé dont on ne fait cas que quand on l’a perdue» (Ruault à Decroix, 8 juin 1786).

Volumes de la correspondance de Voltaire dans l’édition in-12 de 1785

Volumes de la correspondance de Voltaire dans l’édition in-12 de 1785.

Ces archives exceptionnelles, éparpillées dans des collections publiques et privées, en Europe et au-delà, rassemblées pour la première fois, nous invitent à pénétrer dans l’atelier des éditeurs. Decroix use d’ailleurs d’une métaphore culinaire pour définir ce travail: «On peut au besoin déguiser un peu les ragoûts. C’est l’art des cuisiniers; et comme nous avons entrepris de donner un fort bon repas à l’Europe et au monde entier, il ne faut pas en négliger les entremets» (Decroix à Nicolas Ruault, 8 octobre 1784).

Decroix est l’un des premiers lecteurs de la Correspondance qu’ils sont en train d’éditer: «Que cette correspondance générale est un excellent cours de morale et de philosophie! Que les malheureux y trouvent de consolation en y voyant les tourments et les persécutions répandus sur toute la vie d’un grand homme, le courage et la résignation avec lesquels il supporte les événements de la vie et l’heureuse conviction du néant des choses humaines dont on y est frappé presque à chaque page. Je sens mes chagrins allégés en tenant le livre, mais le taedium vitae revient quand je le quitte» (Decroix à Ruault, 23 janvier 1789).

Beaumarchais, dans une lettre au prince Youssoupov datée de 1791, évoque une rencontre à Paris, qu’il date du 1er avril 1778, rencontre au cours de laquelle Voltaire lui aurait confié la mission d’éditer ses œuvres complètes: «Ce fruit de mon attachement pour l’écrivain de notre siècle a coupé ma fortune en deux: mais malgré le gouvernement, le clergé, tous les parlements, et des dangers de toute espèce, j’ai tenu parole à l’Europe en rendant gloire ouvertement à l’étonnant vieillard qui m’avait dit presque en mourant, en me serrant dans ses bras décharnés: Mon Beaumarchais, je n’espère qu’en vous: vous seul en aurez le courage! Je l’ai eu seul, mon prince. Voltaire est glorifié: je ne regrette point mes pertes; et les 15 mille francs de votre impératrice sont, ma foi, la moindre de toutes» (Beaumarchais au Prince Youssoupov, 12 novembre 1791).

Voltaire assis, par J.A. Houdon.

Voltaire assis, par J.A. Houdon.

Le discours des éditeurs est empreint d’une sensibilité politique marquée par une forte dimension affective et personnelle, en prise avec les événements. Leur expérience exceptionnelle en a fait des «gens à aventures extraordinaires» (Ruault à son frère, 25 avril 1785). Animés par une énergie caractéristique des Lumières combattantes de la dernière décennie, les éditeurs de Voltaire ont eu conscience de braver une hydre, un monstre institutionnel, l’«Infâme» puissant et violent que Voltaire avait identifié comme la cible de son combat. Témoins et acteurs de leur temps, ils ont perçu avec une lucidité et une sensibilité remarquables l’enjeu du rapport de force qui s’est noué autour de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire pendant cette décennie qui précède la Révolution française.

La perfection recherchée par les éditeurs ne sera jamais atteinte. Nicolas Ruault concluait philosophiquement: «Vous garderez cela pour l’édition que l’on fera sans doute à Paris dans le 19e siècle qui n’est pas loin d’ici. Je crois que ce 19e vaudra mieux que le 18e; que le 20e vaudra mieux encore que le 19e; et ainsi des autres, usque ad finem, s’il y a une fin à ce qui est, à ce qui sera etc . Pour moi je crois à l’éternité de l’esprit et de la matière, sous quelque forme qu’ils se montrent» (Nicolas Ruault à Jacques Joseph Marie Decroix, 23 mai 1786). De quoi nous faire réfléchir à l’heure où s’achève la nouvelle édition des Œuvres complètes de Voltaire réalisée à Oxford, sous l’égide de la Voltaire Foundation.

– Linda Gil

L’édition Kehl de Voltaire, une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières (1ère partie)

Strasbourg

Strasbourg, sa citadelle et le fort de Kehl avec tous les ouvrages qui ont été construits pendant la paix, par Du Chaffat capitaine et ingénieur de la Rep. d’Ulm et J. G. Ringlin. 1735. Image BnF/Gallica.

C’est en face de Strasbourg, sur la frontière franco-allemande, une forteresse construite par Vauban en 1683, située sur les rives du Rhin, que Beaumarchais fit installer, en 1780, une imprimerie où furent confectionnés les volumes de la grande édition de Kehl des œuvres complètes de Voltaire. Quarante presses, deux cents employés, dix ans furent nécessaires pour réaliser cette édition monumentale, que Beaumarchais voulait «le plus beau monument littéraire et typographique de ce siècle».

Le libraire Panckoucke est à l’origine de cette histoire éditoriale. En 1777, son intérêt commercial croise l’ambition de Voltaire de revenir à Paris après vingt-huit ans d’exil. Entre Ferney et Paris, les derniers mois du patriarche se passent à réviser ses écrits. Après sa mort, Panckoucke récupère les manuscrits de Voltaire et tente de réaliser l’édition. Trop d’obstacles matériels, économiques, politiques se dressent face à son entreprise. Il cède son projet à Beaumarchais en février 1779. L’édition de Voltaire fait alors l’objet d’une transaction inédite : les manuscrits et droits d’impression sont revendus pour une somme globale de cent mille écus. C’est la première fois dans l’histoire que l’œuvre d’un écrivain acquiert un tel prix, tout en étant interdite. Portant sur la vente des manuscrits et des droits d’édition, le contrat détaille par une série de clauses les conditions de la transaction et de l’association.

Beaumarchais, par Jean-Marc Nattier (vers 1755).

Beaumarchais, par Jean-Marc Nattier (vers 1755).

Beaumarchais se lance dans cette entreprise en disciple fervent de Voltaire: «Ce ne sera qu’en lisant cette édition complète, qui se prépare avec tant de soin, qu’on connaîtra tout entier cet homme qui fut véritablement extraordinaire en toute chose», annonce l’un des avis publiés dans la presse. Lui aussi, comme Panckoucke, est confronté à des obstacles sans nombre. Il met toute son énergie, son talent de polémiste et d’écrivain au service de son combat. Face aux risques de censure, il donne à ses plaidoyers la forme de comédies: «Vous avez offert de n’imprimer les œuvres d’aucun auteur vivant. Bene sit; de ne vous jamais prévaloir sur des terres du prince en Alsace. Bene sit; de ne pas ajouter un mot aux œuvres du grand homme qui puisse choquer les opinions ou les mœurs très austères de notre siècle timoré. Bene sit mais nous ne châtrerons point notre auteur, crainte que tous les lecteurs de l’Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour en le voyant ainsi mutilé: Ah che schiagura d’aver lo senza coglioni! Et quels sots pédants étaient ses tristes éditeurs!»

L’enquête que je mène dans mon ouvrage s’appuie sur des archives en grande partie inédites et s’attache à restituer cette histoire du livre dans tous ses aspects: enjeux typographiques et commerciaux, épistémologie et pensée du livre, innovations éditoriales, enjeux politiques de la transmission du patrimoine voltairien à la veille de la Révolution française, censure théologique et parlementaire.

Condorcet, portrait anonyme.

Condorcet, portrait anonyme.

Frédéric II, admirateur de Voltaire, avait perçu l’enjeu de la transmission de l’œuvre de Voltaire: «Les écrits de Virgile, d’Horace et de Cicéron ont vu détruire le Capitole, Rome même; ils subsistent, on les traduit dans toutes les langues, et ils resteront tant qu’il y aura dans le monde des hommes qui pensent, qui lisent et qui aiment à s’instruire. Les ouvrages de Voltaire auront la même destinée; je lui fais tous les matins ma prière, je lui dis: Divin Voltaire, ora pro nobis!» (Frédéric II à D’Alembert, 22 juin 1780).

C’est Condorcet, disciple et compagnon de route de Voltaire pendant ses dernières années, qui est chargé de sélectionner, de classer, d’établir, d’annoter les écrits de son maître. En marge, il fournit un commentaire qui s’apparente davantage à un dialogue vivant, tourné vers l’avenir, qu’à un simple commentaire critique. Dans l’Avertissement général, au tome 1, il jette un regard rétrospectif sur son travail: «Permettra-t-on aux rédacteurs de placer ici une remarque qui les a frappés ? Personne n’admirait plus sincèrement qu’eux M. de Voltaire: personne n’avait plus lu ses ouvrages; cependant en revoyant dans la nouvelle édition ces mêmes ouvrages distribués avec ordre, et de manière qu’on puisse en saisir l’ensemble, M. de Voltaire s’est encore agrandi à leurs yeux, et ils ont appris que jusque-là ils ne l’avaient pas connu tout entier».

Page de titre du t.1 de l’édition de Kehl de 1785.

Page de titre du t.1 de l’édition de Kehl de 1785.

L’édition de Kehl présente en effet un cas particulier dans la bibliographie des éditions voltairiennes: elle fonde une nouvelle tradition éditoriale, mettant en œuvre une série d’innovations économiques et commerciales, littéraires, intellectuelles et éditoriales. L’enjeu est une nouvelle définition de l’idée d’œuvre et d’auteur. C’est la première édition posthume des Œuvres complètes de Voltaire, la première à faire l’objet d’une souscription. Elle inaugure également la publication de la correspondance, conçue comme un corpus à part entière. Complétée par une Vie de Voltaire, elle est pensée comme un ensemble complet, visant à présenter l’intégralité d’une trajectoire humaine et littéraire. Le corpus doit être définitif, grâce à un effort d’exhaustivité, de classement et de répartition. Il doit préparer l’avenir, et fonder la postérité littéraire, philosophique et politique de Voltaire. Il introduit une nouvelle réception de l’œuvre, par la classification, par le commentaire et l’annotation, écrits dans les marges, et par l’illustration, qui propose une nouvelle scansion des textes.

Visant à la fois la continuation, la synthèse et le dépassement du corpus tel qu’il se constitue progressivement du vivant de Voltaire, le projet s’élabore grâce à la volonté conjointe de l’auteur et de ses éditeurs, avant de prendre la forme d’un manifeste pour les temps nouveaux. (à suivre / to be continued)

– Linda Gil

Linda Gil est Maître de conférence à l’université de Montpellier Paul-Valéry et membre de l’Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières, IRCL, UMR 5186 du CNRS.

 

Voltaire editor, edited and re-edited

The first posthumous edition of Voltaire’s complete works, printed in Kehl in 1784 and financed by Beaumarchais, was recently the subject of a 900-page thesis (Linda Gil, Paris-Sorbonne, 2014). The latest volume of the Œuvres complètes de Voltaire, not lagging far behind, at 604 pages, also started life with this 70-volume edition as its focus, in particular the nearly 4000 pages that make up what the editors call the ‘Dictionnaire philosophique’. Under this title, made up in large part of Voltaire’s 1764 Dictionnaire philosophique portatif (later La Raison par alphabet) and the 1770-1772 Questions sur l’Encyclopédie, the Kehl editors included a number of previously unknown articles and fragments.

A manuscript of one of the texts in this volume (article ‘Ame’, in the hand of Voltaire’s secretary, Wagnière). Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire: MS 34/1, f.1.

A manuscript of one of the texts in this volume (article ‘Ame’, in the hand of Voltaire’s secretary, Wagnière). Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire: MS 34/1, f.1.

Our edition of these texts attempts to pin down what they were, when (and whether) Voltaire wrote them, whether certain groups can be discerned amongst them, and to what degree the printed record of the Kehl edition reflects the manuscripts that were actually found after Voltaire’s death – as much as is still possible, that is, after two hundred years have elapsed, and when most of the manuscript sources have long since disappeared.

As the volume moved through the stages of the editing and publishing process, it proved to be a protean thing, changing shape several times: some texts originally included in the original list of contents were found not to belong in the volume after all; others were discovered or moved in from elsewhere along the way; and once or twice new manuscripts unexpectedly came to light, changing the tentative dating and identification of one or another of the texts. What began as a simple alphabetically ordered series of about 45 texts eventually took shape as a book in four sections (of uneven length) which covers the ground of all posthumous additions to Voltaire’s ‘alphabetical works’, usually under the title ‘Dictionnaire philosophique’, from 1784, through the nineteenth-century, right up to the present day, in the form of a fragment that has in fact never before been published at all.

The chain of editorial decision-making goes further back in time than one initially realises, however, starting with Voltaire’s own apparent intention to produce a compendium of excerpts from other people’s works. As Bertram Schwarzbach adumbrated in 1982, twenty-four of the texts in this volume (with a possible twenty-fifth), show Voltaire (or one of his secretaries, perhaps?) re-working existing writings by others in what sometimes strongly resembles current practices of copying and pasting, much as we move sentences and parts of sentences around using a word processor. This in no way suggests that Voltaire was guilty of plagiarism: to begin with, he did not publish these re-workings in his own lifetime; furthermore, the boundaries of editing, re-publishing and re-purposing in the late eighteenth century were different than they are today. But the fact that these manuscripts were found amongst Voltaire’s papers meant that his early editors believed them to be by him (with one exception, ‘Fanatisme’, which they recognised as an abridged version of Deleyre’s Encyclopédie article). Thus were these texts eventually published under Voltaire’s name in the Kehl edition, leading to a (partly) unintentional distortion of the Voltairean canon, perpetuated in all subsequent editions until the Oxford Œuvres complètes. Questions such as these are soon to be addressed more generally in a one-day conference: ‘Editorialités: Practices of editing and publishing’, and Marian Hobson has written elsewhere about the value of critical editions. It is in part thanks to modern-day editorial work that the editor-generated puzzles of over two centuries ago are now being unpicked: a neat illustration of just how much the role of editor has changed in that time.

– Gillian Pink

Fanatisme

Pour la France, et pour Paris en particulier, l’année 2015 se sera terminée aussi douloureusement qu’elle avait commencé. Il nous a paru opportun, pour cette dernière livraison avant le nouvel an, de revenir sur la place centrale qu’occupait le combat contre l’intolérance chez Voltaire et ses amis philosophes.

La Liberte

‘La Liberté armée du Sceptre de la Raison foudroye l’Ignorance et le Fanatisme’ / Dessiné par Boizot; Gravé par Chapuy. 1793-1795. Paris, BnF.

Voltaire écrivit maintes fois contre le fanatisme religieux et ses conséquences néfastes pour le genre humain. Mais il appréciait également les textes des autres dans ce domaine. L’un de ces écrits, l’article ‘Fanatisme’ de l’Encyclopédie, rédigé par Alexandre Deleyre, a fait l’objet d’une réécriture voltairienne, où le Patriarche condense ce qui était déjà un texte frappant pour le rendre encore plus incisif. Cette réécriture fait partie d’un groupe de textes publiés de façon posthume à partir de manuscrits tombés entre les mains de ses éditeurs. Cet ensemble difficile à interpréter, provisoirement appelés les ‘manuscrits de Kehl’, sera publié dans la série des œuvres alphabétiques de Voltaire au sein des Œuvres complètes. Dans cet article ‘Fanatisme’, Voltaire emprunte donc la voix d’autrui pour disséminer une énième fois le message contre l’intolérance et la superstition:

« Imaginons une immense rotonde, un panthéon à mille autels, et placés au milieu du dôme; figurons-nous un dévot de chaque secte, éteinte ou subsistante, aux pieds de la divinité qu’il honore à sa façon, sous toutes les formes bizarres que l’imagination a pu créer. A droite, c’est un contemplatif étendu sur une natte, qui attend, le nombril en l’air, que la lumière céleste vienne investir son âme. A gauche, c’est un énergumène prosterné qui frappe du front contre la terre, pour en faire sortir l’abondance. Là c’est un saltimbanque qui danse sur la tombe de celui qu’il invoque. Ici c’est un pénitent immobile et muet comme la statue devant laquelle il s’humilie. L’un étale ce que la pudeur cache, parce que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; l’autre voile jusqu’à son visage, comme si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage. Un autre tourne le dos au Midi, parce que c’est là le vent du démon; un autre tend les bras vers l’Orient, où Dieu montre sa face rayonnante. De jeunes filles en pleurs meurtrissent leur chair encore innocente, pour apaiser le démon de la concupiscence par des moyens capables de l’irriter; d’autres, dans une posture tout opposée, sollicitent les approches de la Divinité. Un jeune homme, pour amortir l’instrument de la virilité, y attache des anneaux de fer d’un poids proportionné à ses forces; un autre arrête la tentation dès sa source, par une amputation tout à fait inhumaine, et suspend à l’autel les dépouilles de son sacrifice.

« Voyons-les tous sortir du temple, et pleins du Dieu qui les agite, répandre la frayeur et l’illusion sur la face de la terre. Ils se partagent le monde, et bientôt le feu s’allume aux quatre extrémités; les peuples écoutent, et les rois tremblent. Cet empire que l’enthousiasme d’un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l’entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent, tous ces mouvements tumultueux, augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général. C’est assez d’un seul peuple enchanté à la suite de quelques imposteurs, la séduction multipliera les prodiges, et voilà tout le monde à jamais égaré. L’esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature, n’y rentre plus; il erre autour de la vérité, sans en rencontrer autre chose que des lueurs, qui, se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l’environne, achèvent de l’enfoncer dans les ténèbres. »

– G.P.