Un voyage fantastique dans les archives de la Société Royale de Médecine

‘…Trois figures allégoriques qui représentent le zèle du bien public, l’observation et l’étude, contemplent le portrait de sa Majesté et lui rendent hommage comme au Fondateur et au Protecteur de la Société royale de médecine’ dans Histoire de la Société royale de médecine…, t.1 (Paris, 1779), frontispice.
BIU Santé (Paris)

‘Qui voudrait faire un voyage fantastique, celui-ci ira plonger dans les archives anciennes de la Société Royale de Médecine.’[1] Jean-Pierre Peter formulait ce conseil il y a quarante-cinq ans dans Medecins, climat et épidimies à la fin du XVIIIe siecle. Il avait participé à l’étude quantitative par un groupe d’historiens de l’enquête météorologique et nosologique laissée inachevée par ‘la dernière-née des grandes académies parisiennes’.[2]

Marquée par le renouveau de l’hippocratisme, l’enquête devait permettre d’expliquer les épisodes épidémiques à partir de l’observation des phénomènes climatiques. Elle mobilisait le réseau des correspondants de la Société à l’échelle du royaume dont elle rassemblait les observations. Ce dossier a fait l’objet d’un récent projet de numérisation accessible en ligne.

Ce chantier n’est que l’un aspect des travaux de la SRM, compagnie à l’identité incertaine et aux activités foisonnantes. Les soubresauts institutionnels et les relations avec l’Etat de la Société sont bien connus, ainsi que son Secrétaire perpétuel, Félix Vicq d’Azyr. Incarnation d’une médecine éclairée et renouvelée, la SRM est aussi étroitement liée aux dynamiques de la Cour et à l’essor du commerce et de la consommation pharmaceutiques. Outre l’enquête météorologique et nosologique, ses activités concernent les eaux minérales et les remèdes secrets et leur régulation. Les lettres reçues des correspondants provinciaux et étrangers conservées dans les archives concernent l’ensemble des enjeux médicaux des dernières décennies du XVIIIe siècle dans le domaine des pathologies, de la thérapeutique, de la police médicale ou de la réorganisation des professions de santé.

Au carrefour des recherches sur les liens entre atmosphère et santé et prérogatives dans la règlementation des remèdes, la SRM s’est appropriée l’évaluation d’un moyen de guérir spectaculaire et en vogue durant les années 1770: l’électricité.

Pour documenter les pratiques et les parcours médicaux des malades analysés dans L’Electricité médicale dans la France des Lumières, j’ai pu profiter de la richesse des observations des médecins correspondants de la SRM. Dans les archives des essais orchestrés par Pierre Mauduyt de la Varenne s’accumulent les ‘dossiers médicaux’ de malades dont l’histoire de la maladie et du traitement est soigneusement compilée. Ces histoires mettent en lumière la diversité des recours thérapeutiques mobilisés pour les malades du ‘peuple de Paris’ et les négociations qu’ils mènent avec les personnes qui les soignent en réclamant ou refusant des remèdes ou des traitements particuliers. Les obstacles physiques, linguistiques ou sociaux à la rencontre de soin apparaissent nombreux.

Abbé Joseph Sans, Guérison de la paralysie par l’électricité (Paris, Cailleau), 1778, pl.4. Wellcome Library, Londres.

La cohabitation des malades dans le cadre du traitement au domicile du médecin est parfois problématique. C’est le cas notamment lors du traitement d’un compagnon maçon nommé Le Noir pour lequel Mauduyt note:

‘Il est venu saou où au moins ivre 2 a 3 fois: il étoit horriblement mal propre et puant des pieds; les autres malades s’en étoient plaint, ils m’avoient assuré qu’ils avoient vu des pous courir sur lui et Schmal qu’il en avoit gagné. je le pris en particulier, pour lui parler sur tous ces objets. je le fis avec beaucoup de ménagement: il me répondit fort insolement; revint trois ou quatre jours après avec sa femme et tous deux me dirent d’un air insolent qu’ils venoient chercher ses pantoufles et que le roi sauroit comment il avoit été traité chez moi; je lui répondit de prendre ses pantoufles et de se retirer’ (SRM 118, dr. 26)

Des enjeux institutionnels et politiques aux vicissitudes des interactions thérapeutiques, les archives de la Société Royale de Médecine fournissent une documentation riche à qui s’intéresse à la société de la fin de l’Ancien régime. Ces ressources sont bien connues et mobilisées par les historiens mais on pourrait souhaiter une réévaluation globale du fonctionnement de l’institution en articulant les échelles de ses activités et la diversité de ses acteurs. Ce que les moyens informatiques rendaient utopique il y a un demi-siècle est désormais réalisable.

– François Zanetti

[1] On peut trouver un inventaire en ligne des archives de l’Académie nationale de médecine.

[2] Voir l’article de Daniel Roche, ‘Talents, raison et sacrifice. L’image du médecin des Lumières d’après les Eloges de la Société royale de médecine (1776-1789)’, dans Annales, Economies, Sociétés, Civilisations (1977), 32:5, p.866-886.