L’édition Kehl de Voltaire, une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières (1ère partie)

Strasbourg

Strasbourg, sa citadelle et le fort de Kehl avec tous les ouvrages qui ont été construits pendant la paix, par Du Chaffat capitaine et ingénieur de la Rep. d’Ulm et J. G. Ringlin. 1735. Image BnF/Gallica.

C’est en face de Strasbourg, sur la frontière franco-allemande, une forteresse construite par Vauban en 1683, située sur les rives du Rhin, que Beaumarchais fit installer, en 1780, une imprimerie où furent confectionnés les volumes de la grande édition de Kehl des œuvres complètes de Voltaire. Quarante presses, deux cents employés, dix ans furent nécessaires pour réaliser cette édition monumentale, que Beaumarchais voulait «le plus beau monument littéraire et typographique de ce siècle».

Le libraire Panckoucke est à l’origine de cette histoire éditoriale. En 1777, son intérêt commercial croise l’ambition de Voltaire de revenir à Paris après vingt-huit ans d’exil. Entre Ferney et Paris, les derniers mois du patriarche se passent à réviser ses écrits. Après sa mort, Panckoucke récupère les manuscrits de Voltaire et tente de réaliser l’édition. Trop d’obstacles matériels, économiques, politiques se dressent face à son entreprise. Il cède son projet à Beaumarchais en février 1779. L’édition de Voltaire fait alors l’objet d’une transaction inédite : les manuscrits et droits d’impression sont revendus pour une somme globale de cent mille écus. C’est la première fois dans l’histoire que l’œuvre d’un écrivain acquiert un tel prix, tout en étant interdite. Portant sur la vente des manuscrits et des droits d’édition, le contrat détaille par une série de clauses les conditions de la transaction et de l’association.

Beaumarchais, par Jean-Marc Nattier (vers 1755).

Beaumarchais, par Jean-Marc Nattier (vers 1755).

Beaumarchais se lance dans cette entreprise en disciple fervent de Voltaire: «Ce ne sera qu’en lisant cette édition complète, qui se prépare avec tant de soin, qu’on connaîtra tout entier cet homme qui fut véritablement extraordinaire en toute chose», annonce l’un des avis publiés dans la presse. Lui aussi, comme Panckoucke, est confronté à des obstacles sans nombre. Il met toute son énergie, son talent de polémiste et d’écrivain au service de son combat. Face aux risques de censure, il donne à ses plaidoyers la forme de comédies: «Vous avez offert de n’imprimer les œuvres d’aucun auteur vivant. Bene sit; de ne vous jamais prévaloir sur des terres du prince en Alsace. Bene sit; de ne pas ajouter un mot aux œuvres du grand homme qui puisse choquer les opinions ou les mœurs très austères de notre siècle timoré. Bene sit mais nous ne châtrerons point notre auteur, crainte que tous les lecteurs de l’Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour en le voyant ainsi mutilé: Ah che schiagura d’aver lo senza coglioni! Et quels sots pédants étaient ses tristes éditeurs!»

L’enquête que je mène dans mon ouvrage s’appuie sur des archives en grande partie inédites et s’attache à restituer cette histoire du livre dans tous ses aspects: enjeux typographiques et commerciaux, épistémologie et pensée du livre, innovations éditoriales, enjeux politiques de la transmission du patrimoine voltairien à la veille de la Révolution française, censure théologique et parlementaire.

Condorcet, portrait anonyme.

Condorcet, portrait anonyme.

Frédéric II, admirateur de Voltaire, avait perçu l’enjeu de la transmission de l’œuvre de Voltaire: «Les écrits de Virgile, d’Horace et de Cicéron ont vu détruire le Capitole, Rome même; ils subsistent, on les traduit dans toutes les langues, et ils resteront tant qu’il y aura dans le monde des hommes qui pensent, qui lisent et qui aiment à s’instruire. Les ouvrages de Voltaire auront la même destinée; je lui fais tous les matins ma prière, je lui dis: Divin Voltaire, ora pro nobis!» (Frédéric II à D’Alembert, 22 juin 1780).

C’est Condorcet, disciple et compagnon de route de Voltaire pendant ses dernières années, qui est chargé de sélectionner, de classer, d’établir, d’annoter les écrits de son maître. En marge, il fournit un commentaire qui s’apparente davantage à un dialogue vivant, tourné vers l’avenir, qu’à un simple commentaire critique. Dans l’Avertissement général, au tome 1, il jette un regard rétrospectif sur son travail: «Permettra-t-on aux rédacteurs de placer ici une remarque qui les a frappés ? Personne n’admirait plus sincèrement qu’eux M. de Voltaire: personne n’avait plus lu ses ouvrages; cependant en revoyant dans la nouvelle édition ces mêmes ouvrages distribués avec ordre, et de manière qu’on puisse en saisir l’ensemble, M. de Voltaire s’est encore agrandi à leurs yeux, et ils ont appris que jusque-là ils ne l’avaient pas connu tout entier».

Page de titre du t.1 de l’édition de Kehl de 1785.

Page de titre du t.1 de l’édition de Kehl de 1785.

L’édition de Kehl présente en effet un cas particulier dans la bibliographie des éditions voltairiennes: elle fonde une nouvelle tradition éditoriale, mettant en œuvre une série d’innovations économiques et commerciales, littéraires, intellectuelles et éditoriales. L’enjeu est une nouvelle définition de l’idée d’œuvre et d’auteur. C’est la première édition posthume des Œuvres complètes de Voltaire, la première à faire l’objet d’une souscription. Elle inaugure également la publication de la correspondance, conçue comme un corpus à part entière. Complétée par une Vie de Voltaire, elle est pensée comme un ensemble complet, visant à présenter l’intégralité d’une trajectoire humaine et littéraire. Le corpus doit être définitif, grâce à un effort d’exhaustivité, de classement et de répartition. Il doit préparer l’avenir, et fonder la postérité littéraire, philosophique et politique de Voltaire. Il introduit une nouvelle réception de l’œuvre, par la classification, par le commentaire et l’annotation, écrits dans les marges, et par l’illustration, qui propose une nouvelle scansion des textes.

Visant à la fois la continuation, la synthèse et le dépassement du corpus tel qu’il se constitue progressivement du vivant de Voltaire, le projet s’élabore grâce à la volonté conjointe de l’auteur et de ses éditeurs, avant de prendre la forme d’un manifeste pour les temps nouveaux. (à suivre / to be continued)

– Linda Gil

Linda Gil est Maître de conférence à l’université de Montpellier Paul-Valéry et membre de l’Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières, IRCL, UMR 5186 du CNRS.

 

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‘Une encyclopédie de ma façon’: le chef-d’œuvre méconnu de Voltaire

Voltaire a toujours soutenu la grande entreprise collective de l’Encyclopédie dirigée par D’Alembert et Diderot (consulter cet ouvrage en français ou en anglais). Il a rédigé une quarantaine d’articles pour le dictionnaire, mais avait toutefois quelques réserves sur certains articles: ‘La France fournissait à l’Europe un Dictionnaire encyclopédique dont l’utilité était reconnue. Une foule d’articles excellents rachetaient bien quelques endroits qui n’étaient pas des mains des maîtres,’ écrit-il à Francesco Albergati Capacelli le 23 décembre 1760. Une quinzaine d’années plus tard, il fera imprimer le charmant conte De l’Encyclopédie, qui fera encore l’éloge de cet ouvrage tout en lui reconnaissant certains défauts. Voltaire trouvait notamment que les articles avaient tendance à être trop longs ou trop subjectifs: ‘Je suis encore fâché qu’on fasse des dissertations, qu’on donne des opinions particulières pour des vérités reconnues. Je voudrais partout la définition, et l’origine du mot avec des exemples’ (à D’Alembert, le 9 octobre [1756]).

Après l’achèvement de ce grand dictionnaire, l’éditeur Charles-Joseph Panckoucke forme le projet de publier une réédition avec des corrections. Cela donne à Voltaire l’occasion de proposer des réductions et des réécritures du texte. Un certain nombre de manuscrits trouvés parmi ses papiers après sa mort semblent témoigner de ses efforts dans ce sens, textes déjà publiés dans les Œuvres complètes de Voltaire. Cependant, cette entreprise ne sera pas menée à terme.

Voltaire se décide alors à faire un dictionnaire ‘de sa façon’, où il se sert peut-être de certains articles écrits pour Panckoucke, et où il redéploie quelques-uns des textes qu’il a rédigés pour l’Encyclopédie. On retrouve donc dans ses Questions sur l’Encyclopédie (1770-1772) des thèmes et des sujets qui lui sont chers et omniprésents dans son œuvre (tolérance, critique biblique, questions juridiques, superstition…). Mais étant donné que ce n’est plus un ouvrage de référence, l’auteur ne suit pas les consignes qu’il avait préconisées pour le dictionnaire collectif. Le caractère plus personnel de ses Questions lui permet d’adopter par moments un ton ludique: il invente la fiction plus ou moins transparente du Mont Krapack, où une petite société de gens de lettres est censée vivre et travailler aux Questions sur l’Encyclopédie. De nombreux articles jouent l’effet de surprise. Le titre ‘Montagne’ annonce un très court article (de 120 mots seulement) qui évoque la fable de La Fontaine où la montagne met au monde une souris, afin de railler les matérialistes de l’époque, qui voulaient que la matière ait produit le vivant. Sous le mot ‘Rare’, l’auteur congédie la signification du mot en physique pour proposer une méditation sur le sens moral et esthétique: ‘on n’admire jamais ce qui est commun’, affirme-t-il avant de considérer l’émotion que nous éprouvons face aux livres rares, aux trésors architecturaux, à un rhinocéros à Paris. La fine satire ‘Gargantua’, enfin, évoque bel et bien le personnage de Rabelais, mais constitue une sorte d’allégorie où l’auteur, en disputant ‘des esprits téméraires qui ont osé nier les prodiges de ce grand homme’, vise en fait les miracles vécus par et attribués à maints personnages des Saintes Ecritures (Moïse, Josué, Jésus…).

La collection complète des Questions sur l’Encyclopédie, publiée par la Voltaire Foundation.

L’ouvrage des Questions sur l’Encyclopédie a disparu dans les éditions posthumes de ses œuvres. L’édition de la Voltaire Foundation, composée de huit volumes (2007-2018) sous la direction de Nicholas Cronk et de Christiane Mervaud, dont l’introduction de Christiane Mervaud vient de paraître, permet de redécouvrir ce texte, le plus long et sans doute le plus varié de Voltaire. L’introduction est la première monographie à être consacrée à ce grand ouvrage, et rend compte de sa genèse, des réactions d’époque, de sa relation complexe avec l’Encyclopédie, et des stratégies d’écriture développées par l’auteur.

Nous remercions tous les collaborateurs de cette édition, qui ont participé à l’annotation des articles, à la préparation des index, aux vérifications bibliographiques. J’ai eu personnellement l’honneur et le grand plaisir d’être associée aux huit volumes de la collection, et d’être secrétaire de l’édition pour six d’entre eux. L’édition critique d’un ouvrage de cette envergure ne peut être qu’un travail d’équipe, en l’occurrence mené sur une période de plus de dix ans, et qui représente en miniature l’entreprise des Œuvres complètes, elle aussi sur le point d’être achevée.

– Gillian Pink

A thirst for knowledge

encyclopedie

I confess – I have a craving for facts, for knowing things. Whilst I have an array of free online sources at my disposal for ‘on-demand’ knowledge, the same cannot be said of my eighteenth-century predecessors whose own quest for knowledge became remarkable feats in themselves.

The Enlightenment was the age of encyclopaedias, and the construction of such compendiums – which topics to include, which to leave out and how, crucially, to arrange the topics – was a remarkable feat. Although the Diderot et al. Encyclopédie is greatest project of the period, the encyclopedia legacy was considerably expanded by other reference works that have tended to pale in its shadow.

In her book From ‘Encyclopédie’ to ‘Encyclopédie méthodique’: revision and expansion Kathleen Doig delves into Charles Joseph Panckoucke’s vast Méthodique, and compares its construction and genealogy to the earlier Encyclopédie. Panckoucke’s intent was to resolve the inherent disorder of the Encyclopédie due to the alphabetical arrangement of entries. He chose to arrange his œuvre as a series of subject-specific dictionaries with overviews or treatises at the beginning of each series, followed by alphabetised entries on relevant terms. Through this we can see how, in the Enlightenment, knowledge was already being packaged in different formats according to the editor’s view of the public appetite. Panckoucke, for instance, regarded his market as the ‘informed layperson’ who wanted a self-study course in a certain subject area.

Doig-bookcover

Today’s encyclopedias, such as the Britannica, have gone a long way down the road of market segmentation, with different editions for the home user, the student and the academic library. Most investment goes into online versions so as to compete with and provide value over and above what Wikipedia and similarly-modelled free encyclopedias can offer. Whilst I can retrieve information and facts within the click of a mouse, access to knowledge in the eighteenth century was limited and only available to the literate few who could afford it. The issue I face is what to believe in the free, openly edited encyclopedias. This is where a modern-day Diderot or Panckoucke is needed.

–Lyn Roberts