Le Portugal de Voltaire: un royaume sans lumières

Daumier

Honoré Daumier, jésuite cherchant à détériorer la statue de Voltaire. Lithographie parue dans Le Charivari du 22 septembre 1869.

Voltaire a très tôt développé une piètre opinion de la culture portugaise et de ses élites. Ses idées s’étant formées au contact des Lettres persanes de Montesquieu et des Lettres juives du Marquis d’Argens, le Portugal lui apparaissait peuplé d’individus vains et orgueilleux, et la cour portugaise lui semblait un endroit triste et de peu d’agréments (voir la lettre au marquis d’Argenson du 16 avril 1739). La toute-puissance de l’Inquisition, qui dans Candide persécute les innocents suite au terrible tremblement de terre survenu à Lisbonne en 1755, entérine un jugement déjà sévère. Si Voltaire applaudit à l’expulsion des Jésuites du royaume en 1759, orchestrée par le très puissant premier ministre le Marquis de Pombal, il ne révisera plus son opinion sur la monarchie lusitanienne. C’est qu’en 1761 le père Malagrida est brûlé par l’Inquisition après avoir publié un écrit (Juízo da verdadeira causa do Terramoto) où il lie le tremblement de terre à la colère divine dirigée contre les vices de la capitale. Si Voltaire ironise sur les idées du jésuite, il critique néanmoins très sérieusement les liens que Lisbonne entretient avec Rome.

Il est indéniable que le tribunal de l’Inquisition était très puissant au Portugal, et que l’ultramontanisme avait laissé des traces dans la théologie et la philosophie. Ce dernier courant de pensée se manifesta très fortement pendant le règne de Jean V, le prédécesseur de Joseph Ier, roi sous lequel gouverna le Marquis de Pombal. Cependant, comme en France malgré la censure, les Lumières (Luzes en portugais) se diffusèrent au Portugal. Un des meilleurs représentants de ce courant de pensée est Louis Antonio Verney, qui s’est illustré par ses travaux en pédagogie où il prend le contre-pied des Jésuites. Dans Le Précis du siècle de Louis XV, Voltaire fait de l’Inquisition le thème principal de sa critique de ‘l’obscurantisme portugais’. Ce cadre de pensée va être utilisé par les historiens libéraux du dix-neuvième siècle – en particulier Alexandre Herculano dans son Histoire de l’Inquisition (1854-1859) – pour dénoncer le retard économique et scientifique pris par le Portugal dans de nombreux domaines. L’idée de cette critique est que la peur, voire la paranoïa, distillée dans les esprits par l’Inquisition conduisit les Portugais vers une sorte de timidité, voire de crainte mentale, qui serait à l’origine de l’immobilisme de la nation. Au vingtième siècle, cette critique sera réutilisée pour expliquer la facilité avec laquelle l’Etat Nouveau d’Antonio de Oliveira Salazar a impressionné les consciences, grâce notamment à l’exploitation d’une police politique de sinistre mémoire. (Antonio Tabucchi a fort bien décrit le climat de suspicion et de crainte qui régnait alors dans son beau roman Pereira prétend.)

Au dix-huitième siècle, cependant, nombreux sont ceux, parmi les jeunes notamment, qui apprécient la pensée de Voltaire et qui font circuler ses productions sous le manteau. António Ferreira de Brito s’est d’ailleurs demandé si l’œuvre du philosophe aurait été pareillement appréciée si elle n’avait pas été aussi censurée.

Certains traits, à la fois politiques et religieux, des ‘Lumières portugaises’ expliquent la réception tronquée de Voltaire. Si la puissance des jésuites posait problème au Marquis de Pombal il n’est pas pour autant devenu un amateur de Voltaire et ceci pour au moins deux raisons. Le fait est que le catholicisme portugais connaissait un renouveau avec la philosophie du pape Benoît XIV, mais surtout, pour le puissant premier ministre, la critique du pouvoir politique était poussée trop loin chez Voltaire. De ce fait, et Louis Antonio Verney partageait cette opinion, l’impiété de Voltaire paraissait trop corrosive, d’où le nombre important de ses œuvres qui furent condamnées et qui le restèrent durant de nombreuses décennies. L’une des répercussions fâcheuses des invasions françaises que le pays subit en 1807 et 1809 fut que le libéralisme en sortit durablement discrédité, phénomène qui assura la pérennité de la monarchie pendant le dix-neuvième siècle. L’hostilité des pouvoirs politiques envers les critiques anti-absolutistes de Voltaire, alliée à la puissance de frappe de l’Inquisition et à la ‘terreur psychologique’ exercée par ce tribunal, a conditionné la réception de Voltaire au Portugal.

Si, parmi les ecclésiastiques très nombreux sont ceux qui dénoncent le déisme voire le matérialisme de l’auteur travestis sous son rationalisme[1], dans d’autres cercles de lecteurs on observe des hésitations, voire des condamnations explicites, qui traduisent un malaise certain devant les écrits voltairiens.

Lisbon

‘La ville de Lisbon dans son état avant le tremblement de novembre 1755’, par J. Couse; entre 1755 et 1760 (image Wikicommons).

Les textes les plus sulfureux du patriarche de Ferney, comme le Dictionnaire philosophique, seront brûlés par le bourreau en place publique. D’ailleurs, fait frappant qui illustre l’attitude anti-libérale du dix-neuvième siècle et l’hostilité fasciste du vingtième siècle, cet ouvrage ne paraîtra en traduction portugaise qu’en 1966. On assiste d’ailleurs au même phénomène en ce qui concerne les romans. Candide est traduit en 1835 avec le titre curieux de Cândido ou o optimismo ou o philósofo enforcado em Lisboa pelos Inquisidores, e apparecendo depois em Constantinópla nas Galés;[2] or malgré l’accent placé sur l’Inquisition le texte est édulcoré et les critiques anti-absolutistes atténuées. Il en va de même pour la traduction de Zadig faite en 1815, totalement purgée des éléments les plus critiques, et globalement remaniée. S’il est important de se souvenir que les critères de traduction d’alors étaient bien moins rigoureux que les nôtres, la comparaison qui peut être faite avec la traduction de Zadig de Filinto Elísio de 1778 (mais publiée en 1819) montre que la censure sur la pensée de Voltaire est restée constante.

Ces quelques exemples illustrent donc une réception complexe, avec d’un côté un intérêt évident de la part des lecteurs pour les œuvres de Voltaire, et de l’autre une méfiance, voire une peur, envers la radicalité la plus rationaliste. A cette forme de réception intellectuelle s’ajoutent encore les barrières politique et religieuse qui non seulement dénaturèrent l’œuvre de Voltaire mais qui de plus en restreignirent très fortement l’accès, et ceci même pour les textes majeurs, jusqu’à la deuxième moitié du vingtième siècle. La traduction du théâtre voltairien connut cependant une diffusion rapide dès la chute du Marquis de Pombal, à partir des années 1780. José Anastácio da Cunha fait publier une traduction de Mahomet en 1785[3], pièce qu’il avait fait jouer en privé dans la décennie 1770. Ainsi, il semblerait que le théâtre de Voltaire soit passé plus facilement entre les mailles de l’Inquisition. Une étude fouillée à ce sujet reste à entreprendre.

– Helder Mendes Baiao

[1] La traduction dès 1775, de l’opuscule apocryphe Repentir ou Confession publique de Monsieur de Voltaire (1771) illustre le procès d’impiété fait à Voltaire.

[2] ‘Candide ou l’optimisme ou le philosophe pendu à Lisbonne par les Inquisiteurs, et qui réapparaît ensuite à Constantinople aux galères’.

[3] José Anastácio da Cunha, Tradução do ‘Mofama’ de Mr. de Voltaire, in Obra literária, (Oporto, 2006), t.2, p.211-99.

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Relocating British Orientalism in Portugal

Fig.1. An Orientalist folly? Monserrate Palace and Gardens, Sintra, Portugal (© L.Châtel)

Fig.1. An Orientalist folly? Monserrate Palace and Gardens, Sintra, Portugal (© L. Châtel)

Perched high up on the Portuguese hills of Sintra, Monserrate, with its interlace of Moorish, neo-Gothic and Alhambresque features (Fig. 1 & 2), boasts a residence that has all the trappings of an Oriental palace.[1] In Childe Harold’s Pilgrimage (1812-18), Byron was Monserrate’s most vibrant supporter, remembering the days when it was William Beckford’s hill, both enchanting and luxuriant:

‘And yonder towers the Prince’s palace fair:
There thou, too, Vathek! England’s wealthiest son,
Once formed thy Paradise, as not aware
When wanton wealth her mightiest deeds hath done,
Meek Peace voluptuous lures was ever wont to shun.’
(Canto 1, XXII)

Fig.2. Entrance to Monserrate Palace (© L.Châtel)

Fig.2. Entrance to Monserrate Palace (© L. Châtel)

In 1840, Oscar Wilde’s father also thought of Montserrate as ‘the princely mansion of Beckford’, and his evocation was ‘sadly qualified by regret at the utter destruction to which this most lovely of retreats is fast hastening’.[2] In 1880, in her Portugal à vol d’oiseau, Princess Rattazzi saw Monserrate as the ‘living picture’ of the Arabian nights: ‘Tout ce qui peut captiver, séduire, charmer, est réuni dans cet Eden que ne manque de visiter aucun voyageur, curieux de voir l’illustration des contes merveilleux des Mille et une Nuits.’

On the face of it, Monserrate’s Oriental splendour makes it a fitting place for Beckford. However, against all expectations, its Oriental airs owe nothing to him, but to the nineteenth-century owner Francis Cook and his architect, James Thomas Knowles. Beckford did indeed rent out the house between 1795-1798, but at that time it had none of the Oriental features it was given in the 1860s (Fig. 3).[3]

Fig.3a. Monserrate, 1830, plate in Anon, Portugal; or, The young travellers: account of Lisbon and its environs (London, 1830, p.137)

Fig.3b. Monserrate, detail, 1840, lithograph by Manuel Luiz. (© private collection)

Fig.3b. Monserrate, detail, 1840, lithograph by Manuel Luiz. (© private collection)

While it is tempting today to see a direct link between Monserrate’s decorative features and the narrative flourishes found in Vathek, the Oriental décor that encased the outside and embellished the inside of the previous eighteenth-century layer is unrelated to Beckford (Fig. 4).

Fig. 4. Interior long corridor, Monserrate Palace (© L. Châtel)

Fig. 4. Interior long corridor, Monserrate Palace (© L. Châtel)

His Orientalism lies elsewhere, and critics need to delve beneath the surface of post-Romantic constructions of Orientalism and consider Enlightenment aesthetics to relocate Beckford’s debt to the East. It is precisely my aim in William Beckford: the elusive Orientalist to revisit late eighteenth-century scholarship in order to ‘relocate’ British traces of Orientalism, and, specifically, Beckford’s.

Enlightenment Orientalism is often considered a French prerogative, and quite rightly so, since the French were indeed not only proponents of but decisive actors in shaping Orientalist taste. With his Bibliothèque orientale (1697) of facts and mores, Barthélémy d’Herbelot provided an alternative catechism, enabling a displacement of interest from Western to Eastern religious and political thinking. Through Antoine Galland, one was given access to the many delights of the Arabian nights (1704-17), and a significant new window onto the East. Voltaire was interested in Chinese and Indian culture[4], whilst Montesquieu, Diderot, and the abbé Raynal were important transmitters of Oriental lore.

Undeniably French as Orientalism may have been, recent scholarship has also drawn specific attention to the contribution of Britain, with pivotal studies written by Srinivas Aravamudan, Ros Ballaster, Robert Irwin, Saree Makdisi, Felicity Nussbaum, Diego Saglia and Marina Warner. It is my hope that William Beckford: the elusive Orientalist will add a chapter to the British story by drawing attention to the peculiar case of William Beckford.

Insert Fig 5. Interlaced motifs, Monserrate, first floor, design by James Thomas Knowles (© L.Châtel)

Insert Fig 5. Interlaced motifs, Monserrate, first floor, design by James Thomas Knowles (© L. Châtel)

I purposefully use ‘peculiar’ as Orientalism and ‘peculiarity’ are mutually enlightening. Beckford’s ‘peculiarity’ was, for a long time, interpreted as a quirky characteristic in psychological and biographical terms that conveyed notions of distrust or puzzlement. It is my contention that one can reappraise Beckford if one looks at his ‘peculiarity’ in aesthetic terms. Beckford’s creativity was always necessarily derivative and elusive. The frustration felt by most of his contemporaries is that Beckford never painted a clear picture of himself, as if he meant to hide his agency or somehow let it be believed that whatever he did was the result of an invisible agency. The translations from the Arabian nights were a ‘collective’ work, and one may easily imagine him to be the prime mover behind the grand scheme. It was not just his own doing, but was also that of the Turk Zemir, the English Lady Craven, Samuel Henley, and, last but not least, the French Madame de Starck (a.k.a. Melle Falques). The Orientalist artefacts displayed at Fonthill Abbey and Lansdown Tower, co-produced with silversmiths, goldsmiths and his friend Gregorio Franchi, were an aggregate action; not only was it teamwork, but the Oriental piece was grafted onto another item and given a new lease of life by being subtly reprocessed, thus creating an art object (see, for example, the artefacts at Charlecote Park).

Insert Fig. 6 ‘Eye and turban’, frontispiece, published in Vathek (London, Clarke, 1815). Private collection.

Insert Fig. 6 ‘Eye and turban’, frontispiece, published in Vathek (London, Clarke, 1815). Private collection.

Back to the park and palace of Monserrate. The genius loci of this land of bizarre estrangement and wild luxuriance can lead the visitor astray, operating like a trompe l’œil or mirage of British Orientalist luxury. And yet it can also provide a clue to previous layers, pointing to the undeniably Orientalist, albeit elusive and misunderstood, taste of Beckford. How much of Beckford’s Orientalism Francis Cook meant to revive and restore at Monserrate deserves to be explored further. But it is wonderfully entertaining that, today, Monserrate can be interpreted as a resurgence of British Orientalism, if not a homage to Beckford himself. Monserrate confirms the necessarily allusive and elusive reception of Beckford’s aesthetics – ghostly, spectral but vividly present.

– Laurent Châtel

[1] Monserrate Park, 1995 World Heritage Site and 2013 European Winner of Garden Award is located about 3.5 km from the Sintra historical center and 25 km west to Lisbon; see https://vimeo.com/79885257

[2] William Wilde, The Narrative of a Voyage to Madeira, Teneriffe, and Along the Shores of the Mediterranean (Dublin, William Curry & Co, 1840), p.74.

[3] For Monserrate, see Maria João Neto, The Romantic Country House of an English Family (Casal de Cambra, Ediçao e Artes Graficas, 2015); Malcolm Jack, Sintra – A Glorious Eden (2002); the official website: https://www.parquesdesintra.pt/en/parks-and-monuments/park-and-palace-of-monserrate/

[4] See, for example, his Lettres chinoises, indiennes et tartars in Œuvres complètes de Voltaire, ed. Marie-Hélène Cotoni, Basil Guy et al, vol. 77b (Oxford, 2014)