L’Essai sur les mœurs: une lecture personnelle

L’Essai sur les mœurs est en grande partie un recensement de la souffrance infligée par la cruauté humaine sous toutes ses formes (nous dirions aujourd’hui le sadisme), et de la quête de liberté au moins sous certaines formes. Véritable tour de force de synthèse, atteignant à la perfection du langage, il s’agit d’un ouvrage dérangeant qui fait voir un homme révolté devant l’Histoire telle qu’il la présente. Voltaire s’en est pris à l’Histoire comme il a l’habitude de s’en prendre à la Bible. Sa virtuosité en impose, mais cette histoire du monde et l’analyse du devenir historique qui en découle génèrent autant de perplexité chez le lecteur qu’elles ne l’éclairent, et ce pour plusieurs raisons, dont les moindres ne sont pas la partialité de l’auteur et sa conception atemporelle de l’Histoire. L’Essai sur les mœurs, fascinant par ses méandres, est sans doute l’œuvre de Voltaire la plus complexe du point de vue du sens qui saurait être attribué à l’ensemble.

Page de titre de la première édition

Page de titre de la première édition.

Ce n’est sans doute pas là un enjeu essentiel, mais à la toute fin, au dernier chapitre (‘Résumé de toute cette histoire’), Voltaire s’interroge sur les leçons à tirer de ce vaste panorama des actions humaines qu’il a voulu présenter à travers les mœurs, un concept qui confère une unité sémantique à son travail mais dont la spécificité est difficile à cerner. Aurait-il perçu les camps de concentration nazis comme mœurs des Allemands? Voltaire a voulu éblouir avec ses obsessions; il a créé un vertige moral en contemplant l’hypocrisie des gens de pouvoir, et s’en repentira en cherchant à atténuer le tableau morbide des abominations commises au cours de l’histoire de l’humanité qu’il a peint en parallèle avec les plus grandes réalisations de l’esprit humain. Il adoucit – un peu tard – son agressivité habituelle (‘jamais on n’a vu aucune société religieuse, aucun rite institué dans la vue d’encourager les hommes aux vices. On s’est servi dans toute la terre de la religion pour faire le mal; mais elle est partout instituée pour porter au bien; et si le dogme apporte
 le fanatisme et la guerre, la morale inspire partout la concorde’, ch.197, p.330) et crée une ouverture vers un optimisme intellectuel (‘Quand une nation connaît les arts, quand elle n’est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines, et se rétablit toujours’, ch.197, p.334).

Son ambition initiale était claire. Il a expliqué sa frustration, et celle conjointe de Mme Du Châtelet, devant la lecture de l’Histoire à laquelle il avait accès: ‘nous avons jusqu’à présent dans la plupart de nos histoires universelles, traité les autres hommes comme s’ils n’existaient pas. La Grèce, les Romains se sont emparés de toute notre attention, et quand le célèbre Bossuet dit un mot des mahométans, il n’en parle que comme d’un déluge de barbares, cependant beaucoup de ces nations possédaient des arts utiles que nous tenons d’elles; leurs pays nous fournissent des commodités et des choses précieuses que la nature nous a refusées, et vêtus de leurs étoffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs inventions, amusés même par les jeux qui sont le fruit de leur industrie, nous ne sommes ni justes ni sages de les ignorer’ (‘Nouveau Plan d’une Histoire de l’esprit humain’, OCV, t.27, p.157). Il serait difficile de contester une telle affirmation. ‘Mon principal but avait été de suivre les révolutions de l’esprit humain dans celles des gouvernements. Je cherchais comment tant de méchants hommes conduits par de plus méchants princes ont pourtant à la longue établi des sociétés où les arts, les sciences, les vertus mêmes ont été cultivés’ (‘Lettre de M. de V*** à M. de ***, professeur en histoire’, OCV, t.27, p.179). C’est donc un univers moral qui le préoccupe; Voltaire n’est pas en quête d’exotisme.

Page de titre d’une édition de 1754

Page de titre d’une édition de 1754, t.3. (Bibliothèque de l’Arsenal)

L’Essai est l’histoire des pratiques humaines, non pas celle des idées, et c’est pourquoi il ne retiendra pas comme titre l’Histoire de l’esprit humain auquel il avait songé. Voltaire aurait pu intituler son ouvrage ‘Histoire de la condition humaine’, mais il ne l’a pas fait. Il utilise le terme une seule fois, au chapitre 155: ‘Ce gouvernement [de la Chine], quelque beau qu’il fut, était nécessairement infecté de grands abus attachés à la condition humaine’ (lignes 168-69). L’objet de sa recherche n’était pas tant de décrire les mœurs comme telles à travers l’histoire de l’humanité, que de créer une occasion pour en critiquer, à la lumière de sa propre échelle de valeurs, certaines d’entre elles qui choquaient sa sensibilité morale et esthétique – et critiquer sa propre société par la même occasion.

L’histoire universelle devient un monde peuplé de personnages réels travaillés par l’imagination de Voltaire qui entretient avec eux le même genre de rapport ambivalent qu’il entretient de façon chronique dans ses relations affectives d’amour ou d’amitié. Il a traité les faits historiques comme il traite ses relations personnelles: tout devient une affaire pratiquement personnelle, lui-même étant omniprésent dans son texte, d’où son originalité. Il tire les ficelles de l’Histoire et anime un théâtre de marionettes à son gré. Laurent Avezou, dans son article ‘Autour du Testament politique de Richelieu’ (Bibliothèque de l’Ecole des chartes, t.162, 2004, p.421-53) a bien perçu cette tendance chez Voltaire (‘Le philosophe a transformé le Testament en affaire personnelle’, p.449) en dévoilant son ambivalence vis-à-vis certaines des grandes figures de l’histoire ‘qui transparaît dans son Essai sur les mœurs’ (p.448).

Lettre de Voltaire au comte d’Argenson

Lettre de Voltaire au comte d’Argenson. (Arsenal,  MS 8. H. 2243; D5903)

Voltaire nous a tenu moralement en suspens, on pourrait presque dire en otages, parce que nous ne sommes pas à même de savoir exactement quel est le jugement qu’il porte sur une quantité d’événements et de phénomènes historiques, son attitude par rapport à la découverte du Nouveau Monde et ses conséquences, par exemple. Son admiration est suivie d’une désillusion qui prend sur lui le dessus, et son dégoût pour les atrocités commises l’emporte sur la considération des avantages ou désavantages au plan économique. L’exploitation et l’esclavage sont mentionnés, mais ne font pas l’objet d’un approfondissement: ‘Les Européens n’ont fait prêcher leur religion depuis le Chili jusqu’au Japon, que pour faire servir les hommes, comme des bêtes de somme, à leur insatiable avarice’ (OCV, t.26A, p.187-88); ‘Des milliers d’Américains servaient aux Espagnols de bêtes de somme’ (p.244). Pour une région différente, parlant des ‘nègres’ de la ‘côte de Guinée, à la côte d’Or, à celle d’Yvoire […] Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du sang d’un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme’ (p.285). La révolte de Voltaire s’arrête à ce genre de remarques. Il faut peut-être placer ces commentaires (qui ne sont rien d’autre) en parallèle avec ceux-ci pour comprendre sa position: ‘le travail des mains ne s’accorde point avec le raisonnement, et le commun peuple en général n’use ni n’abuse guère de son esprit’ (p.66); ‘nous ne prétendons pas parler de la populace; elle doit être en tout pays uniquement occupée du travail des mains. L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, qui le nourrit et le gouverne’ (p.321).

Son attitude face au cannibalisme aussi fait voir son ambivalence et la division de sa pensée: ‘La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux ou aux vers’ (p.214); ‘Comment des peuples toujours séparés les uns des autres, ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume?’ (p.215). Ces points de vue ne sont pas mutuellement exclusifs, et c’est là un des traits qui fait la spécificité de l’Essai: la multiplicité des regards.

Page de titre de l’édition Cramer de 1756

Page de titre de l’édition Cramer de 1756.

Ce que Voltaire voulait accomplir pour Mme Du Châtelet, l’a-t-il réellement fait? Sans doute pas. Voltaire n’est pas librement à l’écoute des phénomènes qu’il décrit. Il ne cherche pas à comprendre, mais à imposer un point de vue normatif et provocateur; il s’adonne davantage à une esthétique des civilisations qu’à une anthropologie. S’il n’y a pour lui qu’un seul univers moral, il n’éprouve pas le besoin d’en faire la démonstration. Il a juxtaposé l’abominable au sublime sans percevoir ce qui mène à l’un ou à l’autre. Et qui le pourrait? Mais il a été à même de rattacher la psychologie individuelle aux grands mouvements historiques. Sa pensée synthétique hallucinante et ses sarcasmes sont susceptibles d’intéresser particulièrement les jeunes générations et capables tout autant de les égarer. Il a dit beaucoup de choses vraies, et si sa vérité reste incomplète ce n’est qu’un encouragement à explorer de nouveau toute une série de perspectives sur le devenir historique. L’Essai sur les mœurs est autre chose qu’un objet de musée littéraire. Les problèmes sur lesquels Voltaire s’est penché resteront toujours actuels. La connaissance du passé et de la diversité culturelle telle que présentée par un observateur du siècle des Lumières hautement original qui nous instruit autant sur son siècle que sur le monde entier s’avérera toujours utile, surtout dans le monde monoculturel où nous vivons aujourd’hui.

Dominique Lussier

Un aide-mémoire du professeur Voltaire: Les Annales de l’Empire

Il faut commencer par un peu de publicité négative. Pourquoi ne pas le dire? Les Annales de l’Empire, dont la Voltaire Foundation va publier une admirable édition en trois volumes, ne sont guère représentatives de la création voltairienne. Peu lues et jamais rééditées en dehors des collections d’œuvres complètes de l’écrivain, elles ne portent sa marque que par des aspects mineurs. Au cœur de la conception de l’Histoire dont Voltaire s’est fait le pionnier, on sait que figure l’étude des mœurs et des civilisations, comme l’illustre son livre majeur dans ce domaine, l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations. Or Les Annales de l’Empire présentent un résumé de l’histoire de l’Allemagne, ou plus précisément de l’empire romain germanique, de Charlemagne jusqu’à Charles VI mort en 1740. Ce résumé est constitué d’une longue suite de brefs chapitres dont chacun est consacré à un règne. Les informations biographiques, dynastiques et militaires en font presque toute la matière. Le texte reprend, souvent mot pour mot, en les abrégeant, les historiens qui faisaient alors autorité, ou des formules de l’Essai sur les mœurs composé dans la même période.

Comme le montre la riche introduction de Gérard Laudin, la part du secrétaire de Voltaire, Collini, dans l’élaboration du livre est importante. Le style s’appauvrit parfois jusqu’à l’ellipse, dans des phrases nominales qui ressemblent aux lignes d’un sommaire. Bref, il s’agit d’une œuvre peu personnelle, que l’auteur lui-même juge trop «sèche» pour «plaire en France» (lettre à d’Argental, du 24 novembre 1753). Ce caractère est accentué par une annexe chronologique et, dès le début, par un résumé méthodique en vers de tous les chapitres qui peut paraître bizarre à des lecteurs du XXIe siècle, mais qui accentuait, pour des lecteurs du XVIIIe siècle, la nature pédagogique de l’ensemble. Ce qu’on appelait alors les «vers techniques» faisait partie des moyens utilisés dans les collèges, et les professeurs de Voltaire à Louis-le-Grand en composaient pour fixer dates et événements dans la mémoire de leurs élèves. Toutes ces particularités s’expliquent par l’origine de l’ouvrage: il s’agit d’un travail de commande, payé 1000 écus d’argent, entrepris pour satisfaire aux «ordres sacrés»[1] de la duchesse régnante de Saxe-Gotha-Altenburg, dont la bienveillance était très précieuse pour Voltaire, et qui voulait que la jeunesse allemande disposât d’un manuel commode pour apprendre l’histoire de son pays. Voltaire parle de cette vaste mais modeste entreprise sans enthousiasme: «un temps de ma vie perdu» (lettre à d’Argental, du 24 novembre 1753).

Les lecteurs qui vont se plonger dans la nouvelle édition des Annales ne vont pourtant pas perdre leur propre temps. Car le diable se cache dans les détails. Les interventions de l’écrivain dans la sèche succession des souverains, de leurs mariages, de leurs campagnes, de leurs assassinats n’occupent que peu de place, mais elles sont savoureuses. Le plus souvent, elles consistent en réflexions sceptiques sur la réalité des faits ou leur interprétation par la tradition historique («c’est ainsi qu’on écrivait autrefois l’histoire», chap. 32). Parfois l’esprit critique teinte le récit d’humour pince sans rire: en 1377, «Charles IV, âgé de soixante-quatre ans, entreprend de faire le voyage de Paris, et on ajoute que c’était pour avoir la consolation de voir le roi de France Charles V, qu’il aimait tendrement, et la raison de cette tendresse pour un roi qu’il n’avait jamais vu, était qu’il avait épousé autrefois une de ses tantes» (chap. 33). La fréquentation des historiens érudits, ses sources dans un domaine qu’il découvre, suscite chez Voltaire la moquerie, mais aussi l’indignation, quand la vérité est tordue pour des intérêts dynastiques. «L’Histoire est-elle un factum d’avocat où l’on amplifie les avantages et où l’on tait les humiliations?» (ibid.).

Mais la verve voltairienne trouve une autre matière dans l’histoire de l’Empire: c’est l’occasion de faire l’histoire des papes, en raison du rôle, controversé, de la papauté dans le choix et le sacre des empereurs. Les Annales consacrent une large place à la désignation, à la personne et à la conduite des occupants du trône de Pierre: on se doute que Voltaire ne manque pas une occasion de souligner tous les scandales qui marquent dans ce domaine les siècles troublés dont il fait l’histoire, et qui ont fait coexister des antipapes, des faux-papes et des papes indignes. Par exemple, en 1409, écrit-il, «il était assez difficile de savoir de quel côté était le Saint-Esprit» (chap. 35). Les occasions ne lui manquent pas de dénoncer les bases dérisoires du pouvoir pontifical, comme quand s’en empare un Jean XXIII dont il dit: «c’était un soldat sans mœurs, mais enfin c’était un pape canoniquement élu» (chap. 35). Le choix des épisodes les plus pittoresques ou les plus scabreux, les réflexions ironiques font de cette histoire de la papauté l’ingrédient le plus savoureux, peut-être, d’un texte où on ne l’attend pas.

Mais ce texte à visée pédagogique, en première apparence neutre et tout factuel, recèle d’autres attraits que vont découvrir les lecteurs de la nouvelle édition: le survol de tant de siècles, de tant de royaumes, de tant de guerres, de tant de dynasties, les silhouettes fugitives de tant de héros et de tant de misérables, tant de renversements de pouvoir, tant d’échecs, tant de réussites, tant de villes fondées, fortifiées, ornées, brûlées, rasées ont inspiré à l’auteur des annales de multiples et fascinantes réflexions sur la destinée des hommes et des peuples. Il s’interroge à la fin du livre sur le bonheur qu’ont pu connaître les maîtres successifs de l’Empire, et il n’en voit guère; tout au long des événements qui se pressent de page en page, il s’interroge sur le droit naturel qui se dégage de tant de lois successives et contradictoires, sur la base solide sur laquelle on pourrait se fonder pour échapper à l’arbitraire des droits qu’impose la force et qui sont factices: «Le temps change les droits» (chap. 33).

Il croit distinguer que ce «droit naturel» tient à «la possession d’une terre qu’on cultive» (chap. 37), qu’il exige à l’origine au moins l’élection des souverains, et la conclusion d’«un vrai contrat passé entre le roi et son peuple» (ibid.), seul moyen de sortir du désordre et des violences de la féodalité. Il se réjouit d’une étape supérieure de la civilisation, qui est le développement des échanges grâce aux villes dont il suit toujours avec sympathie le développement et la conquête des libertés. Enfin les derniers siècles font entrer l’Allemagne dans la modernité. Un rayon d’optimisme traverse ainsi le sombre tableau d’une civilisation imprégnée de barbarie et longtemps agitée de mouvements absurdes, sur lequel Voltaire nous invite, aujourd’hui encore, pour en supporter les horreurs, à poser un regard critique.

– Sylvain Menant

[1] Lettre à la duchesse, du 23 février 1754.