Lectures voltairiennes : colloque à la Bibliothèque de Voltaire (Bibliothèque nationale de Russie)

La bibliothèque de Voltaire à Ferney, acquise par Catherine II après la mort de l’écrivain, fut installée en 1779 dans l’Ermitage du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. En 1861, elle fut transférée à la Bibliothèque impériale publique (actuelle Bibliothèque nationale de Russie).

Bibliothèque de Voltaire

Bibliothèque de Voltaire (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg).

Après la visite du président Jacques Chirac en 1997 et grâce aux efforts de Nikolaï Kopanev, alors directeur de la Réserve des livres rares, un projet de coopération culturelle franco-russe démarra, qui aboutit à la création d’une salle dédiée à la bibliothèque du philosophe. Elle fut inaugurée en 2003, l’année du tricentenaire de Saint-Pétersbourg, par les premiers ministres des deux pays, MM. Mikhail Kassianov et Jean-Pierre Raffarin. Toujours à l’instigation de Nikolaï Kopanev, qui assuma le poste de conservateur en chef de la Bibliothèque de Voltaire, le parti fut pris de créer en ce même lieu le « Centre d’étude du siècle des Lumières ». Les fonctions habituelles de conservation se doublèrent ainsi d’activités de recherche dans l’idée qu’un si précieux trésor, riche de près de 7000 livres, devait stimuler les activités des dix-huitièmistes, contribuer à coordonner leurs actions et manifester la profondeur et la richesse du lien culturel qui unit l’Europe et la Russie au XVIIIe siècle.

Les activités de ce centre sont variées : il s’agit d’accueillir et de conseiller les chercheurs du monde entier, de contribuer à l’édition des Œuvres complètes de Voltaire en cours de publication, d’approfondir la description des fonds bibliographiques, etc. N. Kopanev avait grandement contribué à éclaircir les différents aspects du commerce du livre français en Russie (en 1980 il publia un livre sur ce sujet, dont la version française vient de paraître).

Nikolaï Kopanev, Nicholas Cronk et Vladimir Zaïtsev

Nikolaï Kopanev, Nicholas Cronk et Vladimir Zaïtsev (de gauche à droite), à la présentation du volume 6 du Corpus des notes marginales de Voltaire, Bibliothèque nationale de Russie, le 21 septembre 2006.

En tant que conservatrice en chef de la Bibliothèque de Voltaire depuis 2014, je me suis attachée à faire connaître différents matériaux conservés dans les fonds manuscrits de la Bibliothèque de Voltaire et d’autres archives russes, tandis que ma collègue Mme Alla Zlatopolskaya s’est consacrée à l’étude des aspects de la réception de Voltaire et de Rousseau en Russie depuis l’origine jusqu’à aujourd’hui.

L’aspect le plus emblématique des activités du Centre d’étude du siècle des Lumières est incarné par les colloques internationaux qu’il a organisé presque chaque année depuis 2003 autour de thèmes spécifiques. Les langues de travail en sont le russe et le français. Les colloques se tiennent au sein de la Bibliothèque nationale de Russie, qu’il s’agisse de son ancien site de la rue Sadovaya ou du nouvel édifice du Parc de la Victoire. Par-delà les communications des chercheurs, les conférences donnent lieu à de nombreuses activités culturelles : expositions de livres, concerts de musique baroque ou représentations théâtrales.

Les thèmes des colloques des années précédentes furent les suivants :

2003: table ronde « De l’intérêt de l’étude des Lumières aujourd’hui »
2004: Louis XIV dans les Œuvres de Voltaire
2005: Religion et Lumières
2006: Voltaire, le journalisme européen et l’opinion publique au XVIIIe siècle
2007: Diderot et la Russie
2009: Candide: 250 ans d’histoire
2010: Voltaire et l’historiographie russe
2011: Les 150 ans de la Bibliothèque Voltaire au sein de la BnR
2012: L’homme et l’éducation dans le système français des Lumières: au 300e anniversaire de la naissance de J.-J. Rousseau
2013: L’encyclopédisme en Europe de l’Ouest et en Russie: à l’occasion du 300e anniversaire de la naissance de Denis Diderot
2014: La Russie et les Lumières en Europe occidentale: en mémoire de N. A. Kopanev
2015: Voltaire, la littérature et la société russes
2017: Les Voies des Lumières : les bibliothèques privées du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle et leurs propriétaires

Pierre Zaborov, Jean Sgard et André Magnan

Pierre Zaborov (debout), Jean Sgard (au milieu) et André Magnan (à droite), Bibliothèque nationale de Russie, le 18 décembre 2006.

Le recueil De l’intérêt de l’étude des Lumières aujourd’hui (2004) fut la première publication des actes du colloque, comprenant les contributions de Nikolaï Kopanev, Michel Delon, Nicholas Cronk, Alla Zlatopolskaya, Ulla Kölving et André Magnan. Le premier volume de la série Lectures voltairiennes, paru en 2009, avec l’aide de l’Institut français de Saint-Pétersbourg, est composé des articles basés sur les communications faites lors des colloques des années 2005 et 2006 et consacrés aux questions de la religion au siècle des Lumières et au journalisme européen. Les articles sont édités en version originale (à partir du troisième volume, ils sont pourvus d’un résumé, en français pour les articles en russe et vice versa).

Le second volume (2014) ne contient que des articles en russe, étant consacré au sujet « Voltaire et l’historiographie russe ». Le troisième (2015) se penche sur l’histoire de la bibliothèque de Voltaire et sur Denis Diderot (colloques de 2011 et 2013). Le volume suivant, La Russie et les Lumières en Europe occidentale, ne parut pas dans le cadre de la série des Lectures voltairiennes; il fut dédié à la mémoire de Nikolaï Kopanev, décédé subitement en août 2013. Cette publication présente la totalité des contributions apportées à sa mémoire lors du colloque de 2014 en russe, en français et en anglais et reflète la diversité de ses intérêts: à part les études voltairiennes, il est question de l’histoire du livre, du commerce intellectuel entre la Russie, la France, l’Allemagne et la Hollande, des relations diplomatiques, et des encyclopédistes.

Le quatrième volume (2017) est centré autour des thèmes du colloque 2015 : « Voltaire, la littérature et la société russes ». Il contient également deux comptes rendus des publications qui ont fait date dans l’étude des relations de la Russie avec l’Europe: le premier volume de la correspondance de Catherine II avec F.M. Grimm, préparé par S. Karp, et le catalogue des livres en langues européennes de Pierre le Grand (édition russe, préparé par Irina Khmeleskikh, et l’édition française, contenant des articles sur les livres du tsar et dirigée par Olga Medvedkova).

Le premier et le second volume des Lectures voltairiennes sont accessibles en ligne en entier, le troisième partiellement; à compter du quatrième volume, toutes les publications seront placées en ligne intégralement.

À partir de 2018, les colloques auront lieu tous les deux ans. Nous invitons les chercheurs qui s’occupent de l’histoire des Lumières à prendre part aux activités de notre centre, en venant à Saint-Pétersbourg ou en participant à nos activités par vidéo conférence, et/ou en contribuant à la publication des Lectures voltairiennes, qui vont paraître au rythme des colloques.

Le prochain colloque se tiendra en novembre 2018 et sera consacré à Vladimir Lyublinsky, le plus grand voltairiste russe dont on commémore le cinquantième anniversaire de la mort. Bienvenus seront également les travaux sur l’héritage des Lumières dans la philosophie de Karl Marx, à l’occasion du deuxième centenaire de sa naissance. L’appel à communications se trouve sur le site web du Centre d’étude du siècle des Lumières.

– Natalia Speranskaya
(Conservatrice en chef de la Bibliothèque de Voltaire, Bibliothèque nationale de Russie)

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Voltaire ou les traversées du rideau

Voltaire couronné à la Comédie-Française

Voltaire couronné à la Comédie-Française après la sixième représentation d’Irène, en 1778. Source: gallica / BnF.

Bien avant de devenir le célèbre philosophe des Lumières, puis le patriarche de Ferney, le jeune François Marie Arouet se fait d’abord connaître par la pratique du genre tragique, pourtant peu associé à son nom aujourd’hui. Entre 1718 et 1778, il fait représenter vingt-sept pièces, dont vingt-deux tragédies, sur la scène de la Comédie-Française. Sa considérable prodigalité tragique a ainsi constitué l’une des sources les plus régulières et les plus conséquentes de sa visibilité et de son contact avec le grand public et la critique littéraire. Or, cette production a joué un rôle non négligeable dans l’érection progressive du dramaturge en véritable personnage public. Les fictions tragiques et leur publication ont en effet pleinement contribué à l’élaboration des rôles successifs endossés par Voltaire: courtisan dans les années 1720, philosophe controversé à partir des années 1730, puis patriarche adulé dès 1760. Il apparaît même qu’à divers moments clés de sa carrière, son identité publique s’est construite, au moins en partie, à partir de procédés que l’on pourrait qualifier de « traversées du rideau » : le dramaturge est alors plus ou moins directement identifié – par lui-même ou par des tiers – à certains de ses personnages tragiques ainsi qu’aux valeurs qu’ils représentent.

Le phénomène est repérable dès la publication d’Œdipe, en 1719. L’ethos de l’écrivain se construit évidemment dans les discours critiques accompagnant la première édition de la pièce: ceux-ci associent quête de légitimité et bravades envers l’autorité poétique des modèles antiques et classiques, mais aussi à l’encontre de l’autorité sociale de la classe dominante. Mais ce positionnement passe également par les valeurs exposées dans sa tragédie, tout spécifiquement via le personnage controversé de Philoctète. Celui-ci, absent du modèle grec de Sophocle, multiplie les tirades défiant les dieux et l’autorité royale. Plusieurs critiques ne manquent dès lors pas d’identifier le jeune auteur à son personnage, insinuant notamment « qu’un Auteur qui fait les Dieux si méchants, pourrait plutôt leur ressembler qu’à son Héros qu’il dépeint si vertueux »[1].

Dans les années 1730, la transformation de l’homme de lettres en « philosophe » est concomitante de la transgression d’un véritable tabou culturel : dans La Mort de César (1735), Voltaire met en scène son premier parricide. Il pose ainsi la question de la limitation des droits du père/souverain en des termes inhabituellement explicites. Dans un numéro digne d’un funambule, il tente simultanément de se distancier, dans la presse, de toute perception subséquente de lui-même comme contestataire ou dissident. Voltaire adopte ainsi, au cœur même de la fiction tragique, une posture d’ambivalence qui deviendra caractéristique de l’identité philosophique. Les mêmes enjeux sont réactivés lors des représentations de Mahomet (1742), tragédie qui joint une critique religieuse très explicite à la mise en scène d’un nouveau parricide. On voit qu’au XVIIIe siècle, les frontières entre image auctoriale, identité juridique et production fictionnelle étaient bien plus poreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui: l’œuvre était alors souvent envisagée comme l’image morale de son créateur, bon gré mal gré et par une relation de contiguïté.

Dans les années 1750, alors que la bataille philosophique fait rage, la tragédie contribue plus directement encore à l’imposition du modèle du « philosophe », que Voltaire n’hésite pas à doter d’avatars tragiques. Par exemple, Rome Sauvée, ou Catilina (1752) met en scène et célèbre le personnage du philosophe antique Cicéron. Dans la préface de la première édition de la pièce (Berlin, 1752), le consul romain est décrit comme « un bon Poète, un Philosophe qui savait douter, un Gouverneur de Province parfait, un Général habile » doté d’une « âme sensible ». Plusieurs motifs constitutifs de l’identité philosophique de Voltaire, au moyen desquels l’auteur s’était peint lui-même dans des préfaces dramatiques antérieures, font l’objet de projections très clairement identifiables sur cette figure historique légitimante (tels la persécution du juste, l’ascension par le mérite, ou encore l’intérêt pour le bien commun). Voltaire incarne même Cicéron à plusieurs reprises, lors de représentations données dans des théâtres de société. À la même époque, on constate par ailleurs un déplacement progressif de l’attention de la production tragique de l’auteur (victime d’un désintérêt croissant) vers son personnage. Les années 1750 voient ainsi apparaître plusieurs pièces de théâtre comiques mettant en scène des caricatures de Voltaire[2]. L’accession de l’auteur à la consécration et à la célébrité va donc de pair avec une tendance croissante à sa fictionnalisation (par lui-même ou par des tiers).

Voltaire jouant Lusignan (à gauche) sur le Théâtre de Mon-Repos

Voltaire jouant Lusignan (à gauche) sur le Théâtre de Mon-Repos (Château de Mézery, Lausanne), d’après une représentation du 18 février 1757 (après restauration, photomontage, huile sur bois). Source : Béatrice Lovis, « Le théâtre de Mon-Repos et sa représentation sur les boiseries du château de Mézery », Etudes Lumières. Lausanne, n° 2, novembre 2015.

Le tragédien lui-même fait d’ailleurs l’acteur de plus en plus fréquemment. La chose n’est pas nouvelle: il avait commencé à jouer ses propres personnages dès son retour d’Angleterre, dans les années 1730. C’est cependant au moment de l’installation à Ferney, alors qu’il se réinvente en « patriarche », qu’il insiste massivement, dans sa correspondance, sur ses nombreuses interprétations scéniques. Hormis Cicéron, il apparaît que Voltaire incarnait exclusivement ses personnages de pères. À partir de 1755, il mentionne à de nombreuses reprises jouer Lusignan (de Zaïre), Alvares (d’Alzire), Zopire (de Mahomet), Narbas (de Mérope), Zamti (de L’Orphelin de la Chine), Argire (de Tancrède) et Sozame (des Scythes). Tous sont des pères débonnaires, aimants et vertueux, avec lesquels l’auteur se confond le temps des représentations tragiques, leur donnant littéralement corps devant un parterre de familiers ou de visiteurs. Dans ses lettres, il s’identifie explicitement à eux, et signe même certaines missives « le bonhomme Lusignan V. » (D7187, mars 1757), « Lusignan » (D7338, août 1757), ou « le bonhomme Alvares V. » (D7698, mars 1758). De même, à l’époque de la composition et des premières représentations des Scythes (en 1766 et 1767), il se compare à un « pauvre Scythe » (D13835) ou un « vieux Scythe » (D14108), et Ferney à « la Scythie » (D14122, D14126).

Page de titre et première page de l’Épître dédicatoire des Scythes

Page de titre et première page de l’Épître dédicatoire des Scythes. BnF.

De manière plus évidente encore que celle de Rome sauvée, la préface des Scythes participe d’ailleurs au brouillage des frontières entre le monde réel de l’auteur et l’univers de la fiction tragique. L’Épître dédicatoire placée en tête de l’ouvrage mêle en effet les références à peine cryptées à la réalité du patriarche avec des éléments appartenant à l’univers et au temps fictionnels des Scythes. Voltaire commence par s’y mettre en scène en tant que « bon vieillard perse ». Il mélange ensuite complètement mondes réel et fictionnel, puisqu’il met en abyme la composition de sa tragédie à l’intérieur même de la fiction perse qu’est son Épître dédicatoire. Après avoir rendu hommage à ses dédicataires, il poursuit la mise en scène: « le bon vieillard fut assez heureux pour que ces deux illustres Babiloniens daignassent lire sa Tragédie Persane, intitulée Les Scythes. Ils en furent assez contents ». À l’ère du patriarche, individu, auteur et personnages tragiques en viennent donc à se confondre de manière ludique.

Durant soixante ans, la fiction tragique a donc joué, autant que ses discours d’escorte, un rôle conséquent dans le façonnement public de « Voltaire », qui a ultimement mis le genre tragique à contribution dans la construction du « patriarche », scénario paternel alternatif susceptible de concurrencer celui, alors vacillant, du Roi-Père de la Nation française.

– Laurence Daubercies

(Ce billet reprend partiellement les résultats d’une thèse de doctorat intitulée Voltaire, du dramaturge au personnage. Le façonnement d’une icône au prisme du tragique, défendue à l’Université de Liège le 7 février 2018.)

[1] [François Gacon], Le Journal satirique intercepté ou Apologie de Monsieur Arrouet de Voltaire et de Monsieur Houdart de la Motte par le Sieur Bourguignon, s.l., 1719, p.21.

[2] Notamment [Genu-Soalhat de Mainvillers], Les Huit Philosophes avanturiers de ce siècle […], 1752; [de Mainvillers], Les Huit Philosophes errans […], 1754; [André-Charles Cailleau], La Tragédie de Zulime, en cinq actes et en vers; petite pièce nouvelle d’un grand auteur, 1762; [Alexandre-Jacques Du Coudray], La Cinquantaine dramatique de M. de Voltaire […], 1774, et James Rutlidge, Le Bureau d’esprit, 1776.

An American Voltaire: the J. Patrick Lee Voltaire Collection at McGill

Reblogged from McGill University Library News ‘Library Matters’, 9 May 2018.

An American Voltaire

Published by Cambridge Scholars in 2009, with contributions by Nicholas Cronk and other Voltaire scholars.

Pat Lee, who died in 2006, was a life-enhancing friend as well as a Voltaire enthusiast and an avid collector of books. The J. Patrick Lee Voltaire Collection was acquired by McGill in 2013, and contains some 2000 books and 42 manuscripts, relative to Voltaire and his contemporaries. I recently had the huge pleasure of helping Ann Marie Holland organise in the Rare Books Library a small exhibit containing just a few of the highlights of this collection.

Like any great collection, this one has its share of precious printed books, as well as some remarkable manuscripts, not least a manuscript compilation of verse that belonged to Voltaire’s companion, Emilie Du Châtelet – this last item has been exhibited in Paris at the Bibliothèque nationale de France. The compilation also has its unique personality: Pat Lee, as an American – who loved Voltaire, was born in Kentucky, and wrote his doctorate on Voltaire at Fordham University in New York – clearly had a particular predilection for books by and about Voltaire that were in some way connected with America.

Americans were keen readers of Voltaire from the early years of the Republic, and the provenance of some of the items is startling: a volume of Voltaire that belonged to Theodore Roosevelt, and a manuscript collection of French poetry with the bookplate of… George Washington. But it’s not just the famous names that are interesting. A book called Fame and Fancy, or Voltaire Improved, published in Boston in 1826, provides an American take on Voltaire: but Pat Lee’s copy is also interesting because the bookplate records its American owner: ‘Daniel Green, Jr., Portland, Maine’.

Abner Kneeland’s translation of Voltaire’s Dictionnaire philosophique

Another remarkable production from the same decade is Abner Kneeland’s translation of Voltaire’s Dictionnaire philosophique, also published in Boston in 1836. Kneeland (1774-1844) was an evangelist minister of radical views, remembered as the last man jailed in the United States for blasphemy – among his publications are The Deist (1822) and A Review of the Evidences of Christianity (1829). His edition of Voltaire’s Philosophical Dictionary was clearly a polemical gesture therefore, and one of the copies in Pat Lee’s collection is exceptional. The anonymous American owner has inserted two blank sheets in the middle of the volume, with pages headed ‘Births’, ‘Marriages’ and ‘Deaths’. It was common of course for families to own a ‘family Bible’ with such blank pages serving to record key events in a family’s history, a volume that would be handed down from generation to generation. In this (unique?) example, a nineteenth-century American has radically subverted the genre of the ‘family Bible’ by creating a ‘family Voltaire’. Only in America…

A tipped in censored illustration of Rockwell Kent’s Candide intended for the 1928 edition.

A tipped in censored illustration of Rockwell Kent’s Candide intended for the 1928 edition.

In the twentieth century, New York publishers were active in producing illustrated editions, and there are some remarkable illustrated editions of Candide in this collection. The Rockwell Kent illustrations for Random House (1928) are justly famous – not least because the picture of Voltaire’s house in the colophon went on to become widely familiar as the Random House logo. Rockwell Kent’s first depiction of Pangloss conducting an experiment in natural philosophy in the shrubbery was deemed too shocking, and he had to replace it with a more anodine image – the first edition in this collection is very special because it includes a real rarity – the ‘censored’ image has been tipped in to cover up its timid replacement. (See also the NYPL Candide website for more on Rockwell Kent.)

The Rockwell Kent Candide is a celebrated publication, but also remarkable is the fact that the year before, 1927, there had appeared an edition of Candide illustrated by Clara Tice, a bohemian figure known as the Queen of Greenwich Village (below left); and two years later, in 1930, there was an illustrated edition by Mahlon Blane (below right).

This is real testimony to the vibrancy of the American market for illustrated books: three major illustrated editions of Candide all published in New York within the space of four years – and all three in completely contrasting artistic styles.

Clara Tice Candide Part 2 in the 1927 edition.

Clara Tice Candide Part 2 in the 1927 edition.

Following the hugely successful publication of Candide in early 1759, there appeared in 1760 a sequel, Candide, seconde partie – an amusing work that we now attribute to the abbé Dulaurens, but that at the time was widely attributed to Voltaire himself, so much so that it was not uncommon for the two parts of Candide to appear together as ‘one’ work by Voltaire. Gradually it became accepted that Voltaire was not the author of the second part, so this practice declined – except in the United States, where the two parts of Candide continued to be published together well into the twentieth century. This is another peculiarity of the American Voltaire, and this fidelity to the apocryphal Second Part of Candide gives illustrators like Clara Tice a wider range of scenes to depict – for example, Candide’s seduction by a lascivious Persian at the start of the Second Part.

Pat Lee’s Voltaire collection contains many of these beautiful objects – another is the illustrated edition by Jylbert, published by the aptly named Editions du charme. The date here gives us pause for thought, though: the edition appeared in 1941, in occupied Paris. Does the scene with the monkeys in any way reflect what was happening on the streets of the capital?

Alongside this precious work, Pat Lee’s collection also includes a humble and modestly printed translation of Candide which appeared in the Armed Services Edition in 1943 – part of a series of books made available to American servicemen and women. In Chapter Three of Candide we remember how both sides in the war have a Te Deum sung, in the certain knowledge that God is on their side… And among the troops who liberated Paris, was there perhaps a serviceman who had Candide in his backpack? The Pat Lee collection gives us a specifically American take on Voltaire and his impact in North America, and as such, it is unique.

– Nicholas Cronk

‘La nouvelle édition de ces choses merveilleuses’

Page de titre de notre texte de base

Page de titre de notre texte de base.

Passage de la mer Rouge à pied sec, arrêt du Soleil et de la Lune, résurrection des morts, transformation de la farine en anguilles, refus de s’agenouiller devant le Consistoire de Genève, habitude d’entendre le contraire de ce qui est dit et écrit, tours de passe-passe de Rousseau à Venise: tel est l’assemblage – hétéroclite, on en conviendra – de ‘miracles’ – ou prétendus tels – dont Voltaire se gausse en les réunissant au sein de cette Collection des lettres sur les miracles. Ecrites à Genève, et à Neufchâtel. L’ouvrage est loin d’avoir la rigueur d’un quelconque traité susceptible de répondre aux très sérieuses Considérations sur les miracles de l’Evangile pour répondre aux difficultés de M. J.-J. Rousseau (1765) publiées par le pasteur David Claparède, qui fournissent le prétexte de la première intervention de Voltaire, dans une feuille volante intitulée Questions sur les miracles, à M. le professeur Cl……. par un proposant. Loin même d’être, dans sa forme finale, le fruit d’un projet concerté dès l’origine: d’Autres questions, puis une Troisième Lettre paraissent peu après, et l’affaire aurait pu en rester là. Mais lorsque John Turberville Needham publie une Réponse au ‘proposant’, son intervention met le feu aux poudres, et la présence à Genève du prêtre catholique irlandais – présenté, pour l’occasion, comme un jésuite anglais – suscite encore un rapprochement avec les derniers épisodes des troubles qui agitent alors la République (affaire Covelle, poursuites contre Rousseau), relançant successivement l’activité de l’artillerie de Ferney: à jets continus, ce sont au total vingt Lettres qui se succèdent, entre mi-juillet 1765 et janvier 1766; elles seront au mois de mai réunies au sein d’un recueil, qui comporte aussi les réponses de l’adversaire, dûment annotées, le tout entrelardé de paratextes.

Aux circonstances singulières qui conduisent à la publication de la Collection s’ajoute ultérieurement une histoire éditoriale complexe: d’abord dans les Nouveaux Mélanges (voir OCV, t.60A), puis dans les collections dites ‘complètes’ des Œuvres de Voltaire, à commencer par l’‘encadrée’, le recueil est défait, ramené à la succession des Lettres originales à l’exception de l’une d’entre elles, réutilisée entre-temps dans les Questions sur l’Encyclopédie. Si les éditeurs de Kehl cherchent à retrouver l’esprit du recueil, ils ne réintroduisent les textes de l’adversaire, jugés excessivement ennuyeux, que sous la forme d’extraits. Les choix qui ont conduit à éditer, dans ce volume des OCV, l’intégralité de la Collection, accomplissent ainsi – osons le mot – une résurrection: le texte, connu par la suite sous le titre trompeur de Questions sur les miracles, n’a pas été donné à lire sous cette forme depuis plus de 250 ans. C’est l’occasion de procéder à une redécouverte qui permet d’apprécier, dans leur diversité, les expérimentations que Voltaire y effectue.

Expérimentation, d’abord, dans la construction a posteriori d’un recueil, organisé autour d’une fiction minimale qui s’invente au fil des Lettres, à l’intérieur d’un cadre narratif et discursif faisant intervenir une foule de personnages, les uns fictifs, proches des marionnettes qui peuplent l’univers des contes, les autres réels mais largement fictionnalisés, chacun doté d’une voix propre: de quoi orchestrer un beau raffut par la mise en place d’une structure polyphonique qui tient à la fois – sans se réduire à l’une de ces composantes – du micro roman épistolaire, du brûlot polémique et du pamphlet.

Expérimentation aussi dans la diversification de modes d’écriture pamphlétaire, même si l’on retrouve à l’occasion les recettes éprouvées d’une entreprise visant à faire taire l’adversaire en l’accablant de ridicules et en discréditant son discours: Needham se prétend-il imprudemment ‘qualifié par ses recherches’ pour faire pièce aux objections des incrédules? Il s’agira conjointement de disqualifier sa personne et ses interventions dans l’espace public: le pseudo-savant qui a cru observer, au cours d’expériences mal conduites sur de la farine de blé ergoté délayée dans de l’eau, sa ‘transformation’ – voire sa ‘transfiguration’ – en ‘anguilles’, lui-même ‘jésuite transfiguré’, devient le ‘jésuite des anguilles’, enfin l’‘anguillard’, que son ‘galimatias’ désigne comme un homme à enfermer. Il est même condamné ‘à faire amende honorable une anguille à la main’ avant d’être ‘lapidé’: il ne s’agit cependant que d’une exécution de papier, et le coupable finit d’ailleurs par s’échapper. Jean-Jacques aussi réchappe à sa propre lapidation, mais l’affaire est plus sérieuse.

Expérimentation encore, à l’occasion de l’évocation des troubles qui affectent Genève, d’une pensée politique dont les éléments se mettent en place: les tirades enflammées d’un Covelle, doté d’une éloquence dont l’original était sans doute incapable, sur la liberté, qui est tout à la fois liberté de penser et accomplissement d’une libération du ‘despotisme presbytéral’, préludent aux textes ultérieurs sur les affaires genevoises (Idées républicaines, OCV, t.60B), avant l’ultime réécriture, en mode burlesque, des tribulations qui agitent la ‘parvulissime’ dans La Guerre civile de Genève (t.63A).

Page 150 de notre texte de base

‘Je n’aime l’érudition que quand elle est un peu égayée.’ (Page 150 de notre texte de base.)

C’est dire que la Collection a enfin valeur de jalon dans une réflexion continue, ce que vérifie l’examen de celle, conduite en pointillés, sur la question des miracles: au niveau des arguments avancés comme des sources qui leur servent de fondement, les Lettres sur les miracles font aussi office de laboratoire dans l’élaboration de l’arsenal polémique qui nourrit en parallèle les rééditions contemporaines du Dictionnaire philosophique (OCV, t.35-36) ainsi que, par la suite, les opuscules antichrétiens des années 1766-1767, en particulier L’Examen important de milord Bolingbroke (t.62), Le Dîner du comte de Boulainvilliers (t.63A), jusqu’aux Questions sur l’Encyclopédie, dont une section de l’article ‘Miracles’ (t.42B) est ‘tirée d’une lettre déjà imprimée’ – la Douzième de la Collection, probablement après un essai infructueux de remaniement de la Première, fourni en Annexe de l’édition.

La Collection des lettres sur les miracles est en somme un objet étrange et foisonnant, à même de susciter la curiosité de quiconque s’intéresse à l’histoire éditoriale des ouvrages de Voltaire et à l’élaboration d’une manière et d’un positionnement polémiques sur des questions idéologiques importantes. Voltaire invente ici une formule appelée à une certaine fortune dans les productions tardives du ‘patriarche’, dont le fin mot est réservé au pseudo M. Beaudinet, ‘citoyen de Neufchâtel’: ‘Je n’aime l’érudition que quand elle est un peu égayée.’

– Olivier Ferret

Apprivoiser ses livres: Voltaire ‘marginaliste’

Les marginalia sont un phénomène auquel on s’intéresse de plus en plus, comme l’illustre par exemple le répertoire Annotated Books Online. Paradoxalement, à une époque où il est souvent mal vu d’écrire dans ses livres, d’en corner les pages, ou de les déchirer, les historiens du livre étudient les traces de lecture anciennes et montrent que défigurer un livre peut lui donner du prix, comme le reconnaît Andrew D. Scrimgeour, responsable des bibliothèques à Drew University au New Jersey. Les auteurs J. J. Abrams et Doug Dorst, pour leur part, ont trouvé dans la pratique des notes marginales une structure et un thème propices pour un roman.

Jean Racine, Œuvres, t.2, p.423. Bibliothèque nationale de Russie.

Jean Racine, Œuvres, Paris, 1736, t.2, p.423. Bibliothèque nationale de Russie.

‘Je voudrais bien savoir quel est l’imbecille […] qui a défiguré par tant de croix et qui a cru rempli de fautes le plus bel ouvrage de notre langue’: c’est ainsi que Voltaire réagit en marge aux traces qu’un autre a laissé dans son exemplaire des Œuvres de Racine. Mais dès qu’il devient lecteur à son tour, tout est possible. Sur une période de plus de cinquante ans, Voltaire a écrit dans les livres qui passaient entre ses mains: c’est le sujet de ma monographie, Voltaire à l’ouvrage, tout récemment parue. En tant qu’auteur célèbre, il a compris que ces traces avaient de la valeur et il lui arrivait d’offrir des exemplaires annotés à d’illustres connaissances et à des personnes de son entourage. Il a peut-être même pressenti qu’on allait s’intéresser à sa bibliothèque après sa mort, car certains commentaires marginaux semblent attendre un lecteur futur: ‘tout cela est de moy / jecrivis cette lettre’, note-t-il à côté d’un texte que Jean-François, baron de Spon cite comme ayant été présenté aux Etats-Généraux de Hollande en octobre 1745 – une espèce de ‘j’y étais!’ laissé pour la postérité.

Jean François, baron de Spon,Mémoires pour servir à l’histoire de l’Europe, depuis 1740 jusqu’à la paix générale signée à Aix-la-Chapelle, t.3, p.51. Bibliothèque nationale de Russie.

Jean François, baron de Spon, Mémoires pour servir à l’histoire de l’Europe, depuis 1740 jusqu’à la paix générale signée à Aix-la-Chapelle, Amsterdam, 1749, t.3, p.51. Bibliothèque nationale de Russie.

Tous les marginalia de Voltaire contenus dans les livres de sa bibliothèque personnelle sont désormais disponibles: le neuvième tome du Corpus des notes marginales vient de paraître. Cette publication clôt le premier volet du projet commencé pendant les années 1960 à la Bibliothèque nationale de Russie. (Un dixième tome fournira les traces de lecture de Voltaire qu’on connaît en dehors de sa bibliothèque.) Le Corpus, dont la publication a été reprise dans les Œuvres complètes de Voltaire sous la direction de Natalia Elaguina à partir des années 2000, donne à chacun la possibilité de se plonger dans l’univers des lectures de Voltaire, monde à moitié imprimé, à moitié manuscrit, et constitue un outil formidable pour redécouvrir cet auteur pourtant déjà si connu.

Les traces de lecture de Voltaire permettent de traquer les origines de ses propres textes, grâce aux signets, aux soulignements et aux réactions en marge qui marquent des passages qu’il cite, qu’il conteste ou qu’il transforme dans ses écrits. Les notes comprennent des réactions ludiques et polémiques qui désorganisent parfois la lecture de l’imprimé, tels ses ajouts manuscrits à la page de titre des Erreurs de Voltaire de Claude-François Nonnotte, et des corrections qu’il a faites pour des amis (à paraître dans le tome 10 du Corpus).

Claude-François Nonnotte, Les Erreurs de Voltaire. Bibliothèque nationale de Russie.

Claude-François Nonnotte, Les Erreurs de Voltaire. Bibliothèque nationale de Russie.

Les rapports que Voltaire entretient avec ses livres sont fortement ancrés dans la matérialité de l’objet. Ainsi, il introduit des plis, des entailles dans le papier, il exploite adroitement les différents espaces blancs à sa disposition, il démembre des volumes, les refait à sa manière, il utilise encres, crayon de plomb, sanguine, et crayons de couleurs pour laisser ses traces sur la page. Voltaire aurait apprécié les fonctions de recherche et de repérage offertes par le Kindle, les fichiers pdf et autres manifestations du numérique. Ces technologies permettent de joindre des annotations au texte, mais n’accordent pas les mêmes possibilités d’un corps à corps qui caractérise la lecture telle qu’il l’a pratiquée. Dans Voltaire à l’ouvrage, je me penche également sur les lectures faites dans différentes langues, et sur le style et la poétique des annotations marginales. C’était l’occasion aussi de comparer les marginalia de cet auteur à ceux d’autres lecteurs de l’époque, ce qui fournit un contexte et permet de mesurer l’originalité, ou non, des pratiques voltairiennes.

Gillian Pink

Les manuscrits à la VF: découvertes et partage

First page of ‘Assassins section 2de’

Début de la copie de l’article ‘Assassins section 2de’ (Voltaire Foundation: ms.73 [Lespinasse 3], p.14).

Une petite armoire à la Voltaire Foundation abrite une collection modeste de manuscrits dont la plupart datent du dix-huitième siècle. Rassemblés par notre fondateur, Theodore Besterman, tous les documents ne concernent pas forcément (ou uniquement) Voltaire: récemment nous avons accueilli des chercheurs de l’équipe des Œuvres complètes de d’Alembert, un collègue de la British Library, et j’ai aussi été contactée par le responsable du projet de l’Inventaire Condorcet, qui me demandait de vérifier des références et de fournir, pour leur beau site, des photos de certaines lettres que Voltaire avait adressées à Condorcet dont nous possédons des copies d’époque.

C’est en cherchant une de ces lettres, en feuilletant un volume de papiers laissés par Mlle de Lespinasse, que je suis tombée sur un texte de Voltaire qui m’était familier, et cela depuis dix ans, car c’est en 2008 que j’ai participé à l’édition du second volume des Questions sur l’Encyclopédie dans les Œuvres complètes de Voltaire. Par un heureux hasard, la découverte coïncidait avec le travail de préparation de l’introduction des mêmes Questions, qui paraîtra dans quelques mois. Il ne s’agissait aucunement d’une hallucination: le texte, ‘Assassins section 2de’, est bel et bien celui de l’article ‘Assassinat’ de cet ouvrage de Voltaire en forme d’encyclopédie (article au demeurant assez méchant, où l’auteur s’attaque à Jean-Jacques Rousseau).

Selon la note inscrite en marge du titre de ce texte dans le manuscrit Lespinasse (on la voit sur la photo), Voltaire envoya l’article à D’Alembert avec sa lettre du 9 juillet 1770 (D16505). Ce qui m’a surprise, c’est que l’inclusion de cette ‘pièce jointe’ n’est pas signalée dans l’édition de la correspondance de Voltaire procurée par Theodore Besterman. La chose étonne surtout étant donné que celui-ci connaissait déjà le volume manuscrit au moment de préparer son édition (cette copie est l’unique source de la lettre qui nous occupe), et en fournit la référence dans l’apparat critique de la lettre. Il a donc apparemment jugé qu’il n’était pas pertinent de mentionner ce témoignage concernant l’envoi de l’article avec la lettre. Pourtant, il est extrêmement intéressant pour quiconque s’intéresse à la diffusion et à la pré-publication des Questions de savoir que cet article figure parmi ceux que l’auteur envoya à D’Alembert, l’un des deux responsables de l’Encyclopédie, ouvrage avec lequel les Questions entrent pour ainsi dire en dialogue.

La question se pose évidemment de savoir si le copiste disait vrai ou s’il se trompait… Mais cette petite histoire d’une trouvaille inattendue illustre l’évolution de l’esprit de l’édition critique sur la quarantaine d’années qui se sont écoulées depuis la parution de la seconde édition de la correspondance de Voltaire dans les années 1970. On a beaucoup plus tendance de nos jours à prêter attention aux détails matériels des sources et à incorporer ces indices à l’apparat critique. D’un point de vue personnel, je suis contente d’avoir trouvé ce manuscrit avant et non pas après la parution de l’introduction des Questions – où Christiane Mervaud s’intéresse à la genèse et à la diffusion de ce texte – et heureuse aussi de constater qu’il ne présente aucune variante textuelle par rapport aux deux autres manuscrits connus de cet article, qui sont conservés, assez bizarrement, dans la même armoire à la Voltaire Foundation.

– Gillian Pink

 

 

Le Portugal de Voltaire: un royaume sans lumières

Daumier

Honoré Daumier, jésuite cherchant à détériorer la statue de Voltaire. Lithographie parue dans Le Charivari du 22 septembre 1869.

Voltaire a très tôt développé une piètre opinion de la culture portugaise et de ses élites. Ses idées s’étant formées au contact des Lettres persanes de Montesquieu et des Lettres juives du Marquis d’Argens, le Portugal lui apparaissait peuplé d’individus vains et orgueilleux, et la cour portugaise lui semblait un endroit triste et de peu d’agréments (voir la lettre au marquis d’Argenson du 16 avril 1739). La toute-puissance de l’Inquisition, qui dans Candide persécute les innocents suite au terrible tremblement de terre survenu à Lisbonne en 1755, entérine un jugement déjà sévère. Si Voltaire applaudit à l’expulsion des Jésuites du royaume en 1759, orchestrée par le très puissant premier ministre le Marquis de Pombal, il ne révisera plus son opinion sur la monarchie lusitanienne. C’est qu’en 1761 le père Malagrida est brûlé par l’Inquisition après avoir publié un écrit (Juízo da verdadeira causa do Terramoto) où il lie le tremblement de terre à la colère divine dirigée contre les vices de la capitale. Si Voltaire ironise sur les idées du jésuite, il critique néanmoins très sérieusement les liens que Lisbonne entretient avec Rome.

Il est indéniable que le tribunal de l’Inquisition était très puissant au Portugal, et que l’ultramontanisme avait laissé des traces dans la théologie et la philosophie. Ce dernier courant de pensée se manifesta très fortement pendant le règne de Jean V, le prédécesseur de Joseph Ier, roi sous lequel gouverna le Marquis de Pombal. Cependant, comme en France malgré la censure, les Lumières (Luzes en portugais) se diffusèrent au Portugal. Un des meilleurs représentants de ce courant de pensée est Louis Antonio Verney, qui s’est illustré par ses travaux en pédagogie où il prend le contre-pied des Jésuites. Dans Le Précis du siècle de Louis XV, Voltaire fait de l’Inquisition le thème principal de sa critique de ‘l’obscurantisme portugais’. Ce cadre de pensée va être utilisé par les historiens libéraux du dix-neuvième siècle – en particulier Alexandre Herculano dans son Histoire de l’Inquisition (1854-1859) – pour dénoncer le retard économique et scientifique pris par le Portugal dans de nombreux domaines. L’idée de cette critique est que la peur, voire la paranoïa, distillée dans les esprits par l’Inquisition conduisit les Portugais vers une sorte de timidité, voire de crainte mentale, qui serait à l’origine de l’immobilisme de la nation. Au vingtième siècle, cette critique sera réutilisée pour expliquer la facilité avec laquelle l’Etat Nouveau d’Antonio de Oliveira Salazar a impressionné les consciences, grâce notamment à l’exploitation d’une police politique de sinistre mémoire. (Antonio Tabucchi a fort bien décrit le climat de suspicion et de crainte qui régnait alors dans son beau roman Pereira prétend.)

Au dix-huitième siècle, cependant, nombreux sont ceux, parmi les jeunes notamment, qui apprécient la pensée de Voltaire et qui font circuler ses productions sous le manteau. António Ferreira de Brito s’est d’ailleurs demandé si l’œuvre du philosophe aurait été pareillement appréciée si elle n’avait pas été aussi censurée.

Certains traits, à la fois politiques et religieux, des ‘Lumières portugaises’ expliquent la réception tronquée de Voltaire. Si la puissance des jésuites posait problème au Marquis de Pombal il n’est pas pour autant devenu un amateur de Voltaire et ceci pour au moins deux raisons. Le fait est que le catholicisme portugais connaissait un renouveau avec la philosophie du pape Benoît XIV, mais surtout, pour le puissant premier ministre, la critique du pouvoir politique était poussée trop loin chez Voltaire. De ce fait, et Louis Antonio Verney partageait cette opinion, l’impiété de Voltaire paraissait trop corrosive, d’où le nombre important de ses œuvres qui furent condamnées et qui le restèrent durant de nombreuses décennies. L’une des répercussions fâcheuses des invasions françaises que le pays subit en 1807 et 1809 fut que le libéralisme en sortit durablement discrédité, phénomène qui assura la pérennité de la monarchie pendant le dix-neuvième siècle. L’hostilité des pouvoirs politiques envers les critiques anti-absolutistes de Voltaire, alliée à la puissance de frappe de l’Inquisition et à la ‘terreur psychologique’ exercée par ce tribunal, a conditionné la réception de Voltaire au Portugal.

Si, parmi les ecclésiastiques très nombreux sont ceux qui dénoncent le déisme voire le matérialisme de l’auteur travestis sous son rationalisme[1], dans d’autres cercles de lecteurs on observe des hésitations, voire des condamnations explicites, qui traduisent un malaise certain devant les écrits voltairiens.

Lisbon

‘La ville de Lisbon dans son état avant le tremblement de novembre 1755’, par J. Couse; entre 1755 et 1760 (image Wikicommons).

Les textes les plus sulfureux du patriarche de Ferney, comme le Dictionnaire philosophique, seront brûlés par le bourreau en place publique. D’ailleurs, fait frappant qui illustre l’attitude anti-libérale du dix-neuvième siècle et l’hostilité fasciste du vingtième siècle, cet ouvrage ne paraîtra en traduction portugaise qu’en 1966. On assiste d’ailleurs au même phénomène en ce qui concerne les romans. Candide est traduit en 1835 avec le titre curieux de Cândido ou o optimismo ou o philósofo enforcado em Lisboa pelos Inquisidores, e apparecendo depois em Constantinópla nas Galés;[2] or malgré l’accent placé sur l’Inquisition le texte est édulcoré et les critiques anti-absolutistes atténuées. Il en va de même pour la traduction de Zadig faite en 1815, totalement purgée des éléments les plus critiques, et globalement remaniée. S’il est important de se souvenir que les critères de traduction d’alors étaient bien moins rigoureux que les nôtres, la comparaison qui peut être faite avec la traduction de Zadig de Filinto Elísio de 1778 (mais publiée en 1819) montre que la censure sur la pensée de Voltaire est restée constante.

Ces quelques exemples illustrent donc une réception complexe, avec d’un côté un intérêt évident de la part des lecteurs pour les œuvres de Voltaire, et de l’autre une méfiance, voire une peur, envers la radicalité la plus rationaliste. A cette forme de réception intellectuelle s’ajoutent encore les barrières politique et religieuse qui non seulement dénaturèrent l’œuvre de Voltaire mais qui de plus en restreignirent très fortement l’accès, et ceci même pour les textes majeurs, jusqu’à la deuxième moitié du vingtième siècle. La traduction du théâtre voltairien connut cependant une diffusion rapide dès la chute du Marquis de Pombal, à partir des années 1780. José Anastácio da Cunha fait publier une traduction de Mahomet en 1785[3], pièce qu’il avait fait jouer en privé dans la décennie 1770. Ainsi, il semblerait que le théâtre de Voltaire soit passé plus facilement entre les mailles de l’Inquisition. Une étude fouillée à ce sujet reste à entreprendre.

– Helder Mendes Baiao

[1] La traduction dès 1775, de l’opuscule apocryphe Repentir ou Confession publique de Monsieur de Voltaire (1771) illustre le procès d’impiété fait à Voltaire.

[2] ‘Candide ou l’optimisme ou le philosophe pendu à Lisbonne par les Inquisiteurs, et qui réapparaît ensuite à Constantinople aux galères’.

[3] José Anastácio da Cunha, Tradução do ‘Mofama’ de Mr. de Voltaire, in Obra literária, (Oporto, 2006), t.2, p.211-99.