Would Voltaire have made a good PhD supervisor? Voltaire mentors Vauvenargues

Luc de Clapiers, Marquis de Vauvenargues

Luc de Clapiers, Marquis de Vauvenargues (1715-1747), by Charles Amédée Colin.

A current work in progress at the Voltaire Foundation relates to one of Voltaire’s less-discussed friendships that ended all too soon due to a fatal illness. On 4 April 1743, Luc de Clapiers, Marquis de Vauvenargues, penned the philosophe an enthusiastic letter comparing the merits of France’s two most celebrated tragedians, Pierre Corneille and Jean Racine. The combination of strong opinions and well-placed flattery must have caught Voltaire’s attention, for he wrote back less than two weeks later. The 27-year-old Vauvenargues brazenly criticised Corneille’s declamatory style and lack of subtlety, arguing that ‘surtout Corneille paroît ignorer que les hommes se caractérisent souvent d’avantage par les choses qu’ils ne disent pas, que par celles qu’ils disent’. Never one to stand at the sidelines of a literary debate, Voltaire’s reply praised Vauvenargues for his good taste in preferring Racine while offering a judicious defence of Corneille, counting that ‘il y a des choses si sublimes dans Corneille au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu’il doit être respecté avec ses défauts’ (15 April 1743). This began a lively exchange between the two men, as Vauvenargues iconoclastically refused to yield ground to Voltaire’s more balanced take on the playwright’s merits and flaws: ‘Monsieur, Je suis au désespoir que vous me forciez à respecter Corneille’ (22 April 1743).

As well as offering us an entertaining example of an eighteenth-century celebrity’s interactions with a fan, this exchange is important because, after befriending Voltaire, Vauvenargues began to see the philosophe as a mentor figure, asking him for advice on his own Introduction à la connaissance de l’esprit humain, which was supplemented by his Réflexions et maximes and published for the first time in 1746. Any PhD student can imagine the huge sigh of relief Vauvenargues must have let out when Voltaire wrote back on 15 February 1746 to say that he liked it even before he had finished reading it. The young author’s joy is palpable in his response to his mentor’s praise, thanking him for taking the time to provide suggestions and corrections for the work’s improvement (15 May 1746). Vauvenargues then substantially revised his text and published a second edition in 1747.

Introduction à la connaissance de l’esprit humain

Introduction à la connaissance de l’esprit humain, p.79 (Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence).

As part of our work on Voltaire’s marginalia, we are interested firstly in the kind of suggestions the philosophe made in the annotated copy he sent back to Vauvenargues, and secondly to what extent did the latter incorporate these suggestions into the revised version of his book. The work of cross-referencing the annotated first edition and the revised second edition revealed some interesting patterns. In the cases where the corrections are easy remedies, for example a different choice of wording or a quick clarificatory remark, Vauvenargues has mostly deferred to Voltaire’s wisdom and edited his manuscript accordingly. Things got trickier when Voltaire suggested structural changes or major additions, both things which Vauvenargues appeared more reluctant to carry out. This is most likely because the revisions were extremely time-sensitive, given that Vauvenargues was in ill-health and had to rush to edit and publish the second edition of his work before he died later that year at the age of thirty-one. It is perhaps for this reason that he did not find the time to develop a section on page 75 by which Voltaire has scribbled ‘cela merite plus de détail’.

Introduction à la connaissance de l’esprit humain

Introduction à la connaissance de l’esprit humain, p.86 (Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence).

As with any patterns, there are notable exceptions. More mystifying are instances such as on page 86 where Voltaire asks ‘pour quoy longue?’, seemingly questioning Vauvenargues’s choice of adjective. This should have been an easy fix for the marquis. In the second edition, however, Vauvenargues has edited this sentence but kept the very same adjective that Voltaire did not like: ‘L’étonnement une surprise longue & accablante; l’admiration une surprise pleine de respect.’ Similarly, one of the sassiest comments can be found on page 88 where Vauvenargues writes that ‘il y auroit là-dessus des réflexions à faire aussi nouvelles que curieuses’, to which Voltaire witheringly retorts ‘faites les donc’. Vauvenargues does indeed revise this passage in his second edition, but chooses not to elaborate on what these reflections might be, writing that he has ‘ni la volonté, ni le pouvoir’ to do so.

Introduction à la connaissance de l’esprit humain

Introduction à la connaissance de l’esprit humain, p.88 (Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence).

Like any good supervisor, Voltaire does not hold back in his criticism of his student’s work: what is most striking is the sheer volume of corrections, additions and suggestions, some of which are more helpful than others. Sometimes he is perhaps a little harsh, accusing Vauvenargues of writing ‘mauvaise poésie’ on more than a couple of occasions. One of his most scathing comments comes towards the end of the list of maxims that forms the second part of the text. Vauvenargues makes the not-very-insightful remark that ‘quelque amour qu’on ait pour les grandes affaires, il y a peu de lectures si ennuyeuses & si fatiguantes que celles d’un Traité entre des Princes’, next to which his mentor has incredulously scribbled ‘c’est bien la peine d’imprimer cela?’ It’s safe to say that any PhD student would be horrified to have elicited such a remark from their supervisor!

Introduction à la connaissance de l’esprit humain

Introduction à la connaissance de l’esprit humain, p.364 (Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence).

But above all, Voltaire is a meticulous reader, picking up on ideas repeated from many pages back and highlighting the slightest inconsistency. Equally, neither does he shy away from complimenting Vauvenargues’s work when it is deserving: several sections receive a smattering of ‘bien’, ‘beau’, ‘fort’, ‘excellent’ and even a ‘fin et profond et juste’, which more than make up for the moments of criticism.

– Sam Bailey

Sam is a PhD student at the University of Durham and a frequent VF collaborator.

An earlier blog post on this same subject by Gillian Pink can be found here.

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‘Une encyclopédie de ma façon’: le chef-d’œuvre méconnu de Voltaire

Voltaire a toujours soutenu la grande entreprise collective de l’Encyclopédie dirigée par D’Alembert et Diderot (consulter cet ouvrage en français ou en anglais). Il a rédigé une quarantaine d’articles pour le dictionnaire, mais avait toutefois quelques réserves sur certains articles: ‘La France fournissait à l’Europe un Dictionnaire encyclopédique dont l’utilité était reconnue. Une foule d’articles excellents rachetaient bien quelques endroits qui n’étaient pas des mains des maîtres,’ écrit-il à Francesco Albergati Capacelli le 23 décembre 1760. Une quinzaine d’années plus tard, il fera imprimer le charmant conte De l’Encyclopédie, qui fera encore l’éloge de cet ouvrage tout en lui reconnaissant certains défauts. Voltaire trouvait notamment que les articles avaient tendance à être trop longs ou trop subjectifs: ‘Je suis encore fâché qu’on fasse des dissertations, qu’on donne des opinions particulières pour des vérités reconnues. Je voudrais partout la définition, et l’origine du mot avec des exemples’ (à D’Alembert, le 9 octobre [1756]).

Après l’achèvement de ce grand dictionnaire, l’éditeur Charles-Joseph Panckoucke forme le projet de publier une réédition avec des corrections. Cela donne à Voltaire l’occasion de proposer des réductions et des réécritures du texte. Un certain nombre de manuscrits trouvés parmi ses papiers après sa mort semblent témoigner de ses efforts dans ce sens, textes déjà publiés dans les Œuvres complètes de Voltaire. Cependant, cette entreprise ne sera pas menée à terme.

Voltaire se décide alors à faire un dictionnaire ‘de sa façon’, où il se sert peut-être de certains articles écrits pour Panckoucke, et où il redéploie quelques-uns des textes qu’il a rédigés pour l’Encyclopédie. On retrouve donc dans ses Questions sur l’Encyclopédie (1770-1772) des thèmes et des sujets qui lui sont chers et omniprésents dans son œuvre (tolérance, critique biblique, questions juridiques, superstition…). Mais étant donné que ce n’est plus un ouvrage de référence, l’auteur ne suit pas les consignes qu’il avait préconisées pour le dictionnaire collectif. Le caractère plus personnel de ses Questions lui permet d’adopter par moments un ton ludique: il invente la fiction plus ou moins transparente du Mont Krapack, où une petite société de gens de lettres est censée vivre et travailler aux Questions sur l’Encyclopédie. De nombreux articles jouent l’effet de surprise. Le titre ‘Montagne’ annonce un très court article (de 120 mots seulement) qui évoque la fable de La Fontaine où la montagne met au monde une souris, afin de railler les matérialistes de l’époque, qui voulaient que la matière ait produit le vivant. Sous le mot ‘Rare’, l’auteur congédie la signification du mot en physique pour proposer une méditation sur le sens moral et esthétique: ‘on n’admire jamais ce qui est commun’, affirme-t-il avant de considérer l’émotion que nous éprouvons face aux livres rares, aux trésors architecturaux, à un rhinocéros à Paris. La fine satire ‘Gargantua’, enfin, évoque bel et bien le personnage de Rabelais, mais constitue une sorte d’allégorie où l’auteur, en disputant ‘des esprits téméraires qui ont osé nier les prodiges de ce grand homme’, vise en fait les miracles vécus par et attribués à maints personnages des Saintes Ecritures (Moïse, Josué, Jésus…).

La collection complète des Questions sur l’Encyclopédie, publiée par la Voltaire Foundation.

L’ouvrage des Questions sur l’Encyclopédie a disparu dans les éditions posthumes de ses œuvres. L’édition de la Voltaire Foundation, composée de huit volumes (2007-2018) sous la direction de Nicholas Cronk et de Christiane Mervaud, dont l’introduction de Christiane Mervaud vient de paraître, permet de redécouvrir ce texte, le plus long et sans doute le plus varié de Voltaire. L’introduction est la première monographie à être consacrée à ce grand ouvrage, et rend compte de sa genèse, des réactions d’époque, de sa relation complexe avec l’Encyclopédie, et des stratégies d’écriture développées par l’auteur.

Nous remercions tous les collaborateurs de cette édition, qui ont participé à l’annotation des articles, à la préparation des index, aux vérifications bibliographiques. J’ai eu personnellement l’honneur et le grand plaisir d’être associée aux huit volumes de la collection, et d’être secrétaire de l’édition pour six d’entre eux. L’édition critique d’un ouvrage de cette envergure ne peut être qu’un travail d’équipe, en l’occurrence mené sur une période de plus de dix ans, et qui représente en miniature l’entreprise des Œuvres complètes, elle aussi sur le point d’être achevée.

– Gillian Pink

Voltaire: a life in letters

Commentaire historique

Title page of the first edition. With kind permission from the Bodleian Library, University of Oxford: VET.FR.II.B.1997.

In the late summer of 1776 there appeared an anonymous Commentaire historique sur les œuvres de l’auteur de La Henriade. On the face of it, this biography of the 82-year-old Voltaire was written by a ‘man of letters’, not in his first youth either, with access to the great man and to the ‘chaos of his papers’. The work is indeed heavily reliant on Voltaire’s correspondence, both in the opening narrative and in the collection of letters that follows, but early readers were in no doubt that Voltaire had played an active part in its composition. As the reviewer of the Mémoires secrets put it in September 1776: ‘It is a third party who is supposed to be speaking; but from the style and favourable manner in which all the facts are presented, and from a multitude of secret and specific details besides, there can be no doubt that he supplied the materials and put in the colour’.

Letter from Commentaire historique

Manuscript of Voltaire’s letter to Dmitriy Alekseevich Golitsyn of 19 June 1773 in the hand of Durey de Morsan, corrected by Voltaire. With kind permission from the Royal Library of Belgium: Collection Launoit MS 315.

Not unusually, Voltaire denied being the author, arguing that he could not possibly have written something so self-indulgent. Word was that a certain Durey de Morsan had penned it, with Voltaire supplying the ‘anecdotes’ and the ‘style’ (according to Moultou writing to Meister on 4 November 1776). Durey de Morsan was perpetually in debt and lived at Ferney on and off between 1769 and 1774. He was certainly involved to some degree, but this may have been limited to copying letters (there are several in his hand) and signing a chit dated 1 May 1776 stating that he had seen the original documents and handed them over to Voltaire’s secretary Wagnière. (On Wagnière’s own later claims to be the author, see the ‘Révisions posthumes’ in volume 78B.)

Revisions by Wagnière on a copy of Commentaire historique

Revisions by Wagnière on a copy of the book sent to Catherine the Great after Voltaire’s death. With kind permission from the National Library of Russia: Bibliothèque de Voltaire 11-227.

The Commentaire historique continued to grow and change even after Durey de Morsan had returned the documents he had seen. Voltaire’s letter on the Ganganelli forgeries is dated 2 May, and the one to Faugères on the superiority of all things seventeenth-century seems to have been written the following day. No doubt some rewriting was necessary when Turgot, the Controller-General of Finances, fell from grace on 12 May. He still features in the Commentaire historique – not least in the poem Sésostris, addressed to the king in happier times and given particular prominence as the final item in the volume – but never by name.

Commentaire historique, declaration by Durey de Morsan

The Declarations by Durey de Morsan and Christin in the first edition. With kind permission from the Bodleian Library, University of Oxford: VET.FR.II.B.1997.

On 1 June, it was the lawyer Christin who signed a statement vouching that the documents had been copied accurately (in fact the letters were sometimes ‘improved’ for publication). And still the Commentaire historique kept growing. Voltaire’s letter to Spallanzani on slugs, tardigrades, and the nature of the soul is dated 6 June, and his letter ‘Sur le fameux cocher Gilbert’ must be later than the 24th, when he discovered that Gilbert, a witness against his protégé Morangiès, was apparently a pickpocket and a counterfeiter. In early July the disgraced lawyer Simon Linguet, who had helped to defend La Barre in 1766 and Morangiès in 1772, visited Ferney. Although his name is reduced to an initial, he can be associated with a disproportionate number of the letters included, raising interesting questions about the selection criteria.

This edition of the Commentaire historique, with all its letters included and annotated for the first time, finally allows us to properly consider the text as a whole. I hope it might also help to demonstrate the usefulness of further work on the rest of Voltaire’s vast correspondence.

The Commentaire historique is publishing in two volumes in September 2018. Volume 78B contains the introduction and a dossier on the text’s posthumous fate, and volume 78C contains the full text, including the ‘lettres véritables’ normally stripped from it, and annotation.

– Alice Breathe

 

‘Vous êtes la première chose que je vois en m’éveillant’: portraits in Voltaire’s bedroom

Voltaire had many bedrooms during his long life, but the best documented is the one at the Château de Ferney, where he spent a considerable portion of his last twenty years, sleeping, working, or entertaining guests.[1]

The team recently restoring the château faced a quandary. Since Voltaire’s death, the pictures hanging in his bedroom have been changed and a cenotaph added, some of the room’s walls knocked down, and finally its contents transferred to a different room altogether. It was decided that, rather than recreating a room from the 1760s or 1770s that no longer exists, Voltaire’s ‘bedroom’ should be kept much as visitors have known it since the mid-nineteenth century.

Voltaire’s bedroom in his lifetime

Perhaps Voltaire’s bedroom at Ferney was originally hung with portraits of family members, including those done in pastel by his youngest niece, Mme Dompierre de Fontaine, of herself and of her son, as had been the case at Les Délices. Perhaps Mme Du Châtelet’s portrait was also there from the start.

By 1765, some friends in Paris had come up with the idea of getting Carmontelle’s gouache of the Calas family in prison engraved to raise money for the Calas family. On 17 January 1766, Voltaire wrote to Calas’s widow that he would keep the planned engraving at his bedside, even though he had never met her, ‘et le premier objet que je verrai en m’éveillant sera la vertu persécutée et respectée’. This in due course he did, writing on 9 May: ‘J’ai baisé votre estampe, Madame, je l’ai placée au chevet de mon lit. Vous et votre famille vous êtes la première chose que je vois en m’éveillant. Monsieur votre fils Pierre est parfaitement ressemblant, je suis persuadé que vous l’êtes de même’.

Jean Huber was no doubt the first to depict Voltaire in his bedroom, in a painting (or three) that displeased its main subject. This irreverent image of him in his nightclothes proliferated in the form of engravings: there is one with a maid, one with verse designed to irritate Voltaire, even one with a portrait of his arch-enemy Fréron hanging on his wall. Grimm reported in his Correspondance littéraire of 1 November 1772 that Voltaire had not yet forgiven Huber for this loss of control over his public image. But how faithful was the depiction of his bedroom? The version in the St Petersburg Hermitage Museum has red curtains, while the one at the Musée Voltaire has blue. Musée Carnavalet also has blue, but shows an engraving of Carmontelle’s painting of the Calas family in prison hanging near the head of the bed.

Le lever du philosophe de Ferney

Le lever du philosophe de Ferney, one of many engravings based on a painting by Jean Huber. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

In 1774, a new portrait was given the distinction of being placed close to Voltaire’s bed. This time it was the actor Lekain as Nero drawn in pastel by Pierre Martin Barat: ‘Vous êtes à côté de mon lit, mon cher ami, et le souvenir de vos talents et de votre mérite sera toujours dans mon cœur’.

In June 1775, Amélie Suard mentioned two other images, Mme Du Châtelet’s portrait and a second Calas engraving, the one by Daniel Nikolaus Chodowiecki entitled Les adieux de Calas à sa famille, again inside Voltaire’s bed: ‘dans l’intérieur de son lit il a les deux gravures de la famille des Calas. Je ne connaissais pas encore celle qui représente la femme et les enfants de cette victime du fanatisme, embrassant leur père au moment où on va le mener au supplice; elle me fit l’impression la plus douloureuse, et je reprochai à M. de Voltaire de l’avoir placée de manière à l’avoir sans cesse sous ses yeux’. Mme Suard nevertheless went on to heap praise on Voltaire for the good he had done the whole of humanity. No doubt the engraving was to Voltaire as much a reminder of success as of ‘la vertu persécutée’.

In January 1776, another flurry of engravings set in Voltaire’s bedroom incurred his displeasure. Vivant Denon had visited in early July 1775 and showed Voltaire sitting up in bed, surrounded by members of his household and a mutual friend, the composer Jean-Benjamin de Laborde (although he had not been present at the time). Only the first Calas engraving can be seen inside Voltaire’s bed curtains. Was it the invasion of a ‘private’ space that Voltaire objected to? Or the juxtaposition of the serious Calas image and a frivolous social one? In any case, he complained to Vivant Denon that ‘Un homme qui se tiendrait dans l’attitude qu’on me donne, et qui rirait comme on me fait rire, serait trop ridicule’.

Le déjeuner de Ferney

Le déjeuner de Ferney, based on a picture by Vivant Denon, and engraved as part of a set with the Lever de Voltaire (above). The ‘déjeuner’ seems to consist of just one hot drink between, from left to right, Père Adam, Laborde, Voltaire, the servant known as la ‘belle Agathe’ (Agathe Perrachon, née Frik), and Mme Denis. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

The inventory that was made of Voltaire’s property after his death lists ‘four medium paintings with gilded frames’ in his room, but only identifies one of his mother, Marie-Marguerite Arouet (possibly this painting), and one of his eldest niece and companion, Mme Denis (possibly the fourth image on this page, formerly attributed to Carle van Loo and now, tentatively, to François-Hubert Drouais,[2] and copied in pastel by Mme Denis’s sister, Mme Dompierre de Fontaine).

Voltaire’s bedroom after his death

The marquis de Villette soon bought the château and owned it until 1785. On 23 November 1779, the Mémoires secrets gave an extract from a letter stating that he had kept Voltaire’s room just as it was – while at the same time installing a cenotaph (later moved to the main salon) and assembling Voltaire’s favourite portraits there: apparently these included those of Catherine the Great, Frederick, one of Frederick’s sisters, Mme Du Châtelet, Lekain, D’Alembert, d’Argental, as well as Villette himself and his wife…

A 1781 engraving which seems to take artistic licence with the room’s layout shows the cenotaph and no fewer than forty easily identifiable portraits of illustrious contemporaries, men and women, lining the walls. A portrait of Mme Denis which looks very like a detail of the Vivant Denon engraving hangs in the place of honour at the head of the bed. No Calas engravings are visible.

Chambre du cœur de Voltaire

Chambre du cœur de Voltaire, drawn by Duché and engraved by François Denis Née, 1781. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

The room looks quite different in an engraving from the first quarter of the nineteenth century. The bed curtains and cover have visibly shrunk as successive visitors cut small mementoes for themselves, and the portraits on show are limited to five: Catherine the Great’s portrait woven in silk by Philippe de Lasalle (given to Voltaire by Lasalle in 1771), Frederick the Great painted in oil by Anna Dorothea Liszewska Therbusch (sent by Frederick, at Voltaire’s request, in 1775), the previously mentioned pastel of Lekain by Barat (1774), a pastel of Voltaire attributed to Maurice Quentin de La Tour (1735?), and an oil painting of Mme Du Châtelet by Marie-Anne Loir (presumably before 1749).

Chambre de Voltaire à Ferney

Chambre de Voltaire à Ferney, by Charles Philibert Lasteyrie du Saillant, c.1820. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

This matches the description by a visitor published in The New Monthly Magazine in 1824, which also lists the prints ‘on each side of the window which faces the bed’, i.e. the fourth wall not on the engraving. The line-up is now thoroughly male: Diderot, Newton, Franklin, Racine, Milton, Washington, Corneille, and Marmontel on one side, and Thomas, Leibnitz, Mairan, D’Alembert, Helvétius, and the duc de Choiseul on the other. The first Calas engraving and a ‘sort of emblematical print of the tomb of Voltaire in Paris, dedicated to la marquise de Villette, dame de Ferney’ complete the set for this wall.

The visitor then mentions two more pictures somewhat at odds with the royals and intellectuals filling the walls: ‘In another part of the room are two very pretty pictures of a boy and a Madonna-looking girl, which our old Cicerone said were painted by order of Voltaire. The boy is a Savoyard, with a tattered cocked-hat, and the young woman, we were told, was ‘La blanchisseuse’ […] If it were really of the blanchisseuse, I can only say that Voltaire had a very pretty washerwoman’. Another engraving situates a ‘repasseuse’ and a ‘ramoneur’ (no doubt the same blanchisseuse and Savoyard) on the left-hand side of the room.

Intérieur de la chambre de Voltaire à Ferney

Intérieur de la chambre de Voltaire à Ferney, painted by Jean DuBois and engraved by Spengler & Cie, c.1840. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

Twenty years later, Jules Michelet’s guide must have had a more vivid imagination, since the historian noted in his journal for Monday 14 August 1843 that Voltaire had launched the career of the ‘savoyard’ who became an ironmonger on the corner of the rue de Beaune and that the ‘blanchisseuse’ was in fact a daughter he had had with one of Mme Denis’s chambermaids… In his Dictionary of pastellists, Neil Jeffares identifies her as the wife of Voltaire’s secretary Wagnière.[3] The Savoyard still hangs in Voltaire’s room and is sometimes identified as the pastel by Voltaire’s youngest niece of her son d’Hornoy that she sent him in 1755. It is clearly derived from Drouais’s Jeune garçon au tricorne and, since Mme Dompierre de Fontaine copied the Drouais painting of her sister, this doesn’t seem entirely implausible.

Flaubert left a soulful description of his visit to the château in 1845, carefully itemising the bed, the pictures, and the cenotaph, as so many had done before him, but also mentioning the wall hangings: ‘la tenture est de soie jaune à fleurs’ (the blue background having faded beyond recognition): ‘On voudrait y être enfermé pendant tout un jour à s’y promener seul. Triste et vide, le jour vert, livide du feuillage, pénétrait par les carreaux; on était pris d’une tristesse étrange, on regrettait cette belle vie remplie, cette existence si intellectuellement turbulente du dix-huitième siècle, et on se figurait l’homme passant de son salon dans sa chambre, ouvrant toutes ces portes…’

He must have been one of the last visitors to witness it in this state. Voltaire’s and his housekeeper’s rooms were soon knocked through and Voltaire’s room set up again in the now more appropriately sized ‘cabinet de tableaux et du billard’ on the other side of the central salon, where the large portrait of Queen Maria Theresa was presumably already set into the wall. Catherine the Great was hung at the head of the bed and Lekain under the little that was left of the canopy crown.

La chambre à coucher de Voltaire à Ferney

La chambre à coucher de Voltaire à Ferney, after a drawing by de Drée, 1869? Other drawings of Ferney by de Drée appeared in Le Monde illustré on 30 January 1869. Courtesy of the Centre d’iconographie of the Bibliothèque de Genève.

Later changes, which I won’t go into, are documented by photographs, like this postcard for the early twentieth-century tourist.

Château de Ferney – Chambre à coucher de Voltaire

Château de Ferney – Chambre à coucher de Voltaire, postcard by Charnaux frères et Co., Geneva. Courtesy of ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv.

Voltaire’s bedroom today

Today Maria Teresa still dominates the room, but the silk wall hangings and bed curtains and cover have been beautifully restored and Carmontelle’s Malheureuse famille Calas reclaimed its place inside the bed curtains. The other four pictures retained to decorate the room, besides various prints, are Voltaire himself and Lekain on the one side and Mme Du Châtelet and the Savoyard on the other. But if, like Flaubert, you wish to imagine Voltaire passing from his salon to his bedroom, you might want to stand in what is now the ‘cabinet de tableaux’ (moved into the much larger space of the two bedrooms knocked together) to do so.

– Alice Breathe

[1] Christophe Paillard, ‘Entre tourisme et pèlerinage, voyage d’affaires et expérience littéraire: Jean-Louis Wagnière, acteur et témoin de la “visite à Ferney”’, Orages 8, March 2009, p.21-50.

[2] With thanks to Neil Jeffares for pointing out that the oil painting of Mme Denis is no longer at the Shelburne Museum in Vermont.

[3] Ref. J.9.2901.

Lectures voltairiennes : colloque à la Bibliothèque de Voltaire (Bibliothèque nationale de Russie)

La bibliothèque de Voltaire à Ferney, acquise par Catherine II après la mort de l’écrivain, fut installée en 1779 dans l’Ermitage du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. En 1861, elle fut transférée à la Bibliothèque impériale publique (actuelle Bibliothèque nationale de Russie).

Bibliothèque de Voltaire

Bibliothèque de Voltaire (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg).

Après la visite du président Jacques Chirac en 1997 et grâce aux efforts de Nikolaï Kopanev, alors directeur de la Réserve des livres rares, un projet de coopération culturelle franco-russe démarra, qui aboutit à la création d’une salle dédiée à la bibliothèque du philosophe. Elle fut inaugurée en 2003, l’année du tricentenaire de Saint-Pétersbourg, par les premiers ministres des deux pays, MM. Mikhail Kassianov et Jean-Pierre Raffarin. Toujours à l’instigation de Nikolaï Kopanev, qui assuma le poste de conservateur en chef de la Bibliothèque de Voltaire, le parti fut pris de créer en ce même lieu le « Centre d’étude du siècle des Lumières ». Les fonctions habituelles de conservation se doublèrent ainsi d’activités de recherche dans l’idée qu’un si précieux trésor, riche de près de 7000 livres, devait stimuler les activités des dix-huitièmistes, contribuer à coordonner leurs actions et manifester la profondeur et la richesse du lien culturel qui unit l’Europe et la Russie au XVIIIe siècle.

Les activités de ce centre sont variées : il s’agit d’accueillir et de conseiller les chercheurs du monde entier, de contribuer à l’édition des Œuvres complètes de Voltaire en cours de publication, d’approfondir la description des fonds bibliographiques, etc. N. Kopanev avait grandement contribué à éclaircir les différents aspects du commerce du livre français en Russie (en 1980 il publia un livre sur ce sujet, dont la version française vient de paraître).

Nikolaï Kopanev, Nicholas Cronk et Vladimir Zaïtsev

Nikolaï Kopanev, Nicholas Cronk et Vladimir Zaïtsev (de gauche à droite), à la présentation du volume 6 du Corpus des notes marginales de Voltaire, Bibliothèque nationale de Russie, le 21 septembre 2006.

En tant que conservatrice en chef de la Bibliothèque de Voltaire depuis 2014, je me suis attachée à faire connaître différents matériaux conservés dans les fonds manuscrits de la Bibliothèque de Voltaire et d’autres archives russes, tandis que ma collègue Mme Alla Zlatopolskaya s’est consacrée à l’étude des aspects de la réception de Voltaire et de Rousseau en Russie depuis l’origine jusqu’à aujourd’hui.

L’aspect le plus emblématique des activités du Centre d’étude du siècle des Lumières est incarné par les colloques internationaux qu’il a organisé presque chaque année depuis 2003 autour de thèmes spécifiques. Les langues de travail en sont le russe et le français. Les colloques se tiennent au sein de la Bibliothèque nationale de Russie, qu’il s’agisse de son ancien site de la rue Sadovaya ou du nouvel édifice du Parc de la Victoire. Par-delà les communications des chercheurs, les conférences donnent lieu à de nombreuses activités culturelles : expositions de livres, concerts de musique baroque ou représentations théâtrales.

Les thèmes des colloques des années précédentes furent les suivants :

2003: table ronde « De l’intérêt de l’étude des Lumières aujourd’hui »
2004: Louis XIV dans les Œuvres de Voltaire
2005: Religion et Lumières
2006: Voltaire, le journalisme européen et l’opinion publique au XVIIIe siècle
2007: Diderot et la Russie
2009: Candide: 250 ans d’histoire
2010: Voltaire et l’historiographie russe
2011: Les 150 ans de la Bibliothèque Voltaire au sein de la BnR
2012: L’homme et l’éducation dans le système français des Lumières: au 300e anniversaire de la naissance de J.-J. Rousseau
2013: L’encyclopédisme en Europe de l’Ouest et en Russie: à l’occasion du 300e anniversaire de la naissance de Denis Diderot
2014: La Russie et les Lumières en Europe occidentale: en mémoire de N. A. Kopanev
2015: Voltaire, la littérature et la société russes
2017: Les Voies des Lumières : les bibliothèques privées du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle et leurs propriétaires

Pierre Zaborov, Jean Sgard et André Magnan

Pierre Zaborov (debout), Jean Sgard (au milieu) et André Magnan (à droite), Bibliothèque nationale de Russie, le 18 décembre 2006.

Le recueil De l’intérêt de l’étude des Lumières aujourd’hui (2004) fut la première publication des actes du colloque, comprenant les contributions de Nikolaï Kopanev, Michel Delon, Nicholas Cronk, Alla Zlatopolskaya, Ulla Kölving et André Magnan. Le premier volume de la série Lectures voltairiennes, paru en 2009, avec l’aide de l’Institut français de Saint-Pétersbourg, est composé des articles basés sur les communications faites lors des colloques des années 2005 et 2006 et consacrés aux questions de la religion au siècle des Lumières et au journalisme européen. Les articles sont édités en version originale (à partir du troisième volume, ils sont pourvus d’un résumé, en français pour les articles en russe et vice versa).

Le second volume (2014) ne contient que des articles en russe, étant consacré au sujet « Voltaire et l’historiographie russe ». Le troisième (2015) se penche sur l’histoire de la bibliothèque de Voltaire et sur Denis Diderot (colloques de 2011 et 2013). Le volume suivant, La Russie et les Lumières en Europe occidentale, ne parut pas dans le cadre de la série des Lectures voltairiennes; il fut dédié à la mémoire de Nikolaï Kopanev, décédé subitement en août 2013. Cette publication présente la totalité des contributions apportées à sa mémoire lors du colloque de 2014 en russe, en français et en anglais et reflète la diversité de ses intérêts: à part les études voltairiennes, il est question de l’histoire du livre, du commerce intellectuel entre la Russie, la France, l’Allemagne et la Hollande, des relations diplomatiques, et des encyclopédistes.

Le quatrième volume (2017) est centré autour des thèmes du colloque 2015 : « Voltaire, la littérature et la société russes ». Il contient également deux comptes rendus des publications qui ont fait date dans l’étude des relations de la Russie avec l’Europe: le premier volume de la correspondance de Catherine II avec F.M. Grimm, préparé par S. Karp, et le catalogue des livres en langues européennes de Pierre le Grand (édition russe, préparé par Irina Khmeleskikh, et l’édition française, contenant des articles sur les livres du tsar et dirigée par Olga Medvedkova).

Le premier et le second volume des Lectures voltairiennes sont accessibles en ligne en entier, le troisième partiellement; à compter du quatrième volume, toutes les publications seront placées en ligne intégralement.

À partir de 2018, les colloques auront lieu tous les deux ans. Nous invitons les chercheurs qui s’occupent de l’histoire des Lumières à prendre part aux activités de notre centre, en venant à Saint-Pétersbourg ou en participant à nos activités par vidéo conférence, et/ou en contribuant à la publication des Lectures voltairiennes, qui vont paraître au rythme des colloques.

Le prochain colloque se tiendra en novembre 2018 et sera consacré à Vladimir Lyublinsky, le plus grand voltairiste russe dont on commémore le cinquantième anniversaire de la mort. Bienvenus seront également les travaux sur l’héritage des Lumières dans la philosophie de Karl Marx, à l’occasion du deuxième centenaire de sa naissance. L’appel à communications se trouve sur le site web du Centre d’étude du siècle des Lumières.

– Natalia Speranskaya
(Conservatrice en chef de la Bibliothèque de Voltaire, Bibliothèque nationale de Russie)

Voltaire ou les traversées du rideau

Voltaire couronné à la Comédie-Française

Voltaire couronné à la Comédie-Française après la sixième représentation d’Irène, en 1778. Source: gallica / BnF.

Bien avant de devenir le célèbre philosophe des Lumières, puis le patriarche de Ferney, le jeune François Marie Arouet se fait d’abord connaître par la pratique du genre tragique, pourtant peu associé à son nom aujourd’hui. Entre 1718 et 1778, il fait représenter vingt-sept pièces, dont vingt-deux tragédies, sur la scène de la Comédie-Française. Sa considérable prodigalité tragique a ainsi constitué l’une des sources les plus régulières et les plus conséquentes de sa visibilité et de son contact avec le grand public et la critique littéraire. Or, cette production a joué un rôle non négligeable dans l’érection progressive du dramaturge en véritable personnage public. Les fictions tragiques et leur publication ont en effet pleinement contribué à l’élaboration des rôles successifs endossés par Voltaire: courtisan dans les années 1720, philosophe controversé à partir des années 1730, puis patriarche adulé dès 1760. Il apparaît même qu’à divers moments clés de sa carrière, son identité publique s’est construite, au moins en partie, à partir de procédés que l’on pourrait qualifier de « traversées du rideau » : le dramaturge est alors plus ou moins directement identifié – par lui-même ou par des tiers – à certains de ses personnages tragiques ainsi qu’aux valeurs qu’ils représentent.

Le phénomène est repérable dès la publication d’Œdipe, en 1719. L’ethos de l’écrivain se construit évidemment dans les discours critiques accompagnant la première édition de la pièce: ceux-ci associent quête de légitimité et bravades envers l’autorité poétique des modèles antiques et classiques, mais aussi à l’encontre de l’autorité sociale de la classe dominante. Mais ce positionnement passe également par les valeurs exposées dans sa tragédie, tout spécifiquement via le personnage controversé de Philoctète. Celui-ci, absent du modèle grec de Sophocle, multiplie les tirades défiant les dieux et l’autorité royale. Plusieurs critiques ne manquent dès lors pas d’identifier le jeune auteur à son personnage, insinuant notamment « qu’un Auteur qui fait les Dieux si méchants, pourrait plutôt leur ressembler qu’à son Héros qu’il dépeint si vertueux »[1].

Dans les années 1730, la transformation de l’homme de lettres en « philosophe » est concomitante de la transgression d’un véritable tabou culturel : dans La Mort de César (1735), Voltaire met en scène son premier parricide. Il pose ainsi la question de la limitation des droits du père/souverain en des termes inhabituellement explicites. Dans un numéro digne d’un funambule, il tente simultanément de se distancier, dans la presse, de toute perception subséquente de lui-même comme contestataire ou dissident. Voltaire adopte ainsi, au cœur même de la fiction tragique, une posture d’ambivalence qui deviendra caractéristique de l’identité philosophique. Les mêmes enjeux sont réactivés lors des représentations de Mahomet (1742), tragédie qui joint une critique religieuse très explicite à la mise en scène d’un nouveau parricide. On voit qu’au XVIIIe siècle, les frontières entre image auctoriale, identité juridique et production fictionnelle étaient bien plus poreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui: l’œuvre était alors souvent envisagée comme l’image morale de son créateur, bon gré mal gré et par une relation de contiguïté.

Dans les années 1750, alors que la bataille philosophique fait rage, la tragédie contribue plus directement encore à l’imposition du modèle du « philosophe », que Voltaire n’hésite pas à doter d’avatars tragiques. Par exemple, Rome Sauvée, ou Catilina (1752) met en scène et célèbre le personnage du philosophe antique Cicéron. Dans la préface de la première édition de la pièce (Berlin, 1752), le consul romain est décrit comme « un bon Poète, un Philosophe qui savait douter, un Gouverneur de Province parfait, un Général habile » doté d’une « âme sensible ». Plusieurs motifs constitutifs de l’identité philosophique de Voltaire, au moyen desquels l’auteur s’était peint lui-même dans des préfaces dramatiques antérieures, font l’objet de projections très clairement identifiables sur cette figure historique légitimante (tels la persécution du juste, l’ascension par le mérite, ou encore l’intérêt pour le bien commun). Voltaire incarne même Cicéron à plusieurs reprises, lors de représentations données dans des théâtres de société. À la même époque, on constate par ailleurs un déplacement progressif de l’attention de la production tragique de l’auteur (victime d’un désintérêt croissant) vers son personnage. Les années 1750 voient ainsi apparaître plusieurs pièces de théâtre comiques mettant en scène des caricatures de Voltaire[2]. L’accession de l’auteur à la consécration et à la célébrité va donc de pair avec une tendance croissante à sa fictionnalisation (par lui-même ou par des tiers).

Voltaire jouant Lusignan (à gauche) sur le Théâtre de Mon-Repos

Voltaire jouant Lusignan (à gauche) sur le Théâtre de Mon-Repos (Château de Mézery, Lausanne), d’après une représentation du 18 février 1757 (après restauration, photomontage, huile sur bois). Source : Béatrice Lovis, « Le théâtre de Mon-Repos et sa représentation sur les boiseries du château de Mézery », Etudes Lumières. Lausanne, n° 2, novembre 2015.

Le tragédien lui-même fait d’ailleurs l’acteur de plus en plus fréquemment. La chose n’est pas nouvelle: il avait commencé à jouer ses propres personnages dès son retour d’Angleterre, dans les années 1730. C’est cependant au moment de l’installation à Ferney, alors qu’il se réinvente en « patriarche », qu’il insiste massivement, dans sa correspondance, sur ses nombreuses interprétations scéniques. Hormis Cicéron, il apparaît que Voltaire incarnait exclusivement ses personnages de pères. À partir de 1755, il mentionne à de nombreuses reprises jouer Lusignan (de Zaïre), Alvares (d’Alzire), Zopire (de Mahomet), Narbas (de Mérope), Zamti (de L’Orphelin de la Chine), Argire (de Tancrède) et Sozame (des Scythes). Tous sont des pères débonnaires, aimants et vertueux, avec lesquels l’auteur se confond le temps des représentations tragiques, leur donnant littéralement corps devant un parterre de familiers ou de visiteurs. Dans ses lettres, il s’identifie explicitement à eux, et signe même certaines missives « le bonhomme Lusignan V. » (D7187, mars 1757), « Lusignan » (D7338, août 1757), ou « le bonhomme Alvares V. » (D7698, mars 1758). De même, à l’époque de la composition et des premières représentations des Scythes (en 1766 et 1767), il se compare à un « pauvre Scythe » (D13835) ou un « vieux Scythe » (D14108), et Ferney à « la Scythie » (D14122, D14126).

Page de titre et première page de l’Épître dédicatoire des Scythes

Page de titre et première page de l’Épître dédicatoire des Scythes. BnF.

De manière plus évidente encore que celle de Rome sauvée, la préface des Scythes participe d’ailleurs au brouillage des frontières entre le monde réel de l’auteur et l’univers de la fiction tragique. L’Épître dédicatoire placée en tête de l’ouvrage mêle en effet les références à peine cryptées à la réalité du patriarche avec des éléments appartenant à l’univers et au temps fictionnels des Scythes. Voltaire commence par s’y mettre en scène en tant que « bon vieillard perse ». Il mélange ensuite complètement mondes réel et fictionnel, puisqu’il met en abyme la composition de sa tragédie à l’intérieur même de la fiction perse qu’est son Épître dédicatoire. Après avoir rendu hommage à ses dédicataires, il poursuit la mise en scène: « le bon vieillard fut assez heureux pour que ces deux illustres Babiloniens daignassent lire sa Tragédie Persane, intitulée Les Scythes. Ils en furent assez contents ». À l’ère du patriarche, individu, auteur et personnages tragiques en viennent donc à se confondre de manière ludique.

Durant soixante ans, la fiction tragique a donc joué, autant que ses discours d’escorte, un rôle conséquent dans le façonnement public de « Voltaire », qui a ultimement mis le genre tragique à contribution dans la construction du « patriarche », scénario paternel alternatif susceptible de concurrencer celui, alors vacillant, du Roi-Père de la Nation française.

– Laurence Daubercies

(Ce billet reprend partiellement les résultats d’une thèse de doctorat intitulée Voltaire, du dramaturge au personnage. Le façonnement d’une icône au prisme du tragique, défendue à l’Université de Liège le 7 février 2018.)

[1] [François Gacon], Le Journal satirique intercepté ou Apologie de Monsieur Arrouet de Voltaire et de Monsieur Houdart de la Motte par le Sieur Bourguignon, s.l., 1719, p.21.

[2] Notamment [Genu-Soalhat de Mainvillers], Les Huit Philosophes avanturiers de ce siècle […], 1752; [de Mainvillers], Les Huit Philosophes errans […], 1754; [André-Charles Cailleau], La Tragédie de Zulime, en cinq actes et en vers; petite pièce nouvelle d’un grand auteur, 1762; [Alexandre-Jacques Du Coudray], La Cinquantaine dramatique de M. de Voltaire […], 1774, et James Rutlidge, Le Bureau d’esprit, 1776.

An American Voltaire: the J. Patrick Lee Voltaire Collection at McGill

Reblogged from McGill University Library News ‘Library Matters’, 9 May 2018.

An American Voltaire

Published by Cambridge Scholars in 2009, with contributions by Nicholas Cronk and other Voltaire scholars.

Pat Lee, who died in 2006, was a life-enhancing friend as well as a Voltaire enthusiast and an avid collector of books. The J. Patrick Lee Voltaire Collection was acquired by McGill in 2013, and contains some 2000 books and 42 manuscripts, relative to Voltaire and his contemporaries. I recently had the huge pleasure of helping Ann Marie Holland organise in the Rare Books Library a small exhibit containing just a few of the highlights of this collection.

Like any great collection, this one has its share of precious printed books, as well as some remarkable manuscripts, not least a manuscript compilation of verse that belonged to Voltaire’s companion, Emilie Du Châtelet – this last item has been exhibited in Paris at the Bibliothèque nationale de France. The compilation also has its unique personality: Pat Lee, as an American – who loved Voltaire, was born in Kentucky, and wrote his doctorate on Voltaire at Fordham University in New York – clearly had a particular predilection for books by and about Voltaire that were in some way connected with America.

Americans were keen readers of Voltaire from the early years of the Republic, and the provenance of some of the items is startling: a volume of Voltaire that belonged to Theodore Roosevelt, and a manuscript collection of French poetry with the bookplate of… George Washington. But it’s not just the famous names that are interesting. A book called Fame and Fancy, or Voltaire Improved, published in Boston in 1826, provides an American take on Voltaire: but Pat Lee’s copy is also interesting because the bookplate records its American owner: ‘Daniel Green, Jr., Portland, Maine’.

Abner Kneeland’s translation of Voltaire’s Dictionnaire philosophique

Another remarkable production from the same decade is Abner Kneeland’s translation of Voltaire’s Dictionnaire philosophique, also published in Boston in 1836. Kneeland (1774-1844) was an evangelist minister of radical views, remembered as the last man jailed in the United States for blasphemy – among his publications are The Deist (1822) and A Review of the Evidences of Christianity (1829). His edition of Voltaire’s Philosophical Dictionary was clearly a polemical gesture therefore, and one of the copies in Pat Lee’s collection is exceptional. The anonymous American owner has inserted two blank sheets in the middle of the volume, with pages headed ‘Births’, ‘Marriages’ and ‘Deaths’. It was common of course for families to own a ‘family Bible’ with such blank pages serving to record key events in a family’s history, a volume that would be handed down from generation to generation. In this (unique?) example, a nineteenth-century American has radically subverted the genre of the ‘family Bible’ by creating a ‘family Voltaire’. Only in America…

A tipped in censored illustration of Rockwell Kent’s Candide intended for the 1928 edition.

A tipped in censored illustration of Rockwell Kent’s Candide intended for the 1928 edition.

In the twentieth century, New York publishers were active in producing illustrated editions, and there are some remarkable illustrated editions of Candide in this collection. The Rockwell Kent illustrations for Random House (1928) are justly famous – not least because the picture of Voltaire’s house in the colophon went on to become widely familiar as the Random House logo. Rockwell Kent’s first depiction of Pangloss conducting an experiment in natural philosophy in the shrubbery was deemed too shocking, and he had to replace it with a more anodine image – the first edition in this collection is very special because it includes a real rarity – the ‘censored’ image has been tipped in to cover up its timid replacement. (See also the NYPL Candide website for more on Rockwell Kent.)

The Rockwell Kent Candide is a celebrated publication, but also remarkable is the fact that the year before, 1927, there had appeared an edition of Candide illustrated by Clara Tice, a bohemian figure known as the Queen of Greenwich Village (below left); and two years later, in 1930, there was an illustrated edition by Mahlon Blane (below right).

This is real testimony to the vibrancy of the American market for illustrated books: three major illustrated editions of Candide all published in New York within the space of four years – and all three in completely contrasting artistic styles.

Clara Tice Candide Part 2 in the 1927 edition.

Clara Tice Candide Part 2 in the 1927 edition.

Following the hugely successful publication of Candide in early 1759, there appeared in 1760 a sequel, Candide, seconde partie – an amusing work that we now attribute to the abbé Dulaurens, but that at the time was widely attributed to Voltaire himself, so much so that it was not uncommon for the two parts of Candide to appear together as ‘one’ work by Voltaire. Gradually it became accepted that Voltaire was not the author of the second part, so this practice declined – except in the United States, where the two parts of Candide continued to be published together well into the twentieth century. This is another peculiarity of the American Voltaire, and this fidelity to the apocryphal Second Part of Candide gives illustrators like Clara Tice a wider range of scenes to depict – for example, Candide’s seduction by a lascivious Persian at the start of the Second Part.

Pat Lee’s Voltaire collection contains many of these beautiful objects – another is the illustrated edition by Jylbert, published by the aptly named Editions du charme. The date here gives us pause for thought, though: the edition appeared in 1941, in occupied Paris. Does the scene with the monkeys in any way reflect what was happening on the streets of the capital?

Alongside this precious work, Pat Lee’s collection also includes a humble and modestly printed translation of Candide which appeared in the Armed Services Edition in 1943 – part of a series of books made available to American servicemen and women. In Chapter Three of Candide we remember how both sides in the war have a Te Deum sung, in the certain knowledge that God is on their side… And among the troops who liberated Paris, was there perhaps a serviceman who had Candide in his backpack? The Pat Lee collection gives us a specifically American take on Voltaire and his impact in North America, and as such, it is unique.

– Nicholas Cronk