Bernardin de Saint-Pierre, a Voltaire fan?

Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’Isle de France (Amsterdam, 1773) (Bibliothèque nationale de France).

Bernardin de Saint-Pierre returned to France in 1771 following an unhappy posting to Mauritius. In Paris he made new acquaintances, D’Alembert, Julie de Lespinasse, Condorcet and, most significantly in the eyes of posterity, he befriended Jean-Jacques Rousseau. This intimacy has ossified critical opinion as it was D’Alembert who aided the publication of his first book, the Voyage à l’île de France (1773) by a printer whom Voltaire termed ‘l’enchanteur Merlin’. Drafted in part in the Indian Ocean, the work was published anonymously with a permission tacite as it criticized French colonial practices. In it Bernardin claimed that his travel writing was innovative as Voltaire, D’Alembert, Buffon and Rousseau had not provided a model. He demonstrated his extensive reading by asserting: ‘Je sais bon gré à M. de Voltaire d’avoir traité de barbares ceux qui éventrent un chien vivant pour nous montrer les veines lactées’ (a reference to the article ‘Bêtes’ in the Dictionnaire philosophique).

Like Voltaire, Bernardin was educated by the Jesuits. He too liked citing Latin authors, particularly Virgil, and also frequently quoted from memory. He stated that D’Alembert had suggested that he compose histories and claimed that he had read Voltaire’s historical writings. He shared the patriarch’s alarm at d’Holbach’s Système de la nature and wrote against it. Despite a staunch belief in God, Bernardin was anticlerical and loathed superstition. Like Voltaire, he mocked fears about a comet in 1773, telling Mme Necker: ‘On attend ici la comette pour demain; il y a des églises dont les confessionaux ne désemplissent pas; le peuple est fort inquiet de sçavoir si la terre sera brûlée ou noyée’ (Electronic Enlightenment, BSP_0244). He too was intrigued  by the possibility of ‘éléphants’ (i.e. mammoths) in Siberia. The Revolution saw him produce short works advocating tolerance and social harmony.

Invitation à la Concorde, pour la Fête de la Confédération, du 14 juillet 1792 (Gazette Drouot).

His Invitation à la concorde (1792) appeared in print and as a poster. It proclaims that discord will destroy France but Catholics, Protestants and Jews will thrive ‘autour de l’autel de la patrie’ where ‘chaque religion deviendra citoyenne’. He composed contes in a manner reminiscent of Voltaire. The Café de Surate (1792), depicting often religious prejudices, may have been inspired by a chapter in Zadig, ‘Le Souper’. He read his fictional Voyage en Silésie, with its message of reconciling quarrelsome multinational travellers, in his capacity as professeur de morale républicaine to instituteurs at the Ecole normale in 1795. In the foreword to the first printed edition, he asserted that ‘Mon but était d’inspirer aux hommes, qui sont les mêmes quant au fond, de la tolérance pour les opinions diverses.’

Bernardin de Saint-Pierre, Voyage en Silésie (Paris, 1807) (Bibliothèque nationale de France).

Bernardin returned to a controversy treated by Voltaire in Lettre XI of the Lettres philosophiques, inoculation. In the Harmonies de la nature (begun in the 1790s), he writes: ‘On a longtemps agité la question, si l’inoculation était utile. J’observerai ici que Jean-Jacques n’a pas osé la décider dans son Emile.’ While acknowledging risks, Bernardin is decisive: ‘Il me semble […] que pour détruire tant d’intérêts particuliers qui s’opposent à l’intérêt général on devrait faire inoculer à la fois tous les enfants […] l’inoculation contribuerait à resserrer entre eux les liens de la fraternité.’ Despite his antipathy to the scientific establishment and, unlike Voltaire, opposed to Newtonian ideas of attraction, Bernardin is generally in favour of scientific advances.

Voltaire loved publishing texts anonymously or with fictional authors. Bernardin, after the Voyage, demanded his name on the title page. Yet, in a text not printed in his lifetime which I am editing for his Œuvres complètes (Garnier), the Fragment sur la théorie de l’univers, he too adopted a ludic pretence. The narrator, a ship’s pilote, recounts Bernardin’s views to a passenger without naming him. All he will reveal is that: ‘Le système dont je vais vous entretenir est d’un Français.’ Subsequently he speaks of ‘l’auteur de la nouvelle théorie’, ‘mon auteur’, ‘Notre auteur’.

Simon Davies, Bernardin de Saint-Pierre: colonial traveller, Enlightenment reformer, celebrity writer, Oxford University Studies in the Enlightenment (Liverpool University Press, 2021).

Bernardin often omits the sources of his references. In a manuscript that I am also editing for his Œuvres complètes, he writes ‘Un de nos poètes a dit: “Dieu mit la fièvre en nos climats et le remède en Amérique.” C’est une pensée de bel esprit.’ The line had appeared in a poem to Frederick the Great (OCV, t.32A, p.412) and in the Questions sur l’Encyclopédie (OCV, t.41, p.394). Bernardin probably found it in the latter as it is mentioned in the Harmonies de la nature.

While Bernardin sympathised with ‘l’infortuné Jean-Jacques’ and knew that his public renown benefited from that association, he believed that sociability was natural. He thought that reform was needed, hence his acceptance of appointments at the Jardin du roi (where he championed initiatives), the Ecole normale and the Institut. He disliked Voltaire’s relations with crowned heads (although he had met Catherine the Great, praised her in his Voyage ‘porté par tout le vent des philosophes qui étaient dans sa faveur’), but was far more sociable than his clichéd reputation. To label him as simply a disciple of Rousseau is misleading. He owed as much to Voltaire as to Rousseau and he supplies an even-handed comparison in his Parallèle de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. His celebrity in the Ancien Régime and the Revolution and the accessibility of his correspondence in Electronic Enlightenment make him an excellent point of reference for questions still raised about the role and impact of the so-called philosophes in scholarly publications and recently at the Enlightenment Workshops in Oxford. In sum, Bernardin reacted to the challenges of his age and responded in his own distinctive fashion.

– Simon Davies

Il faut des romans aux peuples corrompus: le romanesque républicain dans la Suisse des Lumières

En 1753, Voltaire, à la suite de différents événements désagréables, quitte le royaume de Prusse où il avait été appelé par le roi Frédéric II. Voltaire est alors âgé de 59 ans, il a déjà une vie riche derrière lui, ponctuée de multiples expériences, de beaucoup de publications et de très nombreuses rencontres. Il hésite sur la direction à prendre. Il sait qu’il n’est pas le bienvenu en France où il sera surveillé et censuré. Il devra vivre loin de Paris ce qui ne l’enchante guère. L’Angleterre est un séjour exotique, et si l’île offre de nombreux avantages, elle n’est pas dominée par la culture française. Pire, les hostilités se font de plus en plus précises entre la France et l’Angleterre, les deux nations cherchant à étendre leur commerce et leur domination coloniale. Voltaire a alors l’idée de se tourner vers un petit pays à la fois indépendant, mais suffisamment proche des grands centres de culture: la Suisse et ses satellites, dont Genève. Voltaire décide de se fixer d’abord à Lausanne et ensuite dans la cité de Calvin. Grâce à l’intermédiaire de Jean-Robert Tronchin, Voltaire loue une propriété à Saint-Jean qui deviendra les ‘Délices’.

‘Les Délices’, dessinée par F. Philipesenn et gravée par G. Charton (1775-1853) (BGE, Centre d’iconographie genevoise).

A Lausanne, avec sa cathédrale gothique et son château où siègent les baillis bernois, c’est grâce à l’intervention de Georges François de Giez, jeune banquier, qu’il peut louer la propriété de Montriond à l’entrée de la ville (voir François Jacob, Voltaire, Paris, 2015, p.193). ‘Les Délices seront pour l’été, Montriond pour l’hiver’ (Voltaire à Clavel de Brenles, 10 février [1755], D6150).

Voltaire adhère ou feint d’adhérer à l’image idyllique que les visiteurs européens diffusent de la Suisse. Il loue, dans l’Epître de l’auteur, en arrivant dans sa terre près du lac de Genève, en mars 1755, ses mœurs républicaines, la douceur de son climat, la beauté du Lac Léman que l’on peut contempler depuis les coteaux lausannois:

‘On n’y méprise point les travaux nécessaires;
Les états sont égaux, et les hommes sont frères.
Liberté, liberté, ton trône est en ces lieux.
La Grèce où tu naquis, t’a pour jamais perdue.’

Mais contrairement à d’autres visiteurs européens, Voltaire ne se contente pas d’admirer l’austérité des mœurs suisses. Il souhaite répandre la passion du théâtre. Il dirige différentes pièces au théâtre de Mon-Repos. La noblesse lausannoise y accourt soit pour jouer sur scène soit pour assister aux représentations en public averti. La famille Constant s’illustre dans cette activité, David Louis Constant d’Hermenches deviendra l’âme des activités théâtrales de Lausanne après le départ de Voltaire pour Genève.

Voltaire applaudit ces succès qu’il s’empresse de rapporter à ses amis parisiens, plaçant les Lausannois sur un pied d’égalité avec les Français: ‘On ne se douterait pas, monsieur, qu’un théâtre établi à Lausanne, des acteurs peut-être supérieurs aux comédiens de Paris, enfin une pièce nouvelle, des spectateurs pleins d’esprit, de connaissances et de lumières, en un mot tous les soins qu’entraînent de tels plaisirs, m’ont empêché de vous écrire plus tôt’ (à Jean Lévesque de Burigny, 20 mars [1757], D7207). Les Parisiens font semblant d’être dupes.

Pourtant des voix s’élèvent pour dénoncer la pratique de la comédie, amusement qui nous paraît aujourd’hui bien innocent, et les arguments des détracteurs sont puisés dans la tradition républicaine. On se rappelle que Platon dans La République dénonce les artistes et les arts en général. Cette accusation vaut certes pour les beaux-arts, mais en Suisse elle touche également le théâtre, car sa pratique par les gens de la bonne société démontre leur oisiveté et leur luxe. Or les auteurs républicains, d’Aristote à Machiavel et de Platon à Rousseau n’eurent de cesse de condamner leurs effets socialement pernicieux et moralement corrupteurs.

Dans l’Aristide ou le Citoyen, journal lausannois paru de 1766 à 1767, un étranger de marque, le Prince Louis-Eugène de Wurtemberg, reproche à la comédie de ‘flatter le goût général’ et non de le ‘redresser’. Quant au général vaudois Warnery, celui-ci écrit que ‘le luxe, la délicatesse et la dépravation des mœurs ont fait des progrès en Suisse avec la Poésie’ (Remarques sur l’Essai général de tactique de Guibert, Varsovie, 1782, p.59-60).

Aristide ou le citoyen (Lausanne, Grasset, 1766) (Réseau vaudois des bibliothèques).

Au dix-huitième siècle, dans les républiques helvétiques, ces arguments sont très répandus. Les spectacles avaient été interdits à Genève par une ordonnance datant de 1617 (cette interdiction avait été renouvelée en 1732 et en 1739). Le théâtre se voyait reprocher de détourner l’intérêt des individus des affaires de la cité. Dans la Lettre à D’Alembert sur les spectacles (1758), J.-J. Rousseau s’inquiète également de l’arrivée des spectacles à Genève. Il oppose à l’intérieur des salles de théâtre, où chacun s’amuse individuellement en imagination, l’activité sociale des cercles de Genève où les hommes peuvent se retrouver pour discuter, écouter des conférences, boire et se divertir. Pour Rousseau, les cercles sont le terreau de la vie citoyenne, l’antichambre d’où partent les compagnies bourgeoises qui défilent en ville et en assurent la sécurité aux temps troublés. Pour Voltaire au contraire, le théâtre aide à policer les mœurs, il ‘dégrossit’ les rustres suisses. De plus, le théâtre est une activité où les deux sexes se mêlent, ce qui pour Voltaire est un gage de galanterie et de politesse. Pour Rousseau ce mélange corrupteur des deux sexes, qui ‘dénature’ proprement leurs qualités intrinsèques est signe d’une décadence civique et morale. Une société ‘molle et efféminée’ ne pourra résister efficacement aux envahisseurs étrangers. Curieusement, Voltaire et Rousseau se retrouvent sur le terrain de la culture: Voltaire souhaite que le théâtre transforme les Lausannois et les Genevois en Français alors que Rousseau lutte contre cette altération culturelle par crainte d’une détérioration de patriotisme.

J. J. Rousseau citoyen de Genève, à Mr. D’Alembert (Amsterdam, 1758).

Déplacé à Genève, aux Délices, dès 1755, Voltaire se rapproche de ses éditeurs Gabriel et Philibert Cramer, mais aussi d’une scène plus brillante et d’un public dont la réputation européenne est excellente.

Là il se retrouve toutefois confronté aux mêmes contrariétés qu’à Lausanne. L’idéologie républicaine est très forte parmi les bourgeois, en particulier dans le groupe de ceux qui s’opposent aux décisions des Conseils restreints dominés par un ensemble de vieilles familles. Cependant là aussi, Voltaire croit au rôle civilisateur du théâtre, les bons spectacles poliront le reste de sauvagerie que les Genevois conservent. D’où l’intrigante remarque de l’article ‘Genève’ de l’Encyclopédie, rédigé par D’Alembert, mais soufflé par Voltaire: associer ‘à la sagesse de Lacédémone la politesse d’Athènes’. Les travaux de Rahul Markovits qui documentent les réactions genevoises à l’introduction des théâtres dans la ville – constructions éphémères accompagnant l’arrivée des médiateurs français lors de chaque grande crise politique et sociale – montrent que toutes les couches de la société étaient séduites par les spectacles. Les chefs du parti bourgeois (communément appelés Représentants, à cause des ‘pétitions’ qu’ils adressaient aux Conseils restreints assurant le gouvernement) ont beau dénoncer l’effet pernicieux provoqué par les spectacles, le peuple en général s’y rendait malgré tout.

Dans la Lettre à D’Alembert sur les spectacles, les idées de J.-J. Rousseau reflètent ou sont similaires à celles des Représentants de Genève, dont un des chefs de file est Jacques-François Deluc. Horloger dans la cité de Calvin, De Luc cultive les valeurs républicaines. Il pense que la ‘pureté’ des mœurs genevoises est le résultat des ‘Lois’ et des ‘usages’ d’un petit Etat dont les habitants n’ont pas été ‘dégradés’ par les rapports d’argent et la bassesse qui règne dans les grandes villes, où le fort opprime le faible. Les Remarques sur le paragraphe de l’article Genève, dans l’Encyclopédie, qui traite de la comédie et des comédiens datent du 26 avril 1758 et ont été écrites en parallèle à la Lettre à D’Alembert. Pour Rousseau, la comédie induit la diffusion des mœurs de Paris dans les villes rurales ou à la campagne, ce qui se heurte cependant à l’incapacité anthropologique des individus à adopter d’autres mœurs et d’autres manières de sentir: ‘Les habitants de Paris qui croient aller à la campagne, n’y vont point; ils portent Paris avec eux’ (La Nouvelle Héloïse in Œuvres complètes, Paris, 1961, p.602).

Jacques-Francois De Luc (1698-1780), attribué à Robert Gardelle (1682-1766) (Bibliothèque de Genève).

Le déisme représente un autre point de divergence entre Voltaire et les bourgeois, citoyens de Genève. C’est sans doute le point de divergence le plus important et celui qui oblige Voltaire à quitter la ‘parvulissime’ république, comme il l’appelle, pour Ferney. On l’oublie facilement, mais la Lettre à D’Alembert est aussi une défense de la sincérité des pasteurs de Genève accusés de socinianisme dans l’article ‘Genève’ de l’Encyclopédie. Par la suite cependant, Rousseau se distancie de l’opinion des pasteurs genevois: les Lettres écrites de la montagne (1764) portent trace de ces tensions. Mais dès La Nouvelle Héloïse, Rousseau tentait de concilier ses doutes sur la nature de la foi chrétienne dans une grande synthèse embrassant le monde rural, la mystique, la vertu civique et l’utopie. Il peut paraître étrange que Rousseau, critique violent du théâtre, s’abandonne à l’écriture et à la publication d’un vaste roman dès son installation à l’Ermitage en 1756, alors qu’il souhaitait consacrer son temps à ses institutions politiques et à d’autres ouvrages qu’il considérait sérieux. Mais si l’aspect social du théâtre le rebute, il conçoit la littérature épistolaire comme une grande communion dialogique où les différents points de vue coexistent et se tolèrent. Plus qu’une intrigue avec des personnages ridicules, le roman permet de construire progressivement une psychologie, de montrer des personnages dynamiques qui évoluent avec leurs doutes et leurs fêlures. Cette leçon littéraire de Rousseau, les Suisses – qui jusqu’alors s’étaient méfiés de la littérature fictionnelle, car mensongère et non-vertueuse – la retiennent et l’enrichissent.

Le roman Confidence philosophique (1ère édition en 1771) du pasteur Jacob Vernes offre un espace littéraire où contre-attaquer les thèses de Voltaire sur la religion et les mondanités. Dans ce roman épistolaire à thèse, Jacob Vernes, pourtant ami de l’auteur de Candide, fait du Voltaire à rebours. Il use des mêmes armes rhétoriques que les philosophes et il tourne en ironie les critiques contre la religion exposant le grand vide ontologique qu’elles laissent. La correspondance qui continua entre les deux hommes ne laisse pas penser que Voltaire ait pris ombrage des procédés narratologiques du pasteur genevois. Cependant ceux-ci illustrent de nouveau les tensions politiques et religieuses qui existeront toujours entre Voltaire et les élites suisses et genevoises. Là où Voltaire critique la religion au nom de la liberté en dénonçant la superstition, les seconds défendent le protestantisme en insistant sur son cadre moral et sa philosophie pratique réconfortante. D’un point de vue politique, là où Voltaire valorise la force législatrice et culturelle d’un grand roi, capable de guider son pays dans une direction nouvelle et progressiste, les élites suisses défendent l’austérité républicaine, mais aussi l’esprit de simplicité et d’égalité qui doit présider aux décisions collectives.

L’apport de mon livre, Rêves de citoyens, dans cette querelle à la fois esthétique, littéraire, politique et religieuse est d’avoir mis en évidence que les Suisses, sans délaisser le théâtre, vont utiliser d’autres médias fictionnels pour exprimer leurs idéaux républicains. La Nouvelle Héloïse est le détonateur qui amorce une série de récits sentimentaux qui explorent les facettes d’un idéal-type républicain (au sens wébérien), c’est-à-dire une utopie. Si à l’époque des Lumières, les écrivains suisses délaissent le genre de l’utopie littéraire, ils trempent leur plume romanesque dans un utopisme assumé. Grâce aux travaux de Bronislaw Baczko, nous savons que le dix-huitième siècle est une époque ‘chaude’ de l’imaginaire utopique. L’esprit de réformes, radical ou non, s’empare des sociétés d’Ancien Régime. En rédigeant La Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau se dote d’un espace littéraire qui offre à son imaginaire républicain une riche gamme de possibilités. Ainsi Rousseau reconstruit grâce à la lettre sur le Valais les sources idéales d’un républicanisme supposé naturel comme il représente dans la microsociété de Clarens, animée par Julie, les diverses interrogations qui assaillent quotidiennement citoyens et citoyennes. Quel cadre offrir à la morale politique et religieuse? Comment exploiter un domaine qui assure à la fois une certaine aisance familiale, qui permette que les terres soient bien cultivées et qui fournisse aux environs des emplois nécessaires à la préservation des individus dans les campagnes en leur évitant de rejoindre les villes corruptrices? Comment former l’esprit des citoyens pour que ceux-ci soient sensibles aux inégalités sociales et au respect des formes démocratiques? De même, comment rendre l’homme suffisamment sensible pour que dans le ‘tableau de la nature’ il perçoive et respecte l’œuvre du créateur? Ces questions, que les personnages du roman de Rousseau discutent longuement, avec des opinions contradictoires, sont reprises par les romans sentimentaux helvétiques, qui les explorent à leur tour. Il n’y a pas d’opposition frontale dans ces textes à la pratique du théâtre; au contraire dans le roman fleuve (en 7 volumes!) de Samuel Constant de Rebecque, Laure ou lettres de quelques femmes de suisse, les personnages s’amusent à monter et à jouer une pièce; cependant la tonalité du discours romanesque reflète un éthos républicain équivalent à celui qu’Albrecht von Haller peint dans Les Alpes ou que Jean-Jacques Rousseau, avec ses Montagnons du Jura, dessine dans la Lettre à D’Alembert.

Dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, le roman sentimental chemine avec l’utopie littéraire, il exploite, par exemple, la narration en tableaux, comme Louis-Sébastien Mercier dans L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais (1771) et dans Le Tableau de Paris (1772). Comme les utopistes, les romanciers sentimentaux font l’éloge de la simplicité, de la transparence et de la vertu civique. Dans l’utopie, la religion naturelle fusionne avec la sensibilité: l’homme est bon par nature et de sages lois peuvent le rendre meilleur; la tonalité est la même dans les romans sentimentaux. Dans les textes utopiques, malgré leur communisme à la fois social et économique, les femmes allaitent et les législateurs valorisent leur supposée pudeur naturelle pour mieux leur assigner un rôle inférieur. Rares sont les femmes qui participent au gouvernement dans les sociétés utopiques. Dès La Nouvelle Héloïse, Julie se plaint que Saint-Preux adresse les ‘réflexions graves et judicieuses’ à Milord Edouard et qu’il l’entretienne de sujets plus légers comme l’opéra ou les femmes françaises, mais elle se cantonne elle-même dans un rôle secondaire: ‘J’avoue que la politique n’est guère du ressort des femmes’ (p.305).

Animés par un éthos républicain classique, les romans sentimentaux helvétiques investissent un espace littéraire similaire à celui occupé par les utopies en France. Cette perspective romanesque permet également de représenter des citoyens en action, ce qui concilie les exigences patriarcales héritées du protestantisme avec les courants civiques et intellectuels des Lumières. Quant au théâtre, si celui-ci connaît un succès croissant, à Lausanne comme à Genève, ses effets de propagande et son impérialisme français sont observés avec suspicion. Les caractéristiques nuisibles du théâtre nourrissent la création d’une identité républicaine que les romans sentimentaux contribuent à définir et à élaborer.

Helder Mendes Baiao

Enfin Moland vint ou comment reprendre le flambeau

La première partie de cette notice, ‘Moland avant Voltaire’, peut se lire ici.

2. Moland et Voltaire

Portrait de Louis Moland dans H. Carnoy, Dictionnaire biographique des hommes du Nord, I. Les contemporains (Paris, 1894), p.134. (artiste inconnu)

Commençons par dire qu’en l’état présent de nos connaissances nous ne savons rien de concret concernant la genèse de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire, ni si Moland lui-même en était l’initiateur. Le prospectus initial, qui annonce une édition d’environ quarante-cinq volumes in-8o cavalier, attire surtout l’attention du lecteur sur le fait que ‘Ceux qui voulaient placer les Œuvres de Voltaire à côté des belles éditions de nos grands écrivains, qui se multiplient de toutes parts, ne trouvaient aucune édition qui pût les satisfaire. C’est cette lacune que nous entreprenons de combler.’ D’une part, il se peut que les Garnier aient tout simplement subodoré un créneau béant dans un marché lucratif; d’autre part – cas de figure peut-être plus probable – il se peut que Moland ait plaidé la cause d’une édition selon ses propres critères d’excellence qui pût en effet profiter des résultats des recherches entreprises – sur une période d’une quarantaine d’années – depuis l’époque de l’édition Beuchot. Ce même prospectus pourrait très bien porter la trace de sa propre plume: ‘Publiée sous la direction de M. Louis Moland, la nouvelle édition de Voltaire [présentée en tête du prospectus comme étant ‘conforme pour le texte à l’édition de Beuchot’] sera la plus complète de toutes, celle qui présentera un plus remarquable ensemble de notices, de commentaires et de travaux accessoires: études biographiques et bibliographiques, table générale analytique, enfin ce que les lecteurs sont accoutumés de trouver dans nos grandes éditions modernes. Le nom de l’éditeur si considéré des Œuvres de Molière, de La Fontaine, de Racine, de Rabelais, etc., suffit à garantir que notre édition ne laissera rien à désirer sous le rapport littéraire.’

Le nom de Beuchot dans ce contexte, comme inspirateur, n’a rien d’étonnant: de toutes les éditions de Voltaire, parues depuis la grande édition de Kehl, il n’y avait que la sienne qui pût satisfaire un critique comme Moland dont les préférences éditoriales étaient évidemment panoramiques. Si pour les uns, intellectuellement ou culturellement peu exigeants, les 72 volumes de Beuchot étaient un capharnaüm indigeste, pour d’autres – dont évidemment Moland – ils constituaient un véritable coffre aux trésors. Son édition à lui sera donc, qu’il l’ait dit ouvertement ou non, un hommage à un éditeur dont il admirait l’engagement indéfectible, et qu’il tenait à mettre à jour de la manière la plus efficace possible. L’édition de base sera donc celle de Beuchot, complétée de diverses manières par un Moland que l’on peut qualifier de disciple.

Voltaire. (estampe: Gallica, BnF)

A comparer les deux, nous ne discernons que peu d’innovations du côté de celui qui reprend un flambeau si brillamment porté en 1828-1833, car même si Moland arrive à ajouter au dossier Voltaire de nombreuses pièces inédites aussi importantes qu’éclairantes, même s’il arrive à ajouter par-ci par-là (au niveau des variantes et des notes) des compléments d’information essentiels, même s’il arrive à rédiger lui-même des introductions liminaires à une multitude de textes de toutes sortes, il ne s’écartera nullement de la marche de son modèle. Bref, il ne fait que l’actualiser de manière intelligente tout en y mettant son sceau personnel.

Comment illustrer cette affirmation? Elle se recommande à nous, comme un phénomène incontournable, dès le premier tome chez l’un comme chez l’autre. Dans sa Préface générale (t.1, p.[i]-xxxviii), Beuchot, conscient du fait que son édition à lui est infiniment plus scientifique que celles qui l’ont précédée, en conclut qu’elle sera donc infiniment plus utile qu’elles. Il s’applique donc, à l’exclusion de toute autre considération, à la situer comme l’apogée d’une longue lignée d’éditions de toutes sortes (dont évidemment il nous propose l’historique circonstanciée) et non point à nous proposer une explication raisonnée des dispositions internes de la sienne. Il nous propose comme qui dirait une explication éclatée: ‘comme j’ai mis, en tête de chaque division ou de chaque ouvrage ou opuscule, des préfaces ou notes, dans lesquelles je donne les explications que j’ai jugées nécessaires, je n’ai point à en parler ici’ (t.1, p.xxxi-xxxii). Les raison de son classement des parties intégrantes des Œuvres complètes ne sont donc pas immédiatement évidents. Moland, par contre, dans sa propre Préface générale (t.1, p.[i]-vii) tient d’emblée à donner, comme entrée en matière, ‘quelques explications sur le plan et sur l’économie de cette nouvelle édition […], tel est l’objet de cette préface’ (t.1, p.[i]). Dans dix paragraphes qui se tiennent, il définit et justifie ce qu’on peut appeler l’architecture interne de l’édition, laquelle n’est à tout prendre qu’un véhicule à proposer (quoique grossièrement) une présentation chronologique de la production voltairienne … aveu que fait Moland, de manière à éviter la controverse, en écrivant dans son Introduction au théâtre de Voltaire (t.2, p.[i]): ‘La présente édition commence, conformément à un usage traditionnel, par le théâtre. Cet usage ne tient aucunement, comme on l’a dit, à l’espèce de préséance qu’on accordait à la poésie sur la prose. Mais c’est qu’il est bon que, dans la suite des œuvres complètes, l’auteur apparaisse successivement tel qu’il s’est montré à ses contemporains, et que l’on assiste autant que possible au développement graduel de son esprit. […] Sous quel aspect se révèle d’abord Voltaire? Il se révèle d’abord comme poète dramatique et comme poète épique’ (p.[i]). D’où, par la suite, apparemment selon les avatars successifs de son personnage (mais en même temps selon une échelle de valeurs esthétiques bien connue, propre à ne pas froisser les tenants de l’école néo-classique), son classement ‘logique’ (Préface générale, p.ii-iii) en tant qu’historien, philosophe, romancier, nouvelliste et conteur, pour aboutir enfin à l’auteur des pamphlets qu’il nommait lui-même ses ‘élucubrations’, ‘petits pâtés chauds’, ‘rogatons’ ou ‘fromages’. C’est ainsi que Moland, à la différence de Beuchot, se met immédiatement au diapason de son lecteur qui est avide de comprendre quel est le ‘fil d’Ariane’ qui doit le mener à une meilleure compréhension de l’auteur et non moins à cette confiance indispensable qui doit s’instaurer entre éditeur et lecteur.

Or si, toutefois, j’ai plus haut caractérisé Moland de disciple de Beuchot, c’est que je m’intéresse tout particulièrement à certaines innovations vraiment révolutionnaires, faites par ce dernier, qui devaient être entérinées de tout cœur par ce premier. Comment, en effet, en tant que membre de l’équipe éditoriale que je suis, recruté il y a bien longtemps par Theodore Besterman pour aider à échafauder une édition à la fois synchronique et diachronique, présentée comme inédite, pouvais-je rester insensible devant une telle approche, évidemment inattendue, chez un éditeur du XIXe siècle? La présentation de textes de manière chronologique n’était en aucune façon pour Beuchot terra incognita. En vérité il s’y aventura délibérément quand il jugeait le procédé utile et éclairant. S’intéressant depuis longtemps aux éditions modernes de Voltaire (voir sa Préface générale, t.1, p.[i]-xxxviii), il n’ignorait pas que, dans l’édition Dalibon (1824-1832), Jean Clogenson avait décidé de classer toutes les lettres de Voltaire (LXVIII-XCV) de façon chronologique, ‘sans distinction des personnes à qui ou par qui elles sont écrites, c’est-à-dire sans les subdivisions de correspondances particulières établies dans les éditions de Kehl, et conservées depuis’ (t.1, p.xxvi et xxxi). Disposition qu’il adopta lui-même quelques années plus tard dans sa propre édition (LI-LXX).

Theodore Deodatus Nathaniel Besterman (1904-1976). (Studio Harcourt, Paris)

Mais Beuchot ne s’arrêta pas là. Il décida d’extrapoler cette méthodologie vers une multitude d’autres écrits qu’il intitule Mélanges (XXXVII-L). Si, dans sa Préface du volume 37, il annonce tout simplement la publication de cette masse par ordre chronologique, ce n’est que dans sa Préface générale qu’il s’en était expliqué: les sections discrètes, intitulées dans les éditions de Kehl et leurs imitations Mélanges historiques, Politique et Législation, Philosophie, Physique Dialogues, Facéties, Mélanges littéraires, devaient être classées ‘sous le titre de Mélanges, dans l’ordre chronologique, sans distinction de genre ni de matière’. Et de se justifier: ‘La classification que j’ai adoptée fait suivre au lecteur la marche de l’esprit de Voltaire. En commençant l’édition, je craignais d’être obligé de justifier longuement cette disposition; cela est superflu aujourd’hui, qu’elle a eu la sanction d’un grand nombre de personnes’ (t.1, p.xxxi). Non pas contre toute attente, Moland reprit le flambeau: ‘L’ordre chronologique donne seul une idée juste des travaux de cette existence extraordinaire, de leur multiplicité et de leur variété. […] C’est en mettant chaque œuvre à sa date qu’on permet au lecteur de se rendre compte à peu près de la marche suivie par le chef des philosophes, de voir ses prudents détours, ses diversions habiles, de deviner sa tactique […]. L’intérêt de certains morceaux augmente ainsi par juxtaposition et par contraste’ (t.1, p.iii). La seule différence que l’on puisse remarquer entre les deux érudits, ce sont des différences d’opinion sur la date de composition de tel ou tel écrit, car l’ordre de leurs tables chronologiques de la totalité des écrits de Voltaire (Beuchot, t.70, p.498-519; Moland, t.1, p.525-42), reflète l’ordre de leur publication de part et d’autre. Mais c’est l’existence même de ces tables qui autorise une question capitale: serait-on, par voie de conséquence, en droit de soupçonner qu’ils auraient pu découvrir, bien avant William Barber et Owen Taylor, les vertus d’une édition des Œuvres complètes entièrement chronologique?

L’Inspiration de l’artiste (c.1761-1773), par Jean-Honoré Fragonard. (The Metropolitan Museum of Art)

M’étant penché sur les travaux de Moland, j’admire sa constante fidélité à une conception très ardue de son rôle d’éditeur et d’érudit. Mais il y a un autre aspect de son portrait qui séduit sur le plan humain: c’est sa générosité d’esprit. Déjà le 13 juillet 1863, Sainte-Beuve lui reconnaissait la même qualité. Répétons-en l’essentiel: ‘M. Moland est […] le contraire de ces critiques dédaigneux qui incorporent et s’approprient sur le sujet qu’ils traitent tout ce qu’ils rencontrent et évitent de nommer leurs devanciers [et] dont le premier soin est de lever après eux l’échelle par laquelle ils sont montés’ (Nouveaux Lundis, t.5, p.274-75). En rendant constamment hommage aux efforts et aux découvertes de ses devanciers et de ses contemporains, qu’il nomme chaque fois sans faute, il prouve à l’évidence, quant à moi, qu’il était conscient du fait que le monument à Voltaire qu’il érigeait en 52 volumes était le fruit d’un travail collaboratif. En quoi n’est-il pas notre semblable et notre frère? Car, arrivés enfin au terme de tous les efforts consentis depuis cinquante ans pour donner vie à cette édition qui concrétise le rêve de Theodore Besterman, il me semble que, dignes successeurs de Moland, nous avons tous à notre tour érigé un monument, non seulement à l’érudition la plus pointue, mais aussi aux ressources inépuisables du travail en équipe qui a été bien mené et bien encadré.

John Renwick, Professeur émérite, University of Edinburgh

Lenten fasts and Easter feasts chez Voltaire

A new government financial year begins in the UK today, which is why the Chancellor delivered the Budget last month. Voltaire’s housekeeper at Ferney may have engaged in some budgeting as well, though all that has come down to us to date are the account books of expenses paid, mainly kept by Jean-Louis Wagnière, Voltaire’s secretary, with the occasional addition by the master of the house himself. The ledgers are held by the Morgan Library in New York, and were published in a facsimile edition by Theodore Besterman in 1968. They allow us a certain degree of insight into the running of Voltaire’s household, and sometimes enable us to corroborate (though never disprove) claims and statements made in his published works and correspondence, or in writings by other people about him. As Easter is nearly upon us, it seemed apposite to look back at a rather singular Easter in Ferney to see what the household accounts can tell us.

Château de Ferney

Château de Ferney, engraving from Beat Fidel Zurlauben’s Tableaux topographiques (1777-), drawn by Michel Vincent Brandoin, engraved by Jean Benjamin de La Borde.

There is a gap in the accounts in 1768, with most of February absent altogether, so the beginning of Lent is lost to us. It is difficult to say whether any meat was obtained during this period: on 3 March the household seems to have paid part of an amount owed to two butchers: fifteen ‘Louis d’or à compte’ to Vérat, and eighteen to the ‘veal butcher’, Bernier, but it is not clear whether any new purchases were made from either. An enigmatic line in Voltaire’s own hand under the date of 21 March, ‘portées sur le livre in quarto’ (carried over to the quarto book) also suggests that there was a further ledger which may have detailed expenses not recorded here. According to our document, however, Voltaire’s food shops in the weeks leading up to Easter included butter (‘for melting’ is specified), lemons, eggs, cheese (and Gruyère cheese appears separately), brandy, salt, oil, tuna, olives, anchovies and herrings. A few years later, Voltaire was to offer sarcastic words about ‘the small number of rich people, financiers, prelates, magistrates, important lords and ladies, who deign to be served a lean diet at table, who fast for six weeks on sole, salmon, weevers, turbots and sturgeons’ (Questions sur l’Encyclopédie, article ‘Carême’, OCV, vol.39, p.505), but perhaps tuna, anchovies and herrings do not fall in quite the same category. One assumes that the gardens at Ferney kept the household in vegetables, potatoes and the like.

Jean-Baptiste-Siméon Chardin, La Raie

Jean-Baptiste-Siméon Chardin, La Raie (1725). (Musée du Louvre)

Easter fell on 3 April that year, and on the 2nd we see visits from the jam-maker and the two butchers, purveyors of beef and veal, whose goods may have featured on the Easter menu. True, all three tradesmen were paid the balance owed to them, but the words ‘à ce jour’ perhaps imply that new purchases were also made on the day. More spiritual fare also required preparation: on 28 March we see that some of the eggs bought were held in reserve for baking communion bread, and on 1 April the yeast for said communion bread was obtained. Writing many years later, after Voltaire’s death, Wagnière recalls the communion bread of that Easter of 1768 in his posthumous revisions to Voltaire’s Commentaire historique: ‘Nous accompagnâmes M. de Voltaire à l’église, à la suite du superbe pain bénit [sic] qu’il était dans l’usage de faire rendre toutes les années le jour de Pâques’ (OCV, vol.78B, p.284).

Voltaire's account books

Account books, 1 April: ‘pain béni’.

The reason that Wagnière was still remembering that particular Easter so many years later was that Voltaire had unusually taken it upon himself in 1768 to attend mass on Easter Sunday, to take communion and to preach a sermon to the assembled faithful on the eighth commandment, following a recent incident of theft in the village. The surprised curate subsequently informed Jean-Pierre Biord, the bishop of Annecy, which provoked a drawn-out and increasingly acrimonious exchange between Voltaire and the bishop, which can be read in the Œuvres complètes (OCV, vol.70B).

Church built by Voltaire

The church built by Voltaire, drawn by Michel Vincent Brandoin, engraved by Jean Benjamin de La Borde.

One curious detail in this widely publicised incident is the matter of the altar candles mentioned in the telling of this event in the Correspondance littéraire, which was not confirmed by Wagnière and has been treated with scepticism by some. The Correspondance littéraire recounts that Voltaire ‘had ordered six large altar candles from Lyon and, having them carried ahead of him with a missal, and escorted by two gamekeepers, he made his way to the Ferney church’. The accounts record that on 18 April a sum was paid to the courier from Saint-Claude, ‘who carried the candles’ (flambeaux), and on the 26th payment is made for ‘the postage of the provisions from Lyon, and the candles’. The fact that these candles are mentioned in a Lyon-related context, as well as the fact that someone had been hired to carry them, adds weight to the Correspondance littéraire account, though nothing can be said about the presence of the gamekeepers.

Voltaire's account books

Account books, 26 April: carriage of provisions, including ‘flambeaux’, from Lyon.

After Easter, Lenten fasting is over, with chickens bought (four braces on 20 April, and the same again on the 30th), Voltaire’s beloved coffee (13 April) and the habitually prodigious consumption of eggs (8½ dozen bought on 14 April). One remarks, as well, how quickly the household appeared to go through brooms: seventeen purchased on 28 March, more on 14 April and still more only five days later. On 24 April Voltaire pays for a certificate to prove that he is still alive: normal life has resumed at Ferney.

Gillian Pink

 

Enfin Moland vint ou comment reprendre le flambeau

1. Moland avant Voltaire

Louis-Emile-Dieudonné Moland (1824-1899) ne fut nullement destiné à devenir le troisième volet de ce triptyque si bien connu des dix-huitiémistes: Kehl, Beuchot, Moland. Son père, descendant d’une famille de magistrats, juge au tribunal de Saint-Omer, entendait qu’il suive la même carrière. Ses études au lycée de Douai terminées, il monta donc à Paris pour y faire son Droit. Reçu licencié en août 1846, il prêta serment comme avocat à la Cour d’Appel de Paris (26 novembre 1846), fit même son stage … puis se désintéressa totalement de la carrière qu’on avait voulu lui imposer. L’attrait des recherches historiques et de la composition littéraire s’était avéré irrésistible.

Louis Moland

Portrait de Louis Moland dans H. Carnoy, Dictionnaire biographique des hommes du Nord, I. Les contemporains (Paris, 1894), p.134. (Artiste inconnu)

De 1851 à 1862, il devait en fait se faire avantageusement connaître comme spécialiste … du Moyen Age (témoins, par exemple, Peuple et roi au XIIIe siècle, 1851; Nouvelles françaises en prose du XIIIe siècle, 1856; Nouvelles françaises en prose du XIVe siècle, 1858; Origines littéraires de la France, 1862). Fait digne de remarque: c’est l’illustre critique Sainte-Beuve qui, dès 1861, avait porté des jugements remarquables sur ses talents de critique dans l’introduction qu’il rédigea pour Les Poëtes français. Recueil des chefs-d’œuvre de la poésie française depuis les origines jusqu’à nos jours (Paris, Gide, 1861-1863, 4 vols). Confronté aux nombreuses notices que Moland avait rédigées pour les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, il ne lésina pas sur ses louanges. Ayant évoqué ‘la plume docte et sûre de M. Moland’, il poursuit sur sa lancée en ajoutant: ‘Ses exposés précis, lumineux, sont plus que des notices: ce sont d’excellents chapitres d’une histoire littéraire qui est encore toute neuve’ (t.1, p.x). Quoique le médiéviste ait eu pour compagnons dans la confection de ce volume Anatole de Montaiglon et Charles d’Héricault, il est évident que Sainte-Beuve lui attribuait (avec raison) la part du lion. Voilà pourquoi le jugement suivant est particulièrement éloquent: ‘Il s’est créé depuis une douzaine d’années une jeune école d’érudits laborieux, appliqués, ardents, enthousiastes, qui se sont mis à fouiller, à défricher tous les cantons de notre ancienne littérature, à en creuser tous les replis, à rentrer jusque dans les portions les plus explorées et censées les plus connues, pour en extraire les moindres filons non encore exploités. Cette jeune école de travailleurs, plus épris de l’étude et de l’honneur que du profit, s’était groupée autour de l’estimable éditeur M. Jannet, dont la Bibliothèque elzévirienne restera comme un monument de cet effort de régénération littéraire érudite’ (p.x-xi).

Louis Moland, Origines littéraires de la France

Louis Moland, Origines littéraires de la France. (University of Michigan)

Or, ce fut en 1862, malgré ce succès indéniable, que Moland décida de changer de cap, faisant publier chez Garnier Frères (1863) les deux premiers volumes des Œuvres complètes de Molière dans une nouvelle édition revue, annotée et précédée d’une introduction. C’est pour la deuxième fois que le public français assista à l’apparition d’un éditeur de textes talentueux. Entre-temps Sainte-Beuve n’avait pas changé d’avis. Séance tenante, dans ses Nouveaux Lundis, l’illustre critique détecta de nouveau chez lui, le lundi 13 juillet 1863, une originalité certaine doublée de talents et de qualités entièrement humains. Ecoutons-le: ‘Non content d’une large et riche Introduction, qui se poursuit et se renouvelle même en tête du second volume par une Etude sur la troupe de Molière, M. Moland fait précéder chaque comédie d’une Notice préliminaire, et il accompagne le texte de remarques de langue, de grammaire ou de goût, et de notes explicatives. Il s’est fait une règle fort sage, de ne jamais critiquer ni discuter les opinions des commentateurs qui l’ont précédé; cela irait trop loin: “Lorsqu’ils commettent des erreurs, dit-il, il suffit de les passer sous silence: lorsqu’ils ont bien exprimé une réflexion juste, nous nous en emparons.” Il s’en empare donc, mais en rapportant à chacun ce qui lui est dû. M. Moland est, en effet, le contraire de ces critiques dédaigneux qui incorporent et s’approprient sur le sujet qu’ils traitent tout ce qu’ils rencontrent et évitent de nommer leurs devanciers; qui affectent d’être de tout temps investis d’une science infuse et plénière, ne reconnaissant la devoir à personne […]. Lui, il ne s’arroge rien d’emblée; il est graduel pour ainsi dire, et laisse subsister les traces; il tient compte de tous ceux qui l’ont précédé et aidé; il les nomme, il les cite pour quelques phrases caractéristiques; il est plutôt trop indulgent pour quelques-uns. Enfin sa critique éclectique, au meilleur sens du mot, fait un choix dans tous les travaux antérieurs et y ajoute non seulement par la liaison qu’il établit entre eux, mais par des considérations justes et des aperçus fins qui ne sont qu’à lui’ (p.274-75). On y trouve déjà l’homme estimable qui, quatorze ans plus tard, se mettra à éditer Voltaire.

Mais évidemment, en 1863, son ‘apprentissage’ en tant qu’éditeur d’auteurs modernes n’est pas encore arrivé à son terme. Il a l’air d’ailleurs de se cantonner de préférence dans des époques qui ne sont pas celles des Lumières. En compagnie de Charles d’Héricault, il se lança dans une nouvelle aventure éditoriale avec La France guerrière, récits historiques d’après les chroniques et les mémoires de chaque siècle (1868, 1873, 1878, 1878-1885) mais où les éditeurs n’ont apparemment pas laissé leurs griffes. Le seul détail de l’Avant-propos, auquel il manque d’ailleurs une ou des signatures, et qui ait attiré mon attention, est le dédain – dédain typiquement Voltairien – réservé aux récits de bataille où foisonnent les vaines descriptions des mouvements de troupe et des détails d’une stratégie monotone. Exactement comme Voltaire ces deux auteurs, dont principalement peut-être Moland lui-même, adoptent une autre approche: ‘Il en est tout autrement, lorsqu’on voit les hommes dans l’action, avec les sentiments qui les animent, avec les mobiles et les passions qui les poussent, avec les formes successives que revêt, pour ainsi dire, l’héroïsme individuel ou collectif’ (p.ii).

Restant toujours bien loin du siècle de Voltaire, il s’était tourné en parallèle vers Brantôme dont il édita (1868) les Vies des dames illustres. Si l’introduction qu’il y signa (p.[i]-xxxviii) est frappée au coin de l’homme cultivé, versé dans l’histoire littéraire de France, nous ne pouvons réserver à ses notes explicatives, ou à son appareil critique, qu’un accueil moins positif: on y trouve un minimum d’éclaircissements de différentes sortes, parfois lapidaires et banales, moins souvent franchement utiles. Mais en gros l’impression qu’il nous laisse est celle d’une édition faite (peut-être selon les vœux des Frères Garnier), non pas pour des érudits, mais pour des honnêtes hommes. En somme, on dirait que – pour un critique capable de prestations beaucoup plus impressionnantes – cette édition représentait sans doute une commande qui ne l’intéressait que médiocrement. Par contre, il est évident que Moland redevenait pleinement lui-même quand il se trouvait à proximité du Moyen Age: ainsi son édition des Œuvres de Rabelais (1873, 2 vol.), qui avait mérité tous ses soins, est le comble de l’érudition: textes collationnés sur les éditions originales; vie de l’auteur d’après les documents les plus récemment découverts; le tout assorti de notes savantes.

Œuvres de Rabelais, éd. Moland

Œuvres de Rabelais, éd. Moland, Le Quart Livre, illustration de Gustave Doré. (Bibliothèque nationale de France)

A la maison Garnier Frères, il est évident que Louis Moland était un collaborateur fort estimé. Précédant de peu son Rabelais, il avait entrepris une édition des Œuvres oratoires de Bossuet (1872, 4 vol.), la présentant au public comme une ‘nouvelle édition […] améliorée et enrichie à l’aide des travaux les plus récents sur Bossuet et ses ouvrages’. Et de préciser qu’il s’agissait d’une ‘édition purgée des erreurs graves et des altérations importantes qui y ont été signalées’ car ‘il s’agissait de concilier le respect plus profond du texte de l’auteur et la fidélité plus scrupuleuse qu’on réclame’. Si donc, la plupart du temps – quand l’auteur l’intéressait – Moland était capable d’adopter les mêmes scrupuleuses approches critiques, assorties d’introductions et de commentaires totalement appropriés aux genres dont il s’agissait (voir, par exemple, les Œuvres complètes de La Fontaine, 1872-1876, 7 vol.), il faut néanmoins reconnaître que d’autres auteurs semblent l’avoir intéressé beaucoup moins, ne méritant que le minimum d’attention. Obéissait-il à une certaine idée bien arrêtée quant à la valeur individuelle de toute une gamme de littérateurs français? Y aurait-il eu chez lui un ordre hiérarchique ou même un ordre de préférences individuelles? Ou obéissait-il tout bonnement à des consignes imposées intra muros? Ce qui m’a frappé, c’est la longueur quasi-invariable de ses notices, préfaces ou introductions dans les ouvrages suivants: Œuvres complètes de Beaumarchais (1874, xvi pages), Œuvres poétiques de Malherbe (1874, viii pages), Théâtre choisi de Marivaux (1875, viii pages), Théâtre de Regnard (1876, xvi pages). Les quatre ouvrages sont d’ailleurs remarquables par leur absence d’interventions éditoriales.

Contes de La Fontaine, éd. Louis Moland

Contes de La Fontaine, éd. Louis Moland (Paris, Garnier, s.d.).

Malgré cette incertitude, toujours est-il que nous arrivons, grâce à un rapide survol de l’ensemble, à définir les caractéristiques de cet éditeur qui s’est vite fait une réputation enviable. Parlons de cette dernière: dès son apparition dans le monde des lettres, il mérita de la part d’Ernest Prarond (De Quelques écrivains nouveaux, Paris, 1852, p.123-30) un accueil chaleureux. En 1861 et puis en 1863, Sainte-Beuve, qui était difficile à contenter, n’avait pas été avare d’éloges sur ses talents de novateur et d’homme de goût. En 1865, à la mort de Joseph-Victor Le Clerc, la Maison Garnier Frères n’hésita pas à faire appel à ses compétences reconnues: ‘La mort de l’honorable savant nous a forcés de confier ce soin [celui de continuer la publication des Essais de Montaigne] à un autre collaborateur. Nous ne pouvions mieux nous adresser qu’à l’écrivain distingué dont le beau travail sur Molière a si bien démontré la compétence en matière de goût et de bonne érudition. M. Louis Moland a bien voulu, sur notre demande, accepter cette tâche’ (Avis des éditeurs, en tête du t.4, 1866). En 1873, la mort de l’académicien Saint-Marc Girardin voulut à son tour que les mêmes éditeurs aient songé à lui confier, dès le tome 3, la continuation de l’édition de Racine (tomes 3-8). Ce sont là des appréciations éloquentes qui trouvaient constamment écho dans la presse, que ce soit en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Ce qui séduisait surtout ces publics cultivés, ce fut la nature exhaustive de son exégèse, sa volonté de proposer un texte de base irréprochable, de profiter des travaux de ses prédécesseurs sans jamais leur voler leur bien, sa volonté enfin de combler des carences et de mettre à profit les découvertes les plus récentes. Ainsi armé, Moland était tout indiqué pour éditer les Œuvres complètes de Voltaire que la Maison Garnier Frères songeait à faire paraître dès 1877.

John Renwick, Professeur émérite, University of Edinburgh

La suite, ‘Moland et Voltaire’, sera publiée dans ce blog en avril.

‘Quelque chose de piquant’ – Voltaire on marriage, adultery, society, and the Church in Questions sur l’Encyclopédie

Encyclopédie, vol.1, title page

Encyclopédie, vol.1, title page. (Public domain image)

The article ‘Adultère’ in the Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers was written by abbé Claude Yvon and François-Vincent Toussaint. Though both these writers faced persecution by the authorities for other writings, this article is on the face of it a dry, sober, moralistic and legalistic account of the crime of adultery: ‘Nous jugeons avec raison, et conformément au sentiment de toutes les nations, que l’adultère est, après l’homicide, le plus punissable de tous les crimes, parce qu’il est de tous les vols le plus cruel, et un outrage capable d’occasionner les meurtres et les excès les plus déplorables.’

Voltaire, in the Questions sur l’Encyclopédie (OCV, vol.38, p.101-18), takes a radically different tack.

Sganarelle ou le cocu imaginaire

Sganarelle ou le cocu imaginaire, by Molière. Drawing by Pierre Brissart, engraved by Jean Sauvé. (Wikimedia Commons)

He launches in medias res with a lapidary statement: ‘Nous ne devons point cette expression aux Grecs.’ He continues with an etymological roundup, during which he dismisses Hebrew as a ‘jargon du syriaque’, to finish with an accurate account of the Latin origin of ‘adultère’: ‘Adultère signifiait en latin, altération, adultération, une chose mise pour une autre, un crime de faux, fausses clefs, faux contrats, faux seing; adulteratio’, followed by a comic flourish: ‘De là celui qui se met dans le lit d’un autre fut nommé adulter, comme une fausse clef qui fouille dans la serrure d’autrui.’ The mild but louche erotic imagery recalls his interest in such matters, as evidenced in the Notebooks and some scandalous poetry freely attributed to him. Thus, in one short paragraph, Voltaire sets the tone of his article with a show of erudition, a slight on the origins of Christianity, and a lively witticism. This approach was suggested in a letter to Mme Du Deffand who had expressed a wish to see the work in hand: ‘voici trois feuilles qui me tombent sous la main. Faites-vous lire seulement les articles Adam et adultère. Notre premier père est toujours intéressant, et adultère est toujours quelque chose de piquant’ (25 April 1770, D16314 in his correspondence).

The light but erudite tone continues with a discussion of the way the meaning of ‘cocu’, deriving from the cuckoo that lays its egg in another’s nest, has transferred from the intruder to the intruded upon, and he cites a licentious verse by Scarron. (The account is not strictly accurate. Littré in his dictionary cites Antoine Du Verdier: ‘Non seulement ceux qui abusent des femmes d’autrui, mais aussi les maris abusés sont appelés cocus; de sorte que, ce nom étant actif et passif et commun à tous les deux, nous pouvons dire cocu cocuant et cocu cocué.’)

Portrait of a woman, by Robert Campin

Portrait of a woman, by Robert Campin (c.1430-1435). (National Gallery, London, public domain)

Voltaire turns to the cuckold’s notorious horns, ranging, with fanciful etymology and quotations from Molière, over Greek goats, male and female, to the ‘cornettes’ on women’s headgear in earlier centuries.

In the same light tone Voltaire takes a short digression on social language, how the term adultery is avoided: ‘On ne dit point, Madame la duchesse est en adultère avec monsieur le chevalier. Madame la marquise a un mauvais commerce avec monsieur l’abbé. On dit, Monsieur l’abbé est cette semaine l’amant de madame la marquise. Quand les dames parlent à leurs amies de leurs adultères, elles disent, J’avoue que j’ai du goût pour lui. Elles avouaient autrefois qu’elles sentaient quelque estime; mais depuis qu’une bourgeoise s’accusa à son confesseur d’avoir de l’estime pour un conseiller, et que le confesseur lui dit, Madame, combien de fois vous a-t-il estimée? les dames de qualité n’ont plus estimé personne, et ne vont plus guère à confesse.’ These last mischievous words look forward to the main point of the article.

His target is the Church in France. ‘Il y a quelques provinces en Europe où les filles font volontiers l’amour, et deviennent ensuite des épouses assez sages. C’est tout le contraire en France; on enferme les filles dans des couvents, où jusqu’à présent on leur a donné une éducation ridicule’, which makes them unfit for marriage, and ready for adultery.

Christine de Pisan presenting her book to Queen Isabeau of Bavaria

Christine de Pisan presenting her book to Queen Isabeau of Bavaria (miniature, c.1410-1414 by the Master of the Cité des Dames), each wearing an ‘escoffion’, or horned headpiece. (Wikimedia commons)

The crucial point, though, is the absence of divorce. The Church allows separation after adultery, but divorce is forbidden. In the section of ‘Adultère’ entitled ‘Mémoire d’un magistrat’ Voltaire gives a précis of a recent publication in favour of divorce: ‘Mon épouse est criminelle, et c’est moi qu’on punit’, and ‘Dieu me permet de me remarier, et l’évêque de Rome ne me le permet pas! […] Les lois civiles d’aujourd’hui, malheureusement fondées sur le droit canon, me privent des droits de l’humanité.’ In a letter to Francesco Albergati Capacelli, who wanted a divorce, Voltaire had written some ten years previously: ‘je ne sais rien de si ridicule que d’être obligé de vivre avec une femme avec laquelle on ne peut pas vivre’ (15 April 1760, D8854). But it was not always so, as he tells his readers in ‘Adultère’: ‘Le divorce a été en usage chez les catholiques sous tous les empereurs; il l’a été dans tous les Etats démembrés de l’empire romain. Les rois de France, qu’on appelle de la première race, ont presque tous répudié leurs femmes pour en prendre de nouvelles. Enfin il vint un Grégoire IX ennemi des empereurs et des rois, qui par un décret fit du mariage un joug insecouable; sa décrétale devint la loi de l’Europe.’

Le Christ et la femme adultère, by Nicolas Poussin

Le Christ et la femme adultère, by Nicolas Poussin. (Louvre, Paris, Wikimedia Commons)

Voltaire also condemns the unequal treatment of women in France by the Church and the law, the fact that their rights are far less than those of men: ‘Je demande si la chose est juste, et s’il n’est pas évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois.’ In this context he chides the Church by citing the famous words of Jesus concerning the woman taken in adultery: ‘Que
 celui de vous qui est sans péché jette la première pierre.’

From the cover of playful erudition Voltaire casts his own finely honed stones at his frequent target, l’infâme.

Martin Smith

 

Voltaire on Capitol Hill: ‘Anyone who can make you believe absurdities can make you commit atrocities’

Bust of Voltaire by Jean-Antoine Houdon

Bust of Voltaire by Jean-Antoine Houdon. (Musée du Louvre, Paris)

Houdon’s bust of Voltaire still dominates the entrance hall of Thomas Jefferson’s house at Monticello, and last week Voltaire was being quoted on Capitol Hill. In the closing arguments of the impeachment trial of President Trump, Democrat Congressman Jamie Raskin, the House impeachment manager, quoted Thomas Paine on tyranny, and then Voltaire on why people commit atrocities: ‘Anyone who can make you believe absurdities can make you commit atrocities.’

His speech was widely praised, and the quotation of Voltaire evidently struck a chord, being quickly picked up on social media – here is an extract from his speech.

The French ‘original’ of this quotation is easy enough to find on the web: ‘Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités.’

The quotation has been much tweeted in France, including by the actor Fabrice Luchini in 2017, and a quick search of the web reveals that the quotation can be purchased, in English at least, and with varying wording, on tote bags and bumper stickers, a sure sign that it enjoys popular approval and recognition.

Congressman Jamie Raskin

Congressman Jamie Raskin.

However a Voltaire specialist writing in the Genevan newpaper Le Temps in 2015 pours cold water on this merchandise, describing the quotation in question as nothing more than a ‘hoax’.

It is perfectly true that the sentence as it stands cannot be found in Voltaire. Tout Voltaire is helpful here. In the whole of Voltaire’s writings we find 117 occurrences of ‘atrocité(s)’ and 311 instances of ‘absurdité(s)’ – these are clearly favoured Voltairean terms – but there is no instance of the two terms appearing in the plural in the same sentence. So where does this quotation come from?

A clue lies in the fact that the quotation is more often found on the web in English than in French, and is most frequently cited in the USA. As Walter Olson has previously suggested, in a blog from the Cato Institute in Washington DC, this quotation seems to derive from Norman Torrey (1894-1980), a distinguished American Voltaire scholar who did pioneering work investigating Voltaire’s library in what was then Leningrad. In his book Les Philosophes: The Philosophers of the Enlightenment and modern democracy (New York, 1960), he produces an anthology of eighteenth-century extracts, all chosen to resonate with our modern notions of liberal democracy, including this passage from Voltaire (p.277-78, the emphasis in bold is mine):

One of many versions of the quotation on a tote bag

One of many versions of the quotation on a tote bag.

‘Once your faith, sir, persuades you to believe what your intelligence declares to be absurd, beware lest you likewise sacrifice your reason in the conduct of your life.

‘In days gone by, there were people who said to us: “You believe in incomprehensible, contradictory and impossible things because we have commanded you to; now then, commit unjust acts because we likewise order you to do so.” Nothing could be more convincing. Certainly anyone who has the power to make you believe absurdities has the power to make you commit injustices. If you do not use the intelligence with which God endowed your mind to resist believing impossibilities, you will not be able to use the sense of injustice which God planted in your heart to resist a command to do evil. Once a single faculty of your soul has been tyrannized, all the other faculties will submit to the same fate. This has been the cause of all the religious crimes that have flooded the earth.’

This passage comes from Questions on miracles, an important and intricate polemical work that has only been fully revealed recently, in the remarkable critical edition by Olivier Ferret and the late José-Michel Moureaux that appeared in the Œuvres complètes de Voltaire in 2018.

Collection des lettres sur les miracles

Collection des lettres sur les miracles, title page (Neufchâtel [Genève], 1765).

 

The passage quoted above is from the eleventh letter – published as a separate pamphlet in 1765 – in what we now properly call Voltaire’s Collection des lettres sur les miracles. Here is the French original (OCV, volume 60D, p.290-91; again, the emphasis in bold is mine):

‘Mais, Monsieur, en étant persuades par la foi, des choses qui paraissent absurdes à notre intelligence, c’est-à-dire, en croyant ce que nous ne croyons pas, gardons-nous de faire ce sacrifice de notre raison dans la conduite de la vie.

‘Il y a eu des gens qui ont dit autrefois, vous croyez des choses incompréhensibles, contradictoires, impossibles, parce que nous vous l’avons ordonné; faites donc des choses injustes parce que ‘nous vous l’ordonnons. Ces gens-là raisonnaient à merveille. Certainement qui est en droit de vous rendre absurde, est en droit de vous rendre injuste. Si vous n’opposez point aux ordres de croire l’impossible, l’intelligence que Dieu a mise dans votre esprit, vous ne devez point opposer aux ordres de mal faire, la justice que Dieu a mise dans votre cœur. Une faculté de votre âme étant une fois tyrannisée, toutes les autres facultés doivent l’être également. Et c’est là ce qui a produit tous les crimes religieux dont la terre a été inondée.’

So the quotation that is now received usage seems to have been adapted from an English translation of Voltaire’s Collection des lettres sur les miracles – and then promptly translated back into French. The position is summed up concisely but accurately in Oxford essential quotations, edited by Susan Ratcliffe (5th edition, OUP, 2017), which includes under ‘Voltaire’ this entry:

‘“Truly, whoever is able to make you absurd is able to make you unjust”, commonly quoted as “Those who can make you believe in absurdities can make you commit atrocities” (Questions sur les miracles, 1765).’

Don the Con

Voltaire, like all the philosophes, is preoccupied with prejudice, and fundamentally concerned with clarity of thinking and with the damage done when we think lazily. If we want to reduce injustice in the world, he tells us, then it is important not to give credit to things that are patently absurd. Voltaire had a genius for coining one-liners that sum up exactly an idea that needs to find expression at a particular moment.

So if the idea that ‘anyone who can make you believe absurdities can make you commit atrocities’ has suddenly caught our attention, it must seem necessary to our present moment. And Voltaire understood better than anyone that well-turned phrases catch on and are repeated. A poster designed by Rick Frausto, currently advertised online, and entitled ‘Don the Con’, gives new life to the Voltaire quotation employed in Jamie Raskin’s speech.

Nicholas Cronk

Albert et Zemmour contre Voltaire. L’extrême droite contre Voltaire: mensonges et falsifications

Faut-il brûler Sade?’ demandait Simone de Beauvoir en 1955 quand les livres du ‘divin marquis’ pourrissaient encore dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale. Certains, de nos jours, aimeraient bien y précipiter tous les livres de Voltaire, au moment même où la première collection véritablement complète de ses œuvres vient d’être publiée à Oxford au terme d’un travail de plus de cinquante ans. Tandis que Boulevard Voltaire et autres Réseau Voltaire se réclament contre toute vraisemblance de sa liberté d’esprit, les champions de l’antiracisme s’unissent aux défenseurs de l’Europe chrétienne pour le vouer aux gémonies: au Panthéon des hommes infâmes, Voltaire occupe désormais une place de choix. Antichrétien et islamophobe, raciste et esclavagiste, capitaliste et méprisant envers le peuple, il aurait confondu sa justice avec la Justice et imposé la civilisation du bourgeois blanc français mâle au nom de l’universalisme des Lumières. Sans compter que de sa tombe au Panthéon, son hideux sourire empêche son voisin d’en face de dormir.

Le tombeau de Voltaire au Panthéon

Le tombeau de Voltaire au Panthéon. (Photo: Yann Caradec, Wikimedia Commons)

Aujourd’hui, c’est Valeurs actuelles qui s’y met, dans un long article de l’historien Jean-Marc Albert publié le 8 août 2020 sur le site web du magazine (voir ci-dessous, note 1). Deux ans plus tôt, c’est l’essayiste Eric Zemmour, qu’on ne présente plus, qui publiait un portrait au vitriol de Voltaire dans Destin français (Albin Michel, 2018). Pourquoi tant de haine? se demande, incrédule, le Français moyen qui a probablement lu Candide dans sa jeunesse et acheté le Traité sur la tolérance après les attentats de janvier 2015. La réponse se tient en trois mots: la haine des Lumières. ‘La raison’, éructe Zemmour, ‘corrode tout, mine tout, détruit tout. La tradition est balayée. Le dogme religieux ne s’en remettra pas. La monarchie suivra.’ Derrière l’entreprise de démolition de Voltaire se cache la haine de 1789, ‘la grande saturnale de la Révolution française’, toujours selon l’inénarrable Zemmour. Une fois de plus, l’hallali contre l’esprit des Lumières est sonné. Une fois de plus, on conspue Voltaire, la ‘figure tutélaire’ des intellectuels engagés, ‘icône de l’idée républicaine’ selon Albert.

Traité sur la tolérance

Traité sur la tolérance (1753), p.1.

Entendons-nous bien. Personne n’est obligé d’aimer Voltaire, ni l’homme ni l’écrivain. De toute façon, il ne reste pas grand-chose de ses œuvres: Candide et quelques autres contes philosophiques, les Lettres philosophiques et le Dictionnaire philosophique, deux œuvres emblématiques qu’on étudie encore à la fac, et bien sûr le Traité sur la tolérance dont tout le monde a entendu parler. On peut légitimement préférer à ces écrits La Nouvelle Héloïse de Rousseau, la Recherche de Proust ou tout Houellebecq. On peut tout aussi légitimement dénoncer les indélicatesses de l’homme Voltaire, ses mensonges, ses flagorneries, ses jalousies, voire ses contradictions; on peut déplorer qu’il ait méprisé la ‘multitude’, on peut fustiger son anticléricalisme, et pourtant s’exclamer avec lui à la lecture d’Albert et Zemmour: ‘Est-il possible que ceux qui pensent soient avilis par ceux qui ne pensent pas?’ (lettre à Duclos du 22 octobre 1760, D9340). La question n’est pas là. Il ne s’agit ni de promouvoir l’œuvre de Voltaire ni de réhabiliter l’homme; il s’agit de dénoncer les contre-vérités et les mensonges proférés à son encontre par un historien et un essayiste en vue qui détestent Voltaire sans l’avoir lu ni s’être donné la peine de faire le minimum de travail de recherche qu’on est en droit d’attendre de n’importe quel titulaire d’une licence, même réactionnaire. Il n’est pas interdit de déverser sa haine sur des personnes mortes depuis longtemps, mais encore faut-il que les arguments soient irréprochables. Or c’est loin d’être le cas.

Statue de Voltaire à Paris vandalisée en juin 2020

Statue de Voltaire à Paris vandalisée en juin 2020. (Photo: Gonzalo Fuentes)

Zemmour est sincèrement scandalisé du prétendu mépris de Voltaire pour ses contemporains, à commencer par les pauvres: ‘Les frères de la doctrine chrétienne’, lui fait-il dire, ‘sont survenus pour achever de tout perdre: ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne veulent plus le faire.’ Ce qui est réellement scandalisant, c’est que Zemmour a lu trop vite sa source, probablement l’Histoire des guerres civiles de France de Laponneraye et Hippolyte Lucas (1847). La phrase ne se trouve pas chez Voltaire, mais dans l’Essai sur l’éducation nationale (1763) de La Chalotais. Après le mépris des pauvres, le mépris du peuple: ‘C’est une très grande question de savoir jusqu’à quel degré le peuple, c’est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes’, lit-on dans Jusqu’à quel point on doit tromper le peuple (1756). Zemmour cite cette phrase sans (vouloir) se rendre compte qu’elle est ironique: ce sont les prêtres de tout poil, insinue Voltaire, qui traitent le peuple de singes en les trompant avec des superstitions révoltantes. Mépris des Français, enfin, la ‘chiasse du genre humain’. Arrachée de son contexte, l’expression est choquante. En réalité, Voltaire se désole qu’à cause de la conduite désastreuse de la guerre de Sept Ans, ‘toutes les nations nous insultent et nous méprisent. […] Pendant que nous sommes la chiasse du genre humain, on parle français à Moscou et à Yassy; mais à qui doit-on ce petit honneur? A une douzaine de citoyens qu’on persécute dans leur patrie’ (lettre à d’Argental du 4 avril 1762, D10404). Voilà comment, à coup de citations tronquées, faussement attribuées ou arrachées de leur contexte, un essayiste sans grand talent fait dire à Voltaire le contraire de ce qu’il pensait.

Passons à Jean-Marc Albert, la voix de son maître. A en croire l’historien, Voltaire se révèle tellement ‘cupide, misogyne, homophobe, hostile aux Juifs et à Mahomet’ dans son Dictionnaire philosophique que celui-ci a été ‘soigneusement épuré depuis’. Voltaire expurgé par nos ‘bien-pensants’ modernes? Albert a déniché cette allégation absurde dans un article de Roger-Pol Droit paru dans Le Point du 2 août 2012 où le philosophe nous présente, sous le titre ‘La face cachée de Voltaire’, un Voltaire inconnu, antipathique, abject’ (voir ci-dessous, note 2), antisémite et misogyne à tel point que les articles ‘Femme’ et ‘Juif’ ont été bannis des éditions modernes de son Dictionnaire philosophique. Or l’explication de cette ‘disparition’ est simple: les deux articles en question ne se trouvent pas dans les différentes éditions du Dictionnaire parues du vivant de Voltaire. Comme bien d’autres avant lui, Roger-Pol Droit a confondu le texte original du Dictionnaire philosophique portatif avec un Dictionnaire philosophique publié après la mort de Voltaire, véritable monstre éditorial concocté sans la collaboration de l’auteur, récemment réédité (Bompiani, 2013) sans qu’une seule virgule en soit supprimée. Un regard jeté dans une édition moderne du véritable Dictionnaire philosophique aurait immédiatement dissipé l’erreur, mais encore fallait-il s’en donner la peine.

Dictionnaire philosophique portatif

Dictionnaire philosophique portatif (Londres, 1764).

Albert a raison de dire que la fameuse phrase ‘Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrais toujours pour que vous puissiez le dire’ n’a jamais été prononcée par Voltaire. Mais faut-il pour autant le calomnier à outrance? Cet apôtre de la tolérance, nous informe-t-il, aurait tenté d’‘étrangler’ le libraire genevois Grasset! Agé de 61 ans à l’époque des faits et de constitution fragile, cela est peu probable. Il est vrai qu’au cours d’une mémorable scène, Voltaire a tenté d’arracher au jeune Grasset un extrait de La Pucelle d’Orléans que celui-ci, venu aux Délices probablement dans l’intention de faire chanter son auteur, tenait dans sa poche. Exilé à Genève, Voltaire craignait que son poème burlesque sur la jeune Lorraine, que des éditions pirates ont augmenté de détails piquants auxquels il n’avait aucune part, tombassent entre les mains du roi, qui le tenait alors arbitrairement éloigné de la capitale. On comprend que Voltaire fît déférer le maître-chanteur devant les magistrats. Mais sous la plume d’Albert, la victime n’est pas celui qu’on croit: Voltaire ‘fait emprisonner le malheureux qui sera banni’. Calumniare audacter…

Aucun écrivain n’eut davantage à souffrir de la calomnie que Voltaire. Dès son vivant, on lui attribua des lettres fabriquées de toutes pièces visant à nuire à sa réputation. Voltaire s’en plaignait amèrement, tout comme il s’insurgeait contre les fausses lettres publiées sous le nom de Madame de Pompadour par des folliculaires sans scrupules ‘pour gagner un peu d’argent’ (lettre au duc de Richelieu du 13 juillet 1772, D17826). C’est dans cette circonstance précise que Voltaire écrit la phrase suivante qui, arrachée de son contexte, est brandie par Zemmour pour prouver la ‘face noire’ de l’écrivain qu’il abhorre: ‘Nous avions besoin autrefois qu’on encourageât la littérature et aujourd’hui il faut avouer que nous avons besoin qu’on la réprime.’ Après la lecture d’Albert et Zemmour, on est tenté de s’écrier avec Voltaire: ‘Est-il possible que tant de gens de lettres soient coupables d’une telle infamie?’

Gerhardt Stenger, Maître de conférences émérite à l’Université de Nantes

Notes

  1. L’article Wikipédia qui est consacré à Albert nous apprend qu’il est ‘spécialiste de l’histoire culinaire et des comportements alimentaires de l’Antiquité à nos jours’. Excellente prédisposition pour écrire un article sur Voltaire.
  2. Roger-Pol Droit vient de publier un roman sur Voltaire et Rousseau, une amitié impossible (Albin Michel, 2019), où on découvre un ‘Voltaire adulé et mondain, affairiste et généreux, candide et manipulateur’.

Une version de ce texte parut dans Mediapart blog en janvier 2021.

‘A la manière de Voltaire’ – contrefaçons et découvertes

La Henriade

La Henriade (Londres, 1741), page de titre. (BnF)

On ne prête qu’aux riches. Ce proverbe chaque jour vérifié éclaire les origines du volume le plus étonnant de la collection des Œuvres complètes de Voltaire (Complete works of Voltaire), publiée à la Voltaire Foundation d’Oxford, volume 146. L’entreprise paraît marginale, quand on songe que ce volume va figurer sur les rayons à côté de La Henriade et du Dictionnaire philosophique. Or elle n’appelle pas seulement l’admiration à cause de la prodigieuse enquête et des multiples éclaircissements qu’elle a exigés des éditeurs. Elle invite à une découverte passionnante. Il s’agit du recueil, aussi complet que possible, des vers attribués à Voltaire sans qu’ils soient toujours en réalité de sa plume.

Il est paradoxal qu’une entreprise comme celle des Œuvres complètes, qui a pour premier objet de donner à lire toutes les œuvres de l’écrivain sous leur forme la plus authentique, débarrassée de toutes les altérations qu’elles ont pu subir au cours des temps, des suites apocryphes, des atténuations et des adaptations, se donne pour tâche, alors qu’elle atteint presque son achèvement, de fournir le texte magnifiquement édité de poèmes fabriqués par des inconnus ou obscurs plumitifs à la manière de Voltaire. C’est donner à la contrefaçon le sacre de l’édition critique, le label de la plus célèbre des entreprises modernes consacrées à la célébration du génie voltairien. C’est travailler au rebours de la longue suite d’érudits qui, depuis la Renaissance, s’attachent à nettoyer les traditions incertaines pour livrer à l’imprimerie, dans toute sa splendeur, dans toute sa pureté, le texte même sorti du stylet, puis de la plume de ces grands hommes, les auteurs consacrés par des générations d’admirateurs.

Elle a su m’enseigner ce que je dus écrire

‘Elle a su m’enseigner ce que je dus écrire’, manuscrit de la collection Doubrowski de la Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg.

Publier les Poésies attribuées à Voltaire, c’est dans une large mesure édifier un musée de la contrefaçon au sein même du Musée du Louvre. Mais dans une certaine mesure seulement. Car le travail minutieux des éditeurs, sous la direction de Simon Davies, a permis de retrouver parfois des vers authentiques de Voltaire, qui avaient échappé aux éditions de ses œuvres, et qui n’étaient conservés qu’en copies manuscrites. Par exemple, nous sont révélés grâce à cette enquête immense dans les périodiques, dans les recueils, dans les fonds manuscrits cinq vers inédits, retrouvés dans les papiers de Cideville, l’ami rouennais de Voltaire, ou un poème à Mme Du Deffand, inséré dans une lettre. Beaucoup d’autres petits poèmes, un tiers environ du total des 170 textes rassemblés, peuvent être attribués à l’écrivain avec certitude ou probabilité, et ont été imprimés de son vivant sous son nom, sans avoir été recueillis en volumes. Le reste est probablement apocryphe.

Sur l’opéra de Sémiramis

Sur l’opéra de Sémiramis, Papiers Cideville, Rouen.

N’attendons pas la révélation du chef-d’œuvre inconnu. L’intérêt puissant de cette masse de poèmes, brefs ou longs, qu’on a lus jadis pour des vers du célèbre écrivain, est ailleurs: elle permet de saisir ce qui, au XVIIIe siècle, correspondait dans l’idée du public au style de Voltaire, ce qui avait l’air de porter la marque de son génie propre. Par là ce volume si particulier constitue un apport original et significatif aux études de réception de son œuvre, à la connaissance des attentes du public pour ce qui le concerne. (Sur cette question, voir mon livre sous presse chez Droz, Genève, Voltaire et son lecteur: essai sur la séduction littéraire.) Il est certain que le public du temps, contrairement à la postérité, attend de Voltaire avant tout des œuvres en vers; la fameuse formule du Neveu de Rameau, ‘un poète, c’est de Voltaire’, reflète une évidence pour les contemporains. Jusqu’à Candide au moins, dicté par un écrivain qui atteint l’âge de nos retraites, le public attend de Voltaire des œuvres en vers, le reste ayant un statut marginal, et ces œuvres, il les lit et les connaît familièrement, souvent par cœur. De là la prolifération des imitations, fondement principal de ces ‘vers attribués’.

Opuscules poétiques

Un livre témoin de la passion populaire pour la poésie de Voltaire, les Opuscules poétiques (Amsterdam, [1773]). (BnF)

Pour qui est familier de l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain, cet ensemble offre un visage vaguement familier, ressemblant mais déformé. La ressemblance naît de la communauté des thèmes: la satire antireligieuse, les réflexions sur la sagesse et le bonheur, mais surtout de la recherche d’une parfaite élégance dans des petits genres inspirés par la galanterie et la sociabilité, du madrigal aux épîtres et aux bouts-rimés. Les pièces brèves sont les plus nombreuses, mais une Apothéose du roi Pétaut ou une Ode au roi de Prusse rappellent aussi les grands poèmes philosophiques ou satiriques qui ont tant contribué au succès et à la gloire du ‘poète-philosophe’. Toutefois la ressemblance se perd presque partout dans les imperfections de l’exécution. C’est en feuilletant les vers de ses imitateurs, qui furent ses admirateurs, que l’on mesure la supériorité du poète Voltaire en son siècle: un maître des moyens poétiques à la française, des rimes, du jeu des vers mêlés, du choix des mots ‘mis en leur place’, de l’éloquence et des chutes foudroyantes. Par cette étonnante somme de vers retrouvés, d’authenticité incertaine pour la plupart, témoignage éclairant de l’admiration de ses contemporains, la stature du grand homme sort grandie.

– Sylvain Menant

Rethinking Voltaire’s Lettres sur les Anglais: in the footsteps of Gustave Lanson

With the publication of volume 6B, containing the full annotated text of the Lettres philosophiques, we have just moved one step closer to celebrating the completion of the Complete works of Voltaire in 2021. We are familiar with the challenge of trying to make sense of a text that has hitherto been little studied – the recently completed edition of the Précis du siècle de Louis XV is a case in point. A challenge of a different sort is presented by the small number of texts that are well known and much edited: in these cases, is there anything left to say? That problem is especially stark in the case of the Lettres philosophiques, where one epoch-making critical edition, that of Gustave Lanson, casts a long shadow over those of us following in his footsteps.

Gustave Lanson

Gustave Lanson at work at the Sorbonne. (Bibliothèque de la Sorbonne; photographer unknown)

Lanson was a devoted lycée teacher much involved in the reform of the school syllabus before he became professor at the Sorbonne in 1904. He didn’t just edit the Lettres philosophiques, he pretty much invented the work for the twentieth century and beyond. The title was scarcely known in the nineteenth century, and the Lanson edition of 1909 (re)created it very deliberately to turn it into a teaching text.

In the years before the First World War, when Lanson was lecturing on Voltaire at the Sorbonne, the French faculty in Oxford was still in its infancy – its only significant contribution to Enlightenment studies was from Miss Eleanor Jourdain, vice-principal of St Hugh’s, who published an account of meeting the ghost of Marie-Antoinette at the Petit Trianon… but that story must wait for another blog. Voltaire first came onto the Oxford French syllabus in 1923, when the Siècle de Louis XIV was set for the Pass School (how many students read that work now?). Then, as part of a comprehensive revision of the syllabus in 1927, it was resolved, rather boldly, that the nineteenth century should begin in 1715, and so Voltaire became a prescribed author on the Finals syllabus (where he has remained ever since): the two works chosen for ‘special study’ were Candide (in the 1913 edition of André Morize, a pupil of Lanson) and the Lettres philosophiques (in Lanson’s own edition, of course). During World War II the teaching of Voltaire carried on unchanged and, given the impossibility of importing books from France, the Oxford publisher Basil Blackwell commissioned student editions of Candide and the Lettres philosophiques. The editors had to work quickly, and Owen Taylor’s edition of Candide came out in 1942, followed the year after by the Lettres philosophiques, edited by Frank Taylor, a tutor at Christ Church. This excellent edition remains in print and was still the prescribed edition in Oxford when I studied Voltaire as an undergraduate in the 1970s. I remember my surprise when I discovered at Thornton’s in Broad Street a copy of the original 1943 printing, produced on poor-quality paper with the ‘Book production war economy standard’ logo at the front. I didn’t know it at the time, but my introduction to Voltaire by way of the Lettres philosophiques was entirely due to Gustave Lanson.

Lettres philosophiques, ed. Gustave Lanson

Lettres philosophiques, ed. Gustave Lanson (1909).

Lanson taught literature at the Sorbonne at a time when ‘French literature’ was considered inferior to ‘History’ as a university subject. He devoted much of his career to defending the seriousness of literary study, hence the pressing need to produce a ‘scientific’ edition of a literary work that would prove the credentials of this emerging subject. So, the importance of Lanson’s Lettres philosophiques was not just that it was the first proper critical edition of any Voltaire work; it was intended to be the model for all future literary scholarship, no less. As he writes in his edition of the Lettres:

‘Il m’a paru utile de donner une édition critique des Lettres philosophiques, une édition qui fût non seulement la première édition critique de cet ouvrage, mais la première aussi, à ce que je crois, d’un écrit de Voltaire, et qui inaugurât une série de travaux qu’il serait vraiment temps de commencer.’

These circumstances help to explain both the strengths and some of the oddities of Lanson’s pioneering work. The bibliographical descriptions, for example, are needlessly complicated and confusing, with their stemmas of different textual traditions that Lanson seems to have borrowed from medievalist colleagues such as Joseph Bédier. This aspect of his editorial work has not been emulated, and we hope that the bibliographical section in our new edition will be simpler and clearer to follow.

Lettres philosophiques, ed. Gustave Lanson

Lanson’s stemma from the second edition. (Bibliothèque nationale de France)

The annotation is a remarkable feature of Lanson’s edition. He explains that he does not aim to produce a historical commentary on the work, still less to say whether Voltaire’s judgements are well founded; nor does he wish to put Voltaire’s text in the context of earlier travel accounts to England (something that F. A. Taylor does in his edition). Instead, his goal is to identify and explain as precisely as possible the sources of Voltaire’s text:

‘Mon but a été d’aider à comprendre comment Voltaire a fait son livre, comment et sur quels matériaux son esprit a travaillé. J’ai voulu présenter un commentaire de “sources”, rien de plus. L’idéal eût été d’arriver à découvrir pour chaque phrase le fait, le texte ou le propos qui avait mis en branle l’intelligence ou l’imagination de Voltaire: on se fût ainsi rendu compte du travail intérieur qui les a utilisés, fécondés, déformés, transformés. Je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas atteint cet idéal.’

This ‘ideal’ of attempting to pin down the sources of every single phrase in the book strikes us now as somewhat surreal, and of course Lanson has been much mocked by later generations for his unrelenting positivism. Where Lanson produced his commentary in the form of long endnotes, our style of annotation is not only different in approach, it is also more concise. That said, we remain enormously indebted to Lanson’s work, which in important respects remains unsurpassed.

Letters concerning the English nation, first edition

Letters concerning the English nation, first edition.

A particular challenge posed by this text lies in the choice of base text and the presentation of (so-called) variants. The problem begins with the fact that there is not really one first edition. The work was initially published by William Bowyer in London, in English, as the Letters concerning the English nation (1733). Early in 1734 Bowyer produced in London the first French edition, the Lettres écrites de Londres sur les Anglais (with the false imprint ‘A Basle’); and then later that year, another enlarged French edition was published, without privilège, by Jore in Rouen. For Lanson, there was no problem: the English edition could be dismissed as a mere translation; and the first French edition had the double disadvantage of being foreign and of being less complete (it lacked the 25th letter on Pascal). It seemed obvious to him that the ‘real’ version of the text was the one published in France, the one that had caused the scandal that nearly landed Voltaire in jail. And so this multi-faceted work became reduced to the Lettres philosophiques, and the other two early versions, though noted, were eclipsed. There have been many editions of this work since 1909, and all editors have followed Lanson in their basic decision to choose the Jore printing over the other two.

Lettres écrites de Londres sur les Anglais, first edition in French

Lettres écrites de Londres sur les Anglais, first edition in French.

It was an American scholar, Harcourt Brown, who first confused this picture by arguing intriguingly in an article of 1967 that Voltaire had composed about half of the text in English, and that the Letters concerning the English nation were in fact part English original and part translation. His arguments were taken further by André-Michel Rousseau, who in 1964 had updated Lanson’s edition of the Lettres philosophiques, and who wrote a remarkable doctorat d’état on L’Angleterre et Voltaire. A.-M. Rousseau was originally invited to edit this work for the Complete works of Voltaire, and in a lecture given at the Taylor Institution in Oxford in 1978, celebrating the bicentenary of Voltaire’s death, he laid out his plan for an edition that would break radically with the Lanson tradition: he argued forcefully that the Jore French text was in many respects inferior to the Bowyer French version printed in London and, crucially, that it was this London version that lived on in later editions. He proposed therefore to side-line the Jore edition, and present the two London editions as a bilingual edition, with the English and French on facing pages:

‘Au lecteur du vingtième siècle, on doit la vérité: une édition bilingue. A main gauche, comme sur un clavier, l’anglais de Voltaire; à main droite, le français de Voltaire, non le texte imprimé par Jore, déjà légèrement, mais nettement marqué par la sénescence, mais la rédaction verte, drue, candide, de l’édition de Londres. En somme, les vraies “Lettres anglaises” – et parfois “philosophiques” – en un seul concert visuel.’

This was fighting talk – how I wish we had a podcast of that lecture, and how I wish Rousseau had gone on to produce his edition as planned. When I prepared the first modern edition of the Letters concerning the English nation, I still went along with the Harcourt Brown thesis that Voltaire had begun to write this book in English. But I soon began to have doubts, which I discussed over the years with a good friend, the late Pat Lee: in due course, we each found evidence disproving Harcourt Brown’s central argument, and there is now a scholarly consensus that Voltaire wrote this book in French, and that the English version is in its entirety a translation by John Lockman.

But that does not mean that Lanson was right to dismiss the English version out of hand. They may be a translation, but the Letters concerning the English nation are still, strictly speaking, the first edition of our work. More than that, there is clear evidence that from the start Voltaire intended his Lettres to appear in both French and English (even if he didn’t originally intend the English version to come out first). Lanson’s stirring declaration that the Lettres philosophiques were ‘the first bomb thrown at the Ancien Régime’ (the quote that launched a thousand essay questions…) makes sense in the context of the Third Republic, but is simply not sustainable when we examine the work’s complex international publishing history. Voltaire was clearly writing not just for a French readership, but also for English and European readers more widely. So, in the new Oxford edition, we will include the English version as a text possessing its intrinsic interest as part of the overall European reception of this work.

Where does that leave us with regard to the choice of copy text? Should we stay with Lanson in choosing the Jore edition, the Lettres philosophiques? Or should we follow A.-M. Rousseau’s preference for the Bowyer text, the Lettres écrites de Londres sur les Anglais? Rousseau was not wrong to say that the Bowyer printing is technically of higher quality than the Jore edition – the Rouen printer was producing a clandestine edition, and no doubt had to work fast. It is also true that because subsequent reworkings of the text mostly took the Bowyer edition as their starting point, the recording of variants to that edition is in practical terms simpler than recording variants to the Jore edition. Only the Jore edition, however, has the 25th letter, the Anti-Pascal, which was a key part of the book’s polemical impact; and Lanson is right to say that this edition provoked the censorship storm that overwhelmed Voltaire in 1734. Our decision was finely balanced but, in the end, we decided to keep Jore as the base text, not least so as to give the Anti-Pascal its proper prominence.

We resolved, however, to present the variants in a different way from Lanson. The variants in his edition are scrupulously recorded, of course, yet they are frankly hard to interpret, and we need to ask why that is. The censorship of the Lettres philosophiques was savage, and given that Voltaire was legally obliged to abandon the title, he worked to recast the work in a disguised form, under a different name. While individual ‘letters’ largely survive, redesignated as ‘chapters’ from 1739, they are in places substantially rewritten and transformed, and entirely new chapters are added. In other words, we are not dealing here with ‘one’ book and its textual ‘variants’, but rather with a shifting text that continued to evolve throughout Voltaire’s lifetime – so much so, indeed, that Voltaire really questions our received notion of a ‘fixed’ or ‘closed’ text. The challenge for the editor of a print edition is to find a way of taming this shifting entity within the two dimensions of the printed page. So, in our new edition, while we have retained the Lettres philosophiques as base text, we have given full prominence to the other French version, the Lettres écrites de Londres, by including its distinctive paratexts and index in a separate section, and we have created a third section, ‘Mélanges (1739-1775)’, which seeks to track and explain as clearly as we can the various permutations (not variants!) of the letters as they evolve over four decades.

This leaves the dilemma of the title. Our decision to name the overall edition the Lettres sur les Anglais certainly breaks with recent tradition, although the more familiar Lettres philosophiques has only been standard since Lanson imposed it in 1909. Before that, the work was habitually referred to as the Lettres anglaises or Lettres sur les Anglais, titles that Voltaire himself used in his letters. Writing after Voltaire’s death, both Condorcet and Frederick II refer to the Lettres sur les Anglais, and we have followed their example. The great advantage of this title is that it can designate collectively a whole cluster of related printed texts (and the associated manuscript Lettre sur M. Locke). In choosing this title, we wanted to emphasise the fundamentally fluid nature of the Lettres and not to single out any one expression in print.

For all Lanson’s supposedly ‘scientific’ critical approach, his edition of the Lettres philosophiques is a highly politicised work. The Entente cordiale of 1904 was an ambitious diplomatic attempt to strengthen the links between England and France at a moment when war with Germany seemed imminent. For this first exemplary scholarly edition, Lanson’s choice of a work in 1909 that celebrated European Enlightenment and the cultural connections between France and England was hardly fortuitous. And what of the new Oxford edition of the Lettres sur les Anglais, which emphasises Voltaire’s European readership, and that we have been working on in lockdown in 2020 while the UK was discussing severing its ties with the European Union? Whether its editors realise it or not, no critical edition is ever neutral.

Nicholas Cronk

Lettres sur les Anglais (II) was published in December 2020, an edition by Nicholas Cronk, Nick Treuherz, Nicolas Fréry and Ruggero Sciuto.