L’âme de Voltaire dans tous ses états: l’édition critique de la version clandestine de la Lettre sur Locke

John Locke, par Godfrey Kneller (1697)

John Locke, par Godfrey Kneller (1697).

En 1733, la première version de la Lettre sur Locke est écartée par Voltaire des Lettres sur les Anglais à cause de ses audaces quasi-matérialistes qui risquent d’entraîner la censure de l’ensemble du recueil. Une nouvelle version sensiblement remaniée et édulcorée est finalement publiée en tant que lettre 13 de l’ouvrage. Mais Voltaire reprend la version d’origine en 1736 et développe la comparaison entre l’homme et l’animal, en allant bien au-delà des allusions prudentes de Locke dans son Essai sur l’entendement humain (1690): de la possibilité d’une “matière pensante”, le pas est glissant vers l’affirmation d’un lien essentiel entre l’“organisation” des corps et leurs propriétés cognitives. La Lettre lui échappe alors et connaît une circulation manuscrite et de nombreuses éditions au cours du dix-huitième siècle.

Paris, BnF (Arsenal): Ms 2557

Paris, BnF (Arsenal): Ms 2557.

Notre édition critique a exigé une véritable enquête de détective selon plusieurs pistes ouvertes par les “nouvelles à la main” qui annoncent au mois de juin 1736 la diffusion d’une version inédite de la Lettre sur Locke. Toutes ces pistes ont conduit à un recueil de manuscrits clandestins conservé à l’Arsenal, qui s’est révélé être la source de toutes les copies manuscrites connues et des très nombreuses éditions publiées au cours du dix-huitième siècle. Chemin faisant, il s’agissait de démasquer les ennemis de Voltaire et leurs complices – une bande de “usual suspects” – qui ont œuvré à la diffusion de la Lettre et d’autres écrits audacieux de Voltaire. On découvre ainsi au bout de l’enquête une stratégie concertée de comploteurs qui exploitent un aspect des compositions de Voltaire qui le rend vulnérable: son irréligion. Voltaire a beau tempêter, multipliant les dénégations et les désaveux; il porte plainte, il fait lancer des enquêtes, des perquisitions, des saisies, des arrestations et des interrogatoires; imprimeurs, libraires, colporteurs, pamphlétistes, journalistes, auteurs petits et grands, et un violoniste de l’opéra, tous y passent, mais rien n’y fait: dans l’ombre, les autorités de l’Etat veillent au grain et assurent l’impunité aux coupables.

Alexis Piron.

Alexis Piron, gravure de Nicolas Le Mir d’après un tableau de Nicolas Bernard Michel Lépicié, dans Œuvres choisies (Paris, Duchesne, 1773).

Nos recherches révèlent une série d’initiatives malveillantes de la part des ennemis de Voltaire, Alexis Piron en tête: il est jaloux des succès de Voltaire et indigné de la désinvolture méprisante que le poète-philosophe affiche à son égard. Or, Piron fréquente Moncrif à la Société du Bout du Banc; il obtient une copie de la Lettre clandestine et la fait publier par son complice “calotin”, le journaliste La Varenne. La Marre, le protégé de Voltaire, est déjà entré dans le complot : dès 1735, il collabore avec Moncrif dans la publication d’un Recueil du cosmopolite (1735) comportant la première édition – ignorée jusqu’ici – de l’Epître à Uranie. Ce recueil fait partie d’une véritable campagne de publication des écrits compromettants de Voltaire, comme le révèle le conte anti-voltairien de Piron intitulé La Malle-Bosse, publié pour la première fois dans les Mémoires de l’Académie des colporteurs (1748) et de nouveau dans les Voltariana (1749).

François-Augustin Paradis de Moncrif

François-Augustin Paradis de Moncrif, portrait attribué à Maurice-Quentin de La Tour.

Notre enquête fondée sur les ornements typographiques a permis d’identifier les principaux coupables: Prault fils, d’abord, qui recueille tout écrit compromettant qui sort de la plume de Voltaire; Simon fils, ensuite, qui se cache derrière le pseudonyme de “Pierre Poppy” et publie en 1738 la première édition française de la Lettre sur Locke. Quelques années plus tard, ce même Simon fils – imprimeur officiel de l’archevêque de Paris – publie, avec l’ornement caractéristique de la “tête de philosophe ébouriffé”, les Pensées philosophiques de Diderot et l’Essai sur lorigine des connaissances humaines de Condillac. Les ennemis de Voltaire publient ainsi les œuvres scandaleuses de Voltaire dans l’intention de le compromettre auprès des autorités en mettant en évidence ses convictions anti-chrétiennes. Maurepas n’attend qu’un tel prétexte pour le faire condamner.

Page de titre de l’édition publiée chez Pierre Poppy en 1744.

Autre piste qui impose, elle aussi, une révision de la biographie voltairienne: la Lettre de Voltaire est connue à la cour du prince royal Frédéric (futur roi Frédéric II) à Rheinsberg, malgré l’étroite surveillance dont celui-ci fait l’objet de la part du “diable” Manteuffel, qui défend l’autorité de la philosophie de Wolff, conçue comme indispensable à l’Etat de Brandebourg à la fois comme philosophie politique de la souveraineté et comme philosophie religieuse de l’immatérialité et de l’immortalité de l’âme. La diffusion de la Lettre au Brandebourg s’explique par une indiscrétion de Thiriot, le fidèle ami et secrétaire de Voltaire, qui se fait valoir auprès du futur roi Frédéric II de Prusse en lui envoyant la Lettre clandestine de Voltaire au mois de juin 1736, bien avant que Voltaire ne décide de le faire à son tour au mois de novembre: cet envoi par Thiriot entraîne, par l’intermédiaire du marquis de La Chétardie, la conversion philosophique du prince, qui rejette désormais l’autorité de Manteuffel et le système de Wolff. Il s’avère que la diffusion secrète de la Lettre sur Locke provoque la “conversion” philosophique du prince royal, la disgrâce de Manteuffel ainsi que la rupture définitive entre l’Aufklärung wolffienne et les Lumières voltairiennes.

C’est donc une histoire doublement secrète que révèle l’édition de la version clandestine de la Lettre sur Locke. C’est grâce à ces trahisons et à cette circulation clandestine que la Lettre de Voltaire a pu jouer son rôle – avec les réflexions de Guillaume Lamy, de Bayle, de Collins et de Toland – dans l’émergence de la pensée matérialiste au cœur des Lumières françaises.

– Antony McKenna et Gianluca Mori

 

Gillian Pink at the Voltaire Foundation: thirteen years and counting

As we approach the completion of the Œuvres complètes de Voltaire, I sat down with team co-ordinator Gillian Pink to find out more about how joining the editorial team led to becoming a researcher in her own right.

Gillian Pink and Birgit Mikus

Gillian Pink and Birgit Mikus.

You are one of the research editors working on the critical edition, a huge task. How did you come to work for the VF? Did you start editing OCV immediately?

I came to the VF almost by accident. I was studying for an MA in Publishing at Oxford Brookes University and Clare Fletcher, who was responsible for work placements on the MA, also did marketing here. She took one look at my CV – which at that point included work on a critical edition of an eighteenth-century sequel to Candide – and said ‘I think I know someone who would be very interested in this CV!’ That person turned out to be Janet Godden.

I arrived at 99 Banbury Road one afternoon in January 2007 for what I think I expected to be an interview, and was put to work straight away collating variants for Le Pyrrhonisme de l’histoire [since published in OCV, vol.67]. The rest, as they say… I did work briefly on Electronic Enlightenment before I started my full time employment on OCV in the autumn of that year, so an early introduction to digital editing, checking instances of words using non-Latin alphabets, as well as certain types of metadata.

So you have been at the VF for thirteen years – how many volumes have you worked on? Do you have a favourite text or volume?

Oh my! How many volumes… Taking a quick look at the shelves… twenty-five, perhaps, depending on your definition of ‘worked on’, and there are still a few more to go too. I don’t know if I have a single all-time favourite, but many favourites, which tend to be the ones I’ve contributed to as an author, rather than only as an in-house editor.

Questions sur l'Encyclopédie

The complete set of Questions sur l’Encyclopédie on the VF bookshelf.

One of my favourite Voltaire texts, I suppose, would have to be the Questions sur l’Encyclopédie, a glorious collection of mostly short articles summing up his thoughts on just about every topic under the sun as he approached the end of his life. I had some involvement with all of the eight volumes that make up the set in OCV, was lead in-house editor on six of those and annotated articles in four. Last year, along with the general editors Nicholas Cronk and Christiane Mervaud, we published a version of this text for a wider readership with Robert Laffont. But I also love the very humorous poem ‘Le Pauvre Diable’ that I edited in volume 51A, and of course the notebook fragments just published in the latest volume, 84, and the marginalia in volumes 136-145 are close to my heart and research interests as well…

Tell me more about the marginalia, please! What is your research interest in them?

If you had told me when I first joined the VF that a few years down the line I’d have completed a D.Phil. and become an expert on Voltaire’s marginalia, I’d have found it quite hard to believe. As you may know, the project of publishing Voltaire’s marginal notes was begun by colleagues in St Petersburg at the National Library of Russia, but after the Berlin wall came down, their publisher, Akademie Verlag, went through a period of upheaval and the project stalled. The VF picked it up and incorporated it (quite rightly) into OCV.

But the lady in St Petersburg who had been writing all the editorial notes had sadly died before she got to the final volume, so it was suggested that I might like to take this on as a doctoral project. In the end, I did a more typical thesis, while the annotation ended up being a separate project. Until then, while the marginalia had been studied to some degree, by far most of the articles published looked at Voltaire as a reader of a particular author. There was no proper study at that point looking at the marginalia as an ensemble, as a genre, looking for patterns in what we present as a corpus, although of course it wasn’t conceived as a corpus by Voltaire at all – rather like his correspondence in that way. And I was lucky to have an excellent supervisor in Nicholas [Cronk]. The result of all this was my book, Voltaire à l’ouvrage (Voltaire at work), which came out – nearly two years ago already!

Since then I played a leading role in bringing out a final volume of Voltaire’s marginalia in OCV, based on an even more disparate corpus, which is to say those books and manuscripts that for various reasons are not part of his library in St Petersburg, and so were not part of the original Russian project. While I still find marginalia fascinating for the direct insights they provide into readers’ responses to books (although they can’t always be taken completely at face value), I’m now extending this interest to reading notes in a broader sense, and Voltaire’s notebooks are a wonderfully challenging mix of reading notes, ideas of various sorts, and jottings that probably reflected snippets that he gleaned from oral sources.

We all know that the paper publication of OCV is nearing its completion this year. Do you have a new project lined up, for example regarding Voltaire’s notebooks you mentioned?

You’re quite right to ask. I do have several research ideas concerning the notebooks. I can’t go into too much detail because a couple of them need to be finalised with publishers and/or other colleagues, but I think there is much to be done in this area.

I’ll be talking about the notebooks at the annual ‘Journées Voltaire’ conference at the Sorbonne in June. I think the notebooks can be perceived as a bit ‘scary’, in part because of the wide variety of topics and the considerable lack of order within them, but also the fact that they were amongst the first volumes published in OCV. In those days scholarly practices didn’t demand the fuller sort of annotation that we tend to provide for readers nowadays, so Besterman’s notes are quite laconic and his perspective perhaps isn’t quite the one we would adopt these days either. For me, as someone whose approach tends to be based on material bibliography, I find it really helpful and revealing to look at the original manuscripts. Often, physical characteristics will strongly suggest – for example from the colour of the ink, the margins, the spacing – which sections were written at the same time, and so give a sense of which bits belong together or not. This is an area in which I hope our future digital edition of Voltaire’s complete works may build on the print and add real value, as there would be an opportunity to supplement the print transcription with digitised images.

Of course, the really interesting question to me is how Voltaire used his notebooks and other loose papers, how they were generated, and how they fed into his more public writings. I think there are still discoveries to be made in this area, and I’m lucky to be able to work with a great network of colleagues, from friends based in Voltaire’s library in St Petersburg, to digital humanities scholars at the Sorbonne and the University of Chicago, and research groups interested in textual genetics and the extract as a genre at ITEM [in Paris] and the IZEA [Halle, Germany]. So the future is full of exciting possibilities.

Birgit Mikus with Gillian Pink

Hacking Voltaire

The Voltaire Foundation’s first ever Hackathon took place on Friday 24th January 2020, as part of a generous John Fell Fund grant. It was held in the suitably historic St Luke’s Chapel in the Radcliffe Observatory Quarter, a now deconsecrated chapel which once formed part of the Radcliffe Infirmary. The event was attended by over twenty students and researchers from a range of disciplines and institutions, including a large contingent of our colleagues from the Sorbonne. We were also joined by a number of specialist advisers, and of course our judges: Nicholas Cronk (Voltaire Foundation), Marian Hobson (Queen Mary), Glenn Roe (Sorbonne), and Kathryn Eccles (OII).

For the uninitiated, a hackathon (or, in French, ‘un hackathon’), is an event which brings together a large group of people to engage in collaborative digital projects. In the case of the Voltaire Hackathon, participants were asked to bring together their expertise and passion for the written word to conceive and realise projects drawn from an almost intimidatingly broad corpus: the collected works and correspondence of Voltaire, as found in TOUT Voltaire and Electronic Enlightenment, which were made available both as plain text and TEI-XML files. Armed with this corpus, participants in teams of three to five would compete for the ultimate prize: a small 3D-printed bust of the man himself.

Voltaire or bust! The winners’ trophy.

Voltaire or bust! The winners’ trophy.

Following a warm welcome from Nicholas Cronk and an introduction to the dataset from Glenn Roe, participants were given time to mix, mingle, and form their teams under the guidance of Kathryn Eccles. Each individual brought to the team their own strengths and skillset, with each group trying to find a balance of Voltaire specialists, French speakers, and digital specialists. Once teams had formed, participants set about the challenging task of finding just one project among the vast corpus of Voltaire’s literary and personal output – a project which needed to be at a working prototype stage within the six or so hours allotted to complete it. Some groups had clearly arrived with a concept already in mind, while others played around with a few ideas before settling on one point of focus. The room was soon abuzz with discussion and excited planning, in French, English, and the odd smattering of Franglais.

Having introduced themselves, established individual skillsets, and settled on a plan, teams set to work. By lunchtime, it was already clear that there were a wide range of interests represented: imagistic language in Voltaire’s poetry; mapping place in Candide’s journey and Voltaire’s correspondence; visualising the spread and reception of the Lettres Philosophiques in Voltaire’s correspondence; and analysing the presence of and response to the ideas of 17th-century philosophers within Voltaire’s œuvre. Each project presented its own unique challenges, not least of all the sheer size of the corpus available to each group, but over the course of the day, each project began to take a tangible shape.

Hacking away in St Luke’s Chapel.

Hacking away in St Luke’s Chapel.

At the end of the day, each team presented their work back to the judges and the other groups, explaining their concept, method, and the initial findings. The final products engaged not only with a wide range of works from the corpus, but also in a wide range of techniques, including building user interfaces for public engagement, and producing linguistic analysis, data visualisation, and geospatial analysis. All of the projects presented represented a huge amount of hard work, talent, and passion from the Hackathon participants, and it was exciting to get a sense of the huge potential in a digital approach to Voltaire and the Enlightenment more widely. However, there could only be one winner, and the much-coveted prize was award to Olle Hammarstrom, Maria Florutau, and Andrei Sorescu for their innovative work on Voltaire’s engagement with earlier philosophers.

The winning team: Maria Florutau, Olle Hammarstrom and Andrei Sorescu.

The winning team: Maria Florutau, Olle Hammarstrom and Andrei Sorescu.

However, without intending to sound trite, it was not the winning, but the taking part that counts. Although all of the participants would have been thrilled to win a tiny Voltaire of their very own, the day was a rewarding experience in and of itself, pushing all the attendees out of their comfort zones. For those with little experience in the digital humanities, it opened eyes to the techniques and insight available to them in the realm of computing, while those with little or no background in Voltaire were able to find a new interest; even in our internet age, it was evident from the smiles and laughter from participants that there is still a great deal of humour to be found in Voltaire’s work and correspondence. Overall, the day was a great success, both productive and enjoyable, and will, with a bit of luck, be repeated again in the not-so-distant future.

– Josie Dyster, Research Assistant, Voltaire Foundation, Oxford

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles’

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles, donne pouvoir à qui voudra de m’acheter la terre qu’il voudra, pour le prix qu’il voudra, où je vivrai tant qu’il voudra, comme il voudra, avec qui il voudra. Fait où il lui plaît. V.’ Ce court texte, résultat sans doute d’une plaisanterie dont les circonstances nous sont malheureusement inconnues, est l’un des morceaux rassemblés dans le volume de Fragments divers qui clôt la partie littéraire des Œuvres complètes de Voltaire (la correspondance, les marginalia et les textes attribués suivent). Le manuscrit de cette procuration fictive, éditée par John Renwick dans ce tome 84 des Œuvres complètes, est effectivement une bribe issue de la plume du grand écrivain qu’il aurait lui-même probablement qualifiée d’‘écrit inutile’. Qu’aurait-il pensé du volume qui vient de paraître?

OCV t.84, Fragments divers

Le tome 84, Fragments divers, daté ‘2020’, prend sa place à côté du tome 85, l’un des premiers volumes à paraître sous la direction de Th. Besterman en 1968.

Un fragment est considéré comme une chose rare et précieuse, le plus souvent incomplète, qui nous est parvenue d’un passé proche ou lointain. Sa survie doit souvent quelque chose au hasard. Voltaire emploie le mot dans ce sens, par exemple dans Dieu et les hommes (1769):

‘Les Juifs avaient une telle passion pour le merveilleux que lorsque leurs vainqueurs leur permirent de retourner à Jérusalem, ils s’avisèrent de composer une histoire de Moïse encore plus fabuleuse que celle qui a obtenu le titre de canonique. Nous en avons un fragment assez considérable traduit par le savant Gilbert Gaumin, dédié au cardinal de Bérule. Voici les principales aventures rapportées dans ce fragment aussi singulier que peu connu. …’ (Chapitre 24, OCV, t.69, p.385)

Ou encore, dans le Commentaire historique (1776):

‘Le fameux comte de Bonneval devenu pacha turc, et qu’il [Voltaire] avait vu autrefois chez M. le grand prieur de Vendôme, lui écrivait alors de Constantinople, et fut en correspondance avec lui pendant quelque temps. On n’a retrouvé de ce commerce épistolaire qu’un seul fragment que nous transcrivons. …’ (OCV, t.78C, p.42-43)

Cependant, Voltaire aurait-il vu ses propres fragments du même œil? Car il a beau être l’auteur prolifique que l’on sait, les fragments n’en demeurent pas moins précieux, même s’il aurait sans doute été horrifié de voir publier une édition critique de papiers qu’il ne destinait pas à la publication. A l’exception des notes de travail, dont une poignée est publiée ici sous le titre de Fragments de carnets, et des corrections qu’il a apportées à une préface de Baculard d’Arnaud, les textes que nous publions ici n’ont rien de lacunaire, mais cette collection hétéroclite et aléatoire de courts textes jette un nouvel éclairage sur plusieurs facettes de la vie littéraire – et moins littéraire – de Voltaire.

Il y a d’abord un certain nombre de textes dans le sens plus traditionnel du terme, qui évoquent des sujets chers à Voltaire: la Bible; la question de l’âme des bêtes; la nécessité de rester unis entre philosophes face à l’Infâme; la dramaturgie. D’autres encore concernent des activités d’édition: une préface inédite pour une collection prévue de ses œuvres; un avis et des instructions pour l’imprimeur concernant une édition de La Henriade publiée en 1770; une dédicace inédite pour un ouvrage paru à Berlin au moment où son séjour en Prusse tournait mal. Enfin, une troisième sorte de texte nous transporte au plus près de l’écrivain: ses rapports avec la poste; sa façon de classer ses lettres et autres papiers; des notes de travail qui préparaient des écrits plus développés.

Le fragment dont une page est reproduite ci-dessous nous montre Voltaire au travail: il prend des notes à partir de ses lectures sur l’‘histoire orientale’ tout en ajoutant ses propres observations aussi. On le voit revenir sur son manuscrit pour identifier les passages qui l’intéressent le plus, ce qu’il fait en dessinant des espèces de ‘mains’ stylisées qui ressemblent à des ‘6’ penchés. Il apporte des compléments en marge. Il note à plusieurs reprises la source de sa lecture (les Voyages de monsieur le chevalier Chardin, en Perse et autres lieux de l’Orient, de Jean Chardin), et cite des vers persans en traduction. Cette édition des fragments de carnets découverts depuis la publication en 1968 des Notebooks de Voltaire par Theodore Besterman fournissait l’occasion pour nous de faire une analyse plus poussée de ses notes de travail.

OCV t.84, Fragments diverses, fragment 48a

Fragment 48a (manuscrit autographe), f.7r. Oxford, Voltaire Foundation: MS20.

Outre l’intérêt des découvertes et des nouvelles perspectives, éditer de tels textes procure le plaisir de travailler avec des documents autographes. Nous jugeons que ce volume de fragments, quelque disparates qu’ils soient, apporte du nouveau dans le domaine des études sur notre auteur en révélant aux lecteurs ses papiers restants et des brouillons qu’il n’avait pas jugé bon de publier. N’en déplaise à Voltaire.

– Gillian Pink

The triumph of truth

In my work on the digital Voltaire iconography database, I frequently stumble across portraits of Voltaire which are particularly unexpected, funny, or have an interesting story to them. Sir Joshua Reynolds’ The Triumph of Truth, which hangs in Marischal College, Aberdeen, is a personal favourite.

The Triumph of Truth is a portrait of James Beattie (1735–1803), a Scottish poet, philosopher, and Professor of Moral Philosophy. The book under his left arm, entitled ‘Truth’, and the title of the painting both refer to the Essay on the Nature and Immutability of Truth, which Beattie published in 1770. It was well received, earning Beattie both a royal pension and an honorary doctorate in law from the University of Oxford.

James Beattie, by Joshua Reynolds

Dr James Beattie (1735-1803), by Sir Joshua Reynolds. (University of Aberdeen)

Although Beattie is rather splendid in his new doctoral robes, what draws our eye is the glowing Angel of Truth striking down three grotesque, dishevelled figures in the background. It is a powerful image and strong statement; Beattie’s thought becomes a superhuman, heavenly force, striking down the enemies of truth and faith. But who are these three villains? Beattie claimed they represented Prejudice, Scepticism, and Folly – and yet, the central figure of the three seems too familiar to be mere allegory. His chin and arms may be a little strong, but his sharp eyes and wry smirk hint at his true identity. On 22 February 1774 Reynolds wrote to Beattie, explaining:

‘there is only a figure covering his face with his hands which they may call Hume, or anybody else; it is true it has a tolerable broad back. As for Voltaire, I intended he should be one of the group.’

It is, then, Voltaire who is being struck down by the angel. This comes as no real surprise; Beattie’s Essay on Truth was heavily critical of both Hume and Voltaire, writing of Voltaire:

‘He has dwindled from a genius of no common magnitude into a paltry book-maker; and now thinks he does great and terrible things, by retailing the crude and long exploded notions of the freethinkers of the last age […] as nothing but the monstrous maw of an illiterate infidel can either digest or endure.’

Beattie was criticised during his career for ad hominem attacks of his opponents; Reynolds’ rather unflattering depictions of Voltaire and Hume with his ‘broad back’ are extensions of that. Beattie’s most unflattering portrait of Voltaire, however, is not to be found on canvas, but in a manuscript.

In the late 1760s, Beattie wrote The Castle of Scepticism, a prose allegory against Voltaire and Hume. Although not published in Beattie’s lifetime, it was circulated privately among British men and women of letters. It is a dream narrative; Beattie falls asleep while reading ‘one of the volumes of Mr Hume’s excellent Essays’ and enters a place known as The Land of Truth. Here he meets a series of increasingly silly and arrogant characters (among them ‘the Earl of Sneer’ and ‘lord viscount Bigwords’, who can be identified as the Earl of Shaftesbury and Viscount Bolingbroke respectively), who sacrifice Common Sense at the Temples of Ignorance, Self-Conceit, Fashion, Licentiousness, Ambition, and Hypothesis, and blindly follow the ‘Great Oracle’ (Hume) and ‘the Orator’ (Voltaire).

Beattie’s Voltaire is ‘a lean little old man, with his face screwed into a strange sarcastic grin’. He does not make the best first impression:

‘“Sir,” replied he, his eye glistening with inexpressible rage and disdain, “my name is Voltaire – you must have heard of me, I suppose; blockhead as you are, you must have heard of the greatest genius that ever appeared upon earth.”’

Despite this overwhelming braggadocio, Beattie’s Voltaire is surrounded by an army of followers, clamouring to hear what he has to say. He recites Candide to the waiting crowd:

‘Here he began a very tedious tale, where it seemed hard to determine, whether obscenity or blasphemy, whether absurd fiction or bad composition, was most prevalent. The audience laughed often, and the speaker almost continually.’

Beattie, unimpressed, soon leaves Voltaire and continues his journey; despite being waylaid by various unsavoury types, not least of all a blunderbuss-wielding Thomas Hobbes, he eventually makes it back to the waking world unscathed.

Beattie’s portrait of Voltaire is, much like Reynolds’, exaggerated and grotesque – yet it is all the more recognisable for it, even (or perhaps particularly) to Voltaire’s supporters. Beattie’s condemnation of Voltaire as an arrogant man, laughing at his own jokes, although critical, may still draw a smile from those who enjoy his work; a keen reader of Candide can certainly imagine a playful author chuckling to himself as he heaps increasingly implausible miseries upon his characters. His lean frame, glistening eyes and sarcastic grin are also instantly recognisable to both supporters and critics; even in his youth, Voltaire describes himself as ‘maigre, long, sec et décharné’ (summer 1716, D37), while Bernstorff’s impression of an older Voltaire is almost identical to Beattie’s: ‘La vivacité de ses yeux et son souris [sic] malin m’ont frappé’ (24 April 1755, D6253).

These same features – bright eyes, wry smile, a biting sense of humour – seem to crop up again in both written and visual portraits of Voltaire, not just in the flattering, even reverent works of the likes of La Tour and Pigalle, but in the satirising depictions of critics like Reynolds, Beattie, and Gillray. It is this that makes Beattie and Reynolds’ depictions of Voltaire, like many critical portraits of Voltaire, so interesting and so familiar; these recurring traits of intelligence, sarcasm, and sharp wit, acknowledged by Voltairophiles and Voltairophobes alike, begin to hint at a consistent thread of character and of physiognomy which can be identified across the depth and breadth of his iconography.

Josie Dyster, Research Assistant, Voltaire Foundation, Oxford

(Josie is a research assistant in the Digital Enlightenment. She is currently building on existing research by Professor Samuel Taylor (St Andrews) to create a digital Voltaire iconography database.)

‘Depuis Charlemagne jusqu’à nos jours’ – mission accomplished

Many readers picking up Voltaire’s Précis du siècle de Louis XV for the first time might find it all too easy to put down again as not living up to its title. By only a stretched definition is the work a précis; it is not about a siècle; and only in a few places does it focus on Louis XV. But to put it down too quickly would be a mistake. There are many reasons why the Précis – published by the Voltaire Foundation in 3 volumes, the first of which (vol.29A) has just come out – deserves our attention. Here are some of them.

Louis XV donnant la paix à l’Europe

Louis XV donnant la paix à l’Europe (Laurent Cars after François Lemoyne), BnF, Réserve QB-201 (170, 9)-FT 4. By kind permission of the Bibliothèque nationale de France.

Foremost perhaps is the picture of Voltaire in action as a historian of modernity. We know from earlier writings that he thought the study of modern history important for the instruction of future generations. He also thought it essential for the historian to be both accurate and impartial, but then when it came to writing about his own day – events that he had witnessed himself or involved people he knew – he was not always able to put these ideals into practice. The need for impartiality may be behind the detachment with which Voltaire treats Louis XV, but elsewhere he frequently sails too close to the wind, particularly in the polemical chapters at the end of the work. Accuracy he strove for conscientiously, as he had done with the Essai and the Siècle, although sometimes within his own compass of taking the mean position of several authorities without naming any of them. He allows himself to embroider, but if he occasionally seems to invent it is probably in error or where strict accuracy needed to be set against readability, as pointed out by a correspondent of 1768: ‘Vous attachez tant par la magie de votre diction que l’on aime presque mieux s’égarer avec vous que s’instruire pesamment avec d’autres’ (vol.29A, p.140).

The Précis also has a remarkable history as the culmination of Voltaire’s plan, announced in 1742, to write a universal modern history and take it up to his own day. This was the launching pad for the Essai sur les mœurs. The nascent Siècle de Louis XIV, he said in 1745, was destined to ‘[entrer] dans ce grand ouvrage et doit le terminer’ (vol.29A, p.6, n.3). But as the following reign rolled on the distance between an end point of 1714 and continuing the history ‘jusqu’à nos jours’ became too great to be bridged. In 1768, in preparation for the new quarto edition of his Œuvres complètes, Voltaire uncoupled the Siècle from the Essai, reducing the subtitle to ‘jusqu’au règne de Louis XIII’, and using the chapters that carried his history beyond 1714 as the basis of the new Précis du siècle de Louis XV.

Voltaire thus uses the word précis not in the sense of an abridgement of a longer account, as might be expected of a detached published work, but of a summary of what he sees as the essentials of the age in a series of capsules. This enables him to pick and choose his material, pausing to give anecdote and detail in some places, particularly the early years when he himself was in Paris, passing rapidly over the middle years of the reign and dwelling again at length on aspects of the later years that attracted his attention as philosophe. Throughout his style is light, never flippant, and his sometimes provocative leaps, summaries or asides beckon the reader to further research.

As for ‘siècle’, Voltaire had felt from the outset that the achievements of France in the glorious era of the roi soleil should be defined not in terms of a reign, but as an ‘age’ or epoch. This is the sense in which the word is used again of the reign of Louis XV, although the king did not dominate his own reign and was noteworthy only in the wrong ways. For most of the book Louis XV himself stands silently to one side, but the events portrayed seem none the worse for that, highlighting the difference between his ‘siècle’ and that of his great-grandfather.

In 1768 Voltaire brings the Précis up to date with further chapters on more recent matters, and extends the themes of some of these into the self-contained Histoire du parlement de Paris. He closes the resulting gap between the early and later years of the reign of Louis XV by bringing in a précis in the more usual sense of the word. This was the first authorised appearance, albeit in shortened form, of Voltaire’s Histoire de la guerre de 1741, undertaken in 1745 in his capacity of historiographe du roi, as an account of the ‘campagnes du roi’ in Flanders of 1744 and 1745. These campaigns covered years that showed the king at his best and France as victorious; they were soon extended both backwards and forwards to take in the whole war, but that is another story, to be read with the full text in volume 29C. Circumstances conspired against Voltaire’s intention to publish the Guerre de 1741 until he was settled in Geneva, by which time France was involved in another war and any thirst for details of the War of the Austrian Succession had long evaporated. By the mid 1760s, therefore, the Guerre was a work in search of a home, and the incipient Précis a work with a beginning and potential end but no middle. The solution was obvious.

Having difficulty keeping up? Unsurprising – the complexities defeated the Kehl editors as well as Beuchot and Moland, who omitted the original complete Guerre entirely. The Introduction in vol.29A of this edition analyses the sequence of the composition of both texts and the eventual assembly of the whole in 1768.

But Voltaire was unable to call it a day. Another edition of his complete works in 1775 saw him taking up his pen once more at the age of eighty to record the death of the king, who in the course of nature – and perhaps Voltaire’s original conception of this work – would have been expected to outlive Voltaire. And Voltaire was then spurred on to review the whole. Annotations preserved in a copy of the 1775 edition now in St Petersburg show the Précis to be among the most heavily corrected texts under revision at the time of Voltaire’s death, truly taking his modern history ‘jusqu’à nos jours’. Looking at the years since 1742 and the water that had flowed beneath Voltaire’s many bridges since then, his readers can only respond, Chapeau!

– Janet Godden

 

 

Au programme des agrégations de Lettres en 2020: Zadig, CandideL’Ingénu

Les ‘contes philosophiques’ de Voltaire sont aujourd’hui la partie émergée d’un iceberg aux multiples facettes. D’abord poète, mondain, tragique et épique, Voltaire a beaucoup écrit, dans tous les genres. Ses œuvres complètes totaliseront deux cents volumes dans la nouvelle édition qu’achève en ce moment la Voltaire Foundation à Oxford. La lecture de ses contes nécessite, pour qui veut en saisir toute la portée littéraire, historique et philosophique, une lecture approfondie d’autres écrits du philosophe. Il faut notamment relire l’ensemble du corpus romanesque, pour saisir les échos, les continuités et les évolutions entre les contes de jeunesse, qu’ils soient en vers ou déjà en prose, et les contes au programme de l’agrégation. La production théâtrale, elle aussi, offre des perspectives éclairantes sur l’œuvre narrative, que l’on songe à la veine orientale de plusieurs de ses tragédies, ou bien à certaines thématiques de ses comédies, liées à la condition féminine que l’on retrouve dans les contes. La philosophie personnelle de Voltaire, son ethos, sa morale et ses conceptions esthétiques sont exprimés dans nombre de poèmes, le Temple du goût, Le Mondain ou encore ses épîtres. Bien entendu, et c’est peut-être le plus important, les enjeux des contes ne peuvent être saisis sans une relecture des grands textes philosophiques et militants de Voltaire. Enfin, il est aussi utile et intéressant de se référer aux écrits autobiographiques du philosophe, ainsi qu’à sa correspondance, qui rassemble aujourd’hui près de vingt mille lettres.

Zadig, gravure de Monnet et Dambrun

‘L’ange cria [à Zadig] du haut des airs: prends ton chemin vers Babylone.’ Gravure de Monnet et Dambrun, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.1. Image BnF/Gallica.

Si les trois contes mis au programme de l’agrégation à la prochaine session sont les plus célèbres de toute la production voltairienne, c’est qu’ils ont su émouvoir et faire réfléchir des générations de lecteurs. Elaborés sur une vingtaine d’années, ces contes s’inscrivent chacun à une étape décisive de la trajectoire de Voltaire. Zadig (1748), Candide (1759) et L’Ingénu (1767) ont popularisé l’image d’un Voltaire conteur, volontiers railleur, préoccupé par les maux de notre monde, en un mot universel. Qu’on les nomme ‘récits’ ou ‘contes philosophiques’, ces ‘fictions pensantes’ (selon l’expression de Franck Salaün, Besoin de fiction, Paris, 2010) mettent en scène les aventures terrestres de trois jeunes garçons, originaires de Mésopotamie, d’Allemagne et du Canada, parcourant le monde sur un mode initiatique, goûtant l’amour et tâtant de la prison, découvrant les beautés et les contradictions des sociétés humaines. Nos héros se forgent ainsi, au contact de ces réalités, une expérience qui leur permet de construire une pensée critique.

Ces dispositifs romanesques, qui jouent du topos du manuscrit trouvé, sont avant tout didactiques. Ils participent des Lumières militantes. Voltaire veut former une jeunesse trop souvent inconsciente: ‘Nous l’avons déjà dit ailleurs, et nous le répétons: pourquoi ? Parce que les jeunes Welches, pour l’édification de qui nous écrivons, lisent en courant, et oublient ce qu’ils lisent’ (note de Voltaire dans l’article ‘Ventres paresseux’ des Questions sur l’Encyclopédie). Le propos des contes n’est pas neuf. Ces récits participent, grâce à une formule littéraire inédite, du combat de Voltaire contre ‘l’Infâme’, mettant en jeu les préjugés de son temps et dénonçant tour à tour le fanatisme religieux, la violence, l’exploitation des hommes et des femmes, l’obscurantisme, la métaphysique lénifiante, le dogmatisme pédant et la suffisance des puissants. L’Ancien régime de la pensée, de l’organisation sociale et du pouvoir politique sont ainsi vilipendés, en ce qu’ils produisent des injustices sans nombre que les personnages mis en scène découvrent avec naïveté et effroi.

Candide, gravure de Monnet et Deny

‘M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière.’ Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Comment Voltaire est-il parvenu à mettre au point cette recette littéraire appelée à une grande fortune et si indissociablement liée à son nom ? Ne cessant, tout au long de sa carrière, de réfléchir à son art poétique, il a formulé à plusieurs endroits les enjeux théoriques de son écriture. Pour être efficace, le conte voltairien doit être ‘très court et un peu salé’ (lettre de Voltaire à Paul Claude Moultou, 5 janvier 1763). Ces petites ‘coïonneries’, comme les appelait volontiers le philosophe, sont des entités narratives reposant sur le récit d’aventures de fiction, mêlées de considérations sur la marche du monde, d’indications référentielles et d’idées facilement reconnaissables. Un riche arrière-plan historique, politique et religieux est constamment mis en perspective dans les contes, dont les sources documentaires sont d’une grande variété. Surtout, le récit est parodique, et joue constamment d’un intertexte multiple, à tel point qu’on a pu parler, à propos de Candide, d’une ‘encyclopédie du roman’. Les courants de pensée avec lesquels les récits dialoguent sans cesse, de façon critique et parodique, ne sont pas moins complexes à saisir. Voltaire passe ainsi en revue nombre de systèmes philosophiques, pour aboutir à une conclusion qui chasse toute prétention à une explication générale du monde. La véritable sagesse, pour Zadig, pour Candide ou pour l’Ingénu consiste surtout à se méfier des interprétations simplistes, invitant ainsi le lecteur à se forger plutôt la conviction des limites de notre savoir, seule forme de sagesse et de morale.

L'Ingénu, gravure de Monnet et Deny

‘Mon cher neveu, dit tendrement le prieur [à l’Ingénu], ce n’est pas ainsi qu’on baptise en Basse-Bretagne’. Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Les composantes de la fiction, schéma initiatique du conte, motif du voyage, rencontres, dialogues, discours, intertexte et métafiction, participent d’une intention globale: figurer un processus de prise de conscience politique. C’est en cela que la fiction s’inscrit dans le projet des Lumières. Le roman d’apprentissage met en scène une initiation: l’évolution psychologique du héros, née de la confrontation avec de nouvelles réalités sociologiques, culturelles, politiques, génère une remise en question, un questionnement des valeurs et des modèles connus. Le motif du voyage, du déplacement, permet la découverte d’un monde inconnu, présentant de nouveaux modes de fonctionnement (l’Egypte, l’Eldorado ou la France). Le réalisme géographique, culturel, sociologique donne lieu à des tableaux descriptifs: par ces descriptions, le narrateur propose au lecteur un processus critique, mettant en lumière les absurdités, les failles, les excès de ce que les personnages observent. Les rencontres avec d’autres personnages sont des moments de confrontation avec l’autre. L’expérience de l’altérité permet une prise de conscience de la différence de pensée, de valeurs, de culture et la mise à distance, pour les personnages mais aussi pour le lecteur, de ses propres certitudes. Certes, les trois fictions au programme présentent des points communs, qui permettent de les aborder conjointement – le récit initiatique est mis au service d’une intention critique, le romanesque s’allie au questionnement moral et philosophique, la fantaisie et l’humour confèrent une dimension parodique à l’intrigue sentimentale et au récit d’aventure –, mais sur d’autres plans, ces trois contes diffèrent sensiblement, et manifestent l’évolution de la pensée de l’auteur.

On ne peut donc que se réjouir de voir les récits les plus célèbres de Voltaire au programme des agrégations de Lettres. Jouant sur le rire, introduisant un jeu dans la pensée, suspendant le jugement, ils permettent l’exercice de la réflexion. Traduits, édités, illustrés, lus, étudiés, commentés, imités, adaptés dans le monde entier, ces trois contes offrent aujourd’hui aux agrégatifs l’occasion d’entrer dans l’atelier du philosophe pour analyser ces chefs d’œuvres dont la verve et l’humour sont une fête pour l’intelligence. La poétique voltairienne, qui convoque et associe de multiples formes littéraires, est un hymne à la liberté, celle de l’écrivain et celle du lecteur. Puissent les agrégatifs faire leur cette liberté, et la transmettre un jour à leurs élèves !

– Linda Gil
(Université Paul-Valéry de Montpellier, Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières)