‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles’

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles, donne pouvoir à qui voudra de m’acheter la terre qu’il voudra, pour le prix qu’il voudra, où je vivrai tant qu’il voudra, comme il voudra, avec qui il voudra. Fait où il lui plaît. V.’ Ce court texte, résultat sans doute d’une plaisanterie dont les circonstances nous sont malheureusement inconnues, est l’un des morceaux rassemblés dans le volume de Fragments divers qui clôt la partie littéraire des Œuvres complètes de Voltaire (la correspondance, les marginalia et les textes attribués suivent). Le manuscrit de cette procuration fictive, éditée par John Renwick dans ce tome 84 des Œuvres complètes, est effectivement une bribe issue de la plume du grand écrivain qu’il aurait lui-même probablement qualifiée d’‘écrit inutile’. Qu’aurait-il pensé du volume qui vient de paraître?

OCV t.84, Fragments divers

Le tome 84, Fragments divers, daté ‘2020’, prend sa place à côté du tome 85, l’un des premiers volumes à paraître sous la direction de Th. Besterman en 1968.

Un fragment est considéré comme une chose rare et précieuse, le plus souvent incomplète, qui nous est parvenue d’un passé proche ou lointain. Sa survie doit souvent quelque chose au hasard. Voltaire emploie le mot dans ce sens, par exemple dans Dieu et les hommes (1769):

‘Les Juifs avaient une telle passion pour le merveilleux que lorsque leurs vainqueurs leur permirent de retourner à Jérusalem, ils s’avisèrent de composer une histoire de Moïse encore plus fabuleuse que celle qui a obtenu le titre de canonique. Nous en avons un fragment assez considérable traduit par le savant Gilbert Gaumin, dédié au cardinal de Bérule. Voici les principales aventures rapportées dans ce fragment aussi singulier que peu connu. …’ (Chapitre 24, OCV, t.69, p.385)

Ou encore, dans le Commentaire historique (1776):

‘Le fameux comte de Bonneval devenu pacha turc, et qu’il [Voltaire] avait vu autrefois chez M. le grand prieur de Vendôme, lui écrivait alors de Constantinople, et fut en correspondance avec lui pendant quelque temps. On n’a retrouvé de ce commerce épistolaire qu’un seul fragment que nous transcrivons. …’ (OCV, t.78C, p.42-43)

Cependant, Voltaire aurait-il vu ses propres fragments du même œil? Car il a beau être l’auteur prolifique que l’on sait, les fragments n’en demeurent pas moins précieux, même s’il aurait sans doute été horrifié de voir publier une édition critique de papiers qu’il ne destinait pas à la publication. A l’exception des notes de travail, dont une poignée est publiée ici sous le titre de Fragments de carnets, et des corrections qu’il a apportées à une préface de Baculard d’Arnaud, les textes que nous publions ici n’ont rien de lacunaire, mais cette collection hétéroclite et aléatoire de courts textes jette un nouvel éclairage sur plusieurs facettes de la vie littéraire – et moins littéraire – de Voltaire.

Il y a d’abord un certain nombre de textes dans le sens plus traditionnel du terme, qui évoquent des sujets chers à Voltaire: la Bible; la question de l’âme des bêtes; la nécessité de rester unis entre philosophes face à l’Infâme; la dramaturgie. D’autres encore concernent des activités d’édition: une préface inédite pour une collection prévue de ses œuvres; un avis et des instructions pour l’imprimeur concernant une édition de La Henriade publiée en 1770; une dédicace inédite pour un ouvrage paru à Berlin au moment où son séjour en Prusse tournait mal. Enfin, une troisième sorte de texte nous transporte au plus près de l’écrivain: ses rapports avec la poste; sa façon de classer ses lettres et autres papiers; des notes de travail qui préparaient des écrits plus développés.

Le fragment dont une page est reproduite ci-dessous nous montre Voltaire au travail: il prend des notes à partir de ses lectures sur l’‘histoire orientale’ tout en ajoutant ses propres observations aussi. On le voit revenir sur son manuscrit pour identifier les passages qui l’intéressent le plus, ce qu’il fait en dessinant des espèces de ‘mains’ stylisées qui ressemblent à des ‘6’ penchés. Il apporte des compléments en marge. Il note à plusieurs reprises la source de sa lecture (les Voyages de monsieur le chevalier Chardin, en Perse et autres lieux de l’Orient, de Jean Chardin), et cite des vers persans en traduction. Cette édition des fragments de carnets découverts depuis la publication en 1968 des Notebooks de Voltaire par Theodore Besterman fournissait l’occasion pour nous de faire une analyse plus poussée de ses notes de travail.

OCV t.84, Fragments diverses, fragment 48a

Fragment 48a (manuscrit autographe), f.7r. Oxford, Voltaire Foundation: MS20.

Outre l’intérêt des découvertes et des nouvelles perspectives, éditer de tels textes procure le plaisir de travailler avec des documents autographes. Nous jugeons que ce volume de fragments, quelque disparates qu’ils soient, apporte du nouveau dans le domaine des études sur notre auteur en révélant aux lecteurs ses papiers restants et des brouillons qu’il n’avait pas jugé bon de publier. N’en déplaise à Voltaire.

– Gillian Pink

The triumph of truth

In my work on the digital Voltaire iconography database, I frequently stumble across portraits of Voltaire which are particularly unexpected, funny, or have an interesting story to them. Sir Joshua Reynolds’ The Triumph of Truth, which hangs in Marischal College, Aberdeen, is a personal favourite.

The Triumph of Truth is a portrait of James Beattie (1735–1803), a Scottish poet, philosopher, and Professor of Moral Philosophy. The book under his left arm, entitled ‘Truth’, and the title of the painting both refer to the Essay on the Nature and Immutability of Truth, which Beattie published in 1770. It was well received, earning Beattie both a royal pension and an honorary doctorate in law from the University of Oxford.

James Beattie, by Joshua Reynolds

Dr James Beattie (1735-1803), by Sir Joshua Reynolds. (University of Aberdeen)

Although Beattie is rather splendid in his new doctoral robes, what draws our eye is the glowing Angel of Truth striking down three grotesque, dishevelled figures in the background. It is a powerful image and strong statement; Beattie’s thought becomes a superhuman, heavenly force, striking down the enemies of truth and faith. But who are these three villains? Beattie claimed they represented Prejudice, Scepticism, and Folly – and yet, the central figure of the three seems too familiar to be mere allegory. His chin and arms may be a little strong, but his sharp eyes and wry smirk hint at his true identity. On 22 February 1774 Reynolds wrote to Beattie, explaining:

‘there is only a figure covering his face with his hands which they may call Hume, or anybody else; it is true it has a tolerable broad back. As for Voltaire, I intended he should be one of the group.’

It is, then, Voltaire who is being struck down by the angel. This comes as no real surprise; Beattie’s Essay on Truth was heavily critical of both Hume and Voltaire, writing of Voltaire:

‘He has dwindled from a genius of no common magnitude into a paltry book-maker; and now thinks he does great and terrible things, by retailing the crude and long exploded notions of the freethinkers of the last age […] as nothing but the monstrous maw of an illiterate infidel can either digest or endure.’

Beattie was criticised during his career for ad hominem attacks of his opponents; Reynolds’ rather unflattering depictions of Voltaire and Hume with his ‘broad back’ are extensions of that. Beattie’s most unflattering portrait of Voltaire, however, is not to be found on canvas, but in a manuscript.

In the late 1760s, Beattie wrote The Castle of Scepticism, a prose allegory against Voltaire and Hume. Although not published in Beattie’s lifetime, it was circulated privately among British men and women of letters. It is a dream narrative; Beattie falls asleep while reading ‘one of the volumes of Mr Hume’s excellent Essays’ and enters a place known as The Land of Truth. Here he meets a series of increasingly silly and arrogant characters (among them ‘the Earl of Sneer’ and ‘lord viscount Bigwords’, who can be identified as the Earl of Shaftesbury and Viscount Bolingbroke respectively), who sacrifice Common Sense at the Temples of Ignorance, Self-Conceit, Fashion, Licentiousness, Ambition, and Hypothesis, and blindly follow the ‘Great Oracle’ (Hume) and ‘the Orator’ (Voltaire).

Beattie’s Voltaire is ‘a lean little old man, with his face screwed into a strange sarcastic grin’. He does not make the best first impression:

‘“Sir,” replied he, his eye glistening with inexpressible rage and disdain, “my name is Voltaire – you must have heard of me, I suppose; blockhead as you are, you must have heard of the greatest genius that ever appeared upon earth.”’

Despite this overwhelming braggadocio, Beattie’s Voltaire is surrounded by an army of followers, clamouring to hear what he has to say. He recites Candide to the waiting crowd:

‘Here he began a very tedious tale, where it seemed hard to determine, whether obscenity or blasphemy, whether absurd fiction or bad composition, was most prevalent. The audience laughed often, and the speaker almost continually.’

Beattie, unimpressed, soon leaves Voltaire and continues his journey; despite being waylaid by various unsavoury types, not least of all a blunderbuss-wielding Thomas Hobbes, he eventually makes it back to the waking world unscathed.

Beattie’s portrait of Voltaire is, much like Reynolds’, exaggerated and grotesque – yet it is all the more recognisable for it, even (or perhaps particularly) to Voltaire’s supporters. Beattie’s condemnation of Voltaire as an arrogant man, laughing at his own jokes, although critical, may still draw a smile from those who enjoy his work; a keen reader of Candide can certainly imagine a playful author chuckling to himself as he heaps increasingly implausible miseries upon his characters. His lean frame, glistening eyes and sarcastic grin are also instantly recognisable to both supporters and critics; even in his youth, Voltaire describes himself as ‘maigre, long, sec et décharné’ (summer 1716, D37), while Bernstorff’s impression of an older Voltaire is almost identical to Beattie’s: ‘La vivacité de ses yeux et son souris [sic] malin m’ont frappé’ (24 April 1755, D6253).

These same features – bright eyes, wry smile, a biting sense of humour – seem to crop up again in both written and visual portraits of Voltaire, not just in the flattering, even reverent works of the likes of La Tour and Pigalle, but in the satirising depictions of critics like Reynolds, Beattie, and Gillray. It is this that makes Beattie and Reynolds’ depictions of Voltaire, like many critical portraits of Voltaire, so interesting and so familiar; these recurring traits of intelligence, sarcasm, and sharp wit, acknowledged by Voltairophiles and Voltairophobes alike, begin to hint at a consistent thread of character and of physiognomy which can be identified across the depth and breadth of his iconography.

Josie Dyster, Research Assistant, Voltaire Foundation, Oxford

(Josie is a research assistant in the Digital Enlightenment. She is currently building on existing research by Professor Samuel Taylor (St Andrews) to create a digital Voltaire iconography database.)

‘Depuis Charlemagne jusqu’à nos jours’ – mission accomplished

Many readers picking up Voltaire’s Précis du siècle de Louis XV for the first time might find it all too easy to put down again as not living up to its title. By only a stretched definition is the work a précis; it is not about a siècle; and only in a few places does it focus on Louis XV. But to put it down too quickly would be a mistake. There are many reasons why the Précis – published by the Voltaire Foundation in 3 volumes, the first of which (vol.29A) has just come out – deserves our attention. Here are some of them.

Louis XV donnant la paix à l’Europe

Louis XV donnant la paix à l’Europe (Laurent Cars after François Lemoyne), BnF, Réserve QB-201 (170, 9)-FT 4. By kind permission of the Bibliothèque nationale de France.

Foremost perhaps is the picture of Voltaire in action as a historian of modernity. We know from earlier writings that he thought the study of modern history important for the instruction of future generations. He also thought it essential for the historian to be both accurate and impartial, but then when it came to writing about his own day – events that he had witnessed himself or involved people he knew – he was not always able to put these ideals into practice. The need for impartiality may be behind the detachment with which Voltaire treats Louis XV, but elsewhere he frequently sails too close to the wind, particularly in the polemical chapters at the end of the work. Accuracy he strove for conscientiously, as he had done with the Essai and the Siècle, although sometimes within his own compass of taking the mean position of several authorities without naming any of them. He allows himself to embroider, but if he occasionally seems to invent it is probably in error or where strict accuracy needed to be set against readability, as pointed out by a correspondent of 1768: ‘Vous attachez tant par la magie de votre diction que l’on aime presque mieux s’égarer avec vous que s’instruire pesamment avec d’autres’ (vol.29A, p.140).

The Précis also has a remarkable history as the culmination of Voltaire’s plan, announced in 1742, to write a universal modern history and take it up to his own day. This was the launching pad for the Essai sur les mœurs. The nascent Siècle de Louis XIV, he said in 1745, was destined to ‘[entrer] dans ce grand ouvrage et doit le terminer’ (vol.29A, p.6, n.3). But as the following reign rolled on the distance between an end point of 1714 and continuing the history ‘jusqu’à nos jours’ became too great to be bridged. In 1768, in preparation for the new quarto edition of his Œuvres complètes, Voltaire uncoupled the Siècle from the Essai, reducing the subtitle to ‘jusqu’au règne de Louis XIII’, and using the chapters that carried his history beyond 1714 as the basis of the new Précis du siècle de Louis XV.

Voltaire thus uses the word précis not in the sense of an abridgement of a longer account, as might be expected of a detached published work, but of a summary of what he sees as the essentials of the age in a series of capsules. This enables him to pick and choose his material, pausing to give anecdote and detail in some places, particularly the early years when he himself was in Paris, passing rapidly over the middle years of the reign and dwelling again at length on aspects of the later years that attracted his attention as philosophe. Throughout his style is light, never flippant, and his sometimes provocative leaps, summaries or asides beckon the reader to further research.

As for ‘siècle’, Voltaire had felt from the outset that the achievements of France in the glorious era of the roi soleil should be defined not in terms of a reign, but as an ‘age’ or epoch. This is the sense in which the word is used again of the reign of Louis XV, although the king did not dominate his own reign and was noteworthy only in the wrong ways. For most of the book Louis XV himself stands silently to one side, but the events portrayed seem none the worse for that, highlighting the difference between his ‘siècle’ and that of his great-grandfather.

In 1768 Voltaire brings the Précis up to date with further chapters on more recent matters, and extends the themes of some of these into the self-contained Histoire du parlement de Paris. He closes the resulting gap between the early and later years of the reign of Louis XV by bringing in a précis in the more usual sense of the word. This was the first authorised appearance, albeit in shortened form, of Voltaire’s Histoire de la guerre de 1741, undertaken in 1745 in his capacity of historiographe du roi, as an account of the ‘campagnes du roi’ in Flanders of 1744 and 1745. These campaigns covered years that showed the king at his best and France as victorious; they were soon extended both backwards and forwards to take in the whole war, but that is another story, to be read with the full text in volume 29C. Circumstances conspired against Voltaire’s intention to publish the Guerre de 1741 until he was settled in Geneva, by which time France was involved in another war and any thirst for details of the War of the Austrian Succession had long evaporated. By the mid 1760s, therefore, the Guerre was a work in search of a home, and the incipient Précis a work with a beginning and potential end but no middle. The solution was obvious.

Having difficulty keeping up? Unsurprising – the complexities defeated the Kehl editors as well as Beuchot and Moland, who omitted the original complete Guerre entirely. The Introduction in vol.29A of this edition analyses the sequence of the composition of both texts and the eventual assembly of the whole in 1768.

But Voltaire was unable to call it a day. Another edition of his complete works in 1775 saw him taking up his pen once more at the age of eighty to record the death of the king, who in the course of nature – and perhaps Voltaire’s original conception of this work – would have been expected to outlive Voltaire. And Voltaire was then spurred on to review the whole. Annotations preserved in a copy of the 1775 edition now in St Petersburg show the Précis to be among the most heavily corrected texts under revision at the time of Voltaire’s death, truly taking his modern history ‘jusqu’à nos jours’. Looking at the years since 1742 and the water that had flowed beneath Voltaire’s many bridges since then, his readers can only respond, Chapeau!

– Janet Godden

 

 

Au programme des agrégations de Lettres en 2020: Zadig, CandideL’Ingénu

Les ‘contes philosophiques’ de Voltaire sont aujourd’hui la partie émergée d’un iceberg aux multiples facettes. D’abord poète, mondain, tragique et épique, Voltaire a beaucoup écrit, dans tous les genres. Ses œuvres complètes totaliseront deux cents volumes dans la nouvelle édition qu’achève en ce moment la Voltaire Foundation à Oxford. La lecture de ses contes nécessite, pour qui veut en saisir toute la portée littéraire, historique et philosophique, une lecture approfondie d’autres écrits du philosophe. Il faut notamment relire l’ensemble du corpus romanesque, pour saisir les échos, les continuités et les évolutions entre les contes de jeunesse, qu’ils soient en vers ou déjà en prose, et les contes au programme de l’agrégation. La production théâtrale, elle aussi, offre des perspectives éclairantes sur l’œuvre narrative, que l’on songe à la veine orientale de plusieurs de ses tragédies, ou bien à certaines thématiques de ses comédies, liées à la condition féminine que l’on retrouve dans les contes. La philosophie personnelle de Voltaire, son ethos, sa morale et ses conceptions esthétiques sont exprimés dans nombre de poèmes, le Temple du goût, Le Mondain ou encore ses épîtres. Bien entendu, et c’est peut-être le plus important, les enjeux des contes ne peuvent être saisis sans une relecture des grands textes philosophiques et militants de Voltaire. Enfin, il est aussi utile et intéressant de se référer aux écrits autobiographiques du philosophe, ainsi qu’à sa correspondance, qui rassemble aujourd’hui près de vingt mille lettres.

Zadig, gravure de Monnet et Dambrun

‘L’ange cria [à Zadig] du haut des airs: prends ton chemin vers Babylone.’ Gravure de Monnet et Dambrun, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.1. Image BnF/Gallica.

Si les trois contes mis au programme de l’agrégation à la prochaine session sont les plus célèbres de toute la production voltairienne, c’est qu’ils ont su émouvoir et faire réfléchir des générations de lecteurs. Elaborés sur une vingtaine d’années, ces contes s’inscrivent chacun à une étape décisive de la trajectoire de Voltaire. Zadig (1748), Candide (1759) et L’Ingénu (1767) ont popularisé l’image d’un Voltaire conteur, volontiers railleur, préoccupé par les maux de notre monde, en un mot universel. Qu’on les nomme ‘récits’ ou ‘contes philosophiques’, ces ‘fictions pensantes’ (selon l’expression de Franck Salaün, Besoin de fiction, Paris, 2010) mettent en scène les aventures terrestres de trois jeunes garçons, originaires de Mésopotamie, d’Allemagne et du Canada, parcourant le monde sur un mode initiatique, goûtant l’amour et tâtant de la prison, découvrant les beautés et les contradictions des sociétés humaines. Nos héros se forgent ainsi, au contact de ces réalités, une expérience qui leur permet de construire une pensée critique.

Ces dispositifs romanesques, qui jouent du topos du manuscrit trouvé, sont avant tout didactiques. Ils participent des Lumières militantes. Voltaire veut former une jeunesse trop souvent inconsciente: ‘Nous l’avons déjà dit ailleurs, et nous le répétons: pourquoi ? Parce que les jeunes Welches, pour l’édification de qui nous écrivons, lisent en courant, et oublient ce qu’ils lisent’ (note de Voltaire dans l’article ‘Ventres paresseux’ des Questions sur l’Encyclopédie). Le propos des contes n’est pas neuf. Ces récits participent, grâce à une formule littéraire inédite, du combat de Voltaire contre ‘l’Infâme’, mettant en jeu les préjugés de son temps et dénonçant tour à tour le fanatisme religieux, la violence, l’exploitation des hommes et des femmes, l’obscurantisme, la métaphysique lénifiante, le dogmatisme pédant et la suffisance des puissants. L’Ancien régime de la pensée, de l’organisation sociale et du pouvoir politique sont ainsi vilipendés, en ce qu’ils produisent des injustices sans nombre que les personnages mis en scène découvrent avec naïveté et effroi.

Candide, gravure de Monnet et Deny

‘M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière.’ Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Comment Voltaire est-il parvenu à mettre au point cette recette littéraire appelée à une grande fortune et si indissociablement liée à son nom ? Ne cessant, tout au long de sa carrière, de réfléchir à son art poétique, il a formulé à plusieurs endroits les enjeux théoriques de son écriture. Pour être efficace, le conte voltairien doit être ‘très court et un peu salé’ (lettre de Voltaire à Paul Claude Moultou, 5 janvier 1763). Ces petites ‘coïonneries’, comme les appelait volontiers le philosophe, sont des entités narratives reposant sur le récit d’aventures de fiction, mêlées de considérations sur la marche du monde, d’indications référentielles et d’idées facilement reconnaissables. Un riche arrière-plan historique, politique et religieux est constamment mis en perspective dans les contes, dont les sources documentaires sont d’une grande variété. Surtout, le récit est parodique, et joue constamment d’un intertexte multiple, à tel point qu’on a pu parler, à propos de Candide, d’une ‘encyclopédie du roman’. Les courants de pensée avec lesquels les récits dialoguent sans cesse, de façon critique et parodique, ne sont pas moins complexes à saisir. Voltaire passe ainsi en revue nombre de systèmes philosophiques, pour aboutir à une conclusion qui chasse toute prétention à une explication générale du monde. La véritable sagesse, pour Zadig, pour Candide ou pour l’Ingénu consiste surtout à se méfier des interprétations simplistes, invitant ainsi le lecteur à se forger plutôt la conviction des limites de notre savoir, seule forme de sagesse et de morale.

L'Ingénu, gravure de Monnet et Deny

‘Mon cher neveu, dit tendrement le prieur [à l’Ingénu], ce n’est pas ainsi qu’on baptise en Basse-Bretagne’. Gravure de Monnet et Deny, dans Romans et contes de M. de Voltaire, 3 vol. (Bouillon, 1778), t.2. Image BnF/Gallica.

Les composantes de la fiction, schéma initiatique du conte, motif du voyage, rencontres, dialogues, discours, intertexte et métafiction, participent d’une intention globale: figurer un processus de prise de conscience politique. C’est en cela que la fiction s’inscrit dans le projet des Lumières. Le roman d’apprentissage met en scène une initiation: l’évolution psychologique du héros, née de la confrontation avec de nouvelles réalités sociologiques, culturelles, politiques, génère une remise en question, un questionnement des valeurs et des modèles connus. Le motif du voyage, du déplacement, permet la découverte d’un monde inconnu, présentant de nouveaux modes de fonctionnement (l’Egypte, l’Eldorado ou la France). Le réalisme géographique, culturel, sociologique donne lieu à des tableaux descriptifs: par ces descriptions, le narrateur propose au lecteur un processus critique, mettant en lumière les absurdités, les failles, les excès de ce que les personnages observent. Les rencontres avec d’autres personnages sont des moments de confrontation avec l’autre. L’expérience de l’altérité permet une prise de conscience de la différence de pensée, de valeurs, de culture et la mise à distance, pour les personnages mais aussi pour le lecteur, de ses propres certitudes. Certes, les trois fictions au programme présentent des points communs, qui permettent de les aborder conjointement – le récit initiatique est mis au service d’une intention critique, le romanesque s’allie au questionnement moral et philosophique, la fantaisie et l’humour confèrent une dimension parodique à l’intrigue sentimentale et au récit d’aventure –, mais sur d’autres plans, ces trois contes diffèrent sensiblement, et manifestent l’évolution de la pensée de l’auteur.

On ne peut donc que se réjouir de voir les récits les plus célèbres de Voltaire au programme des agrégations de Lettres. Jouant sur le rire, introduisant un jeu dans la pensée, suspendant le jugement, ils permettent l’exercice de la réflexion. Traduits, édités, illustrés, lus, étudiés, commentés, imités, adaptés dans le monde entier, ces trois contes offrent aujourd’hui aux agrégatifs l’occasion d’entrer dans l’atelier du philosophe pour analyser ces chefs d’œuvres dont la verve et l’humour sont une fête pour l’intelligence. La poétique voltairienne, qui convoque et associe de multiples formes littéraires, est un hymne à la liberté, celle de l’écrivain et celle du lecteur. Puissent les agrégatifs faire leur cette liberté, et la transmettre un jour à leurs élèves !

– Linda Gil
(Université Paul-Valéry de Montpellier, Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières)

Ceci n’est pas Candide

Translating Voltaire: past and present

In his study of Voltaire and England (1976), André-Michel Rousseau gives Voltaire’s contemporary translators short shrift. He dismisses most English translations of the contes out of hand. They are ‘platement littérales, lourdes et fades’ (flat, literal, heavy and colourless). Translations of the plays fare better, but only because they aren’t translations at all. They are rewritings. Only historical and philosophical works escape unscathed. They are hardly altered by translation. Mercifully, translators couldn’t do them much damage.

Candide as pulp fiction

Candide as pulp fiction: front cover of the translation by Walter J. Fultz (New York, Lion Books, 1952).

Such withering – and blinkered – judgements reflect a persistent trope in Western thinking. Common metaphors of translation (an unfaithful mistress, a mirror, the distorted image on the back of a tapestry…) always emphasise negation – what translation is not, rather than what it is. Measured on a notional scale of sameness to the ‘original’, any translation, however brilliantly executed, will always fall short, a dull satellite orbiting the dazzling planet of the source text. A ‘translator’, by the same token, can never equal an ‘author’. Alexander Pope, for example, describes Homer’s hapless translators struggling to keep up the pace: ‘sweating and straining after [the author] by violent leaps and bounds, [or] slowly and servilely creeping in his train’ (preface to The Iliad of Homer, p.20). It is hardly surprising, therefore, that Rousseau warned fellow scholars not to waste time on translations. An endless catalogue of egregious errors would add nothing to our knowledge of Voltaire. In any case, no translator could argue the toss with Voltaire.

It is now over fifty years since Barthes (1967) and Foucault (1969) challenged conventional concepts of authorship and declared ‘the author’ dead. One might, therefore, reasonably assume that ‘the translator’ perished in the same theoretical tsunami. Up to a point that is true. As objects of academic study, translated texts and those who produce them have come into their own. Translation Studies are now established across the globe as a distinctive interdisciplinary field, and funding bodies look favourably on research projects with a focus on translation. Theorists agree that translations are produced not by solo translators but by multiple agents; they are autonomous texts functioning independently within the literary system in which they are received. Translators need many of the same skills as authors, but they deploy them differently. They work bilingually to construct hybrid texts comparable with, but not the same as, the ‘source’ texts to which they are intertextually linked. Translated texts and those who create them are, thus, agents in the afterlife of the source text. As such, they merit scholarly examination in their own right. These theoretical and institutional advances are opening the way for exciting – and long overdue – projects on translations of Voltaire and the context of their reception.

But that is only part of the story.

Practice has not kept pace with theory. Academics can now research translation, they can teach courses on it, but they are not paid to do it.[1] In other words, the distinctive contribution to knowledge made by translators as translators is still unacknowledged at an institutional level. This disjunct between theory and practice is not a trivial anomaly. It is a primary factor in a worrying drop in translation commissions among Anglophone academic publishers.[2]

Does that matter?

French classics marketed as Gallic smut for wider appeal

French classics marketed as Gallic smut for wider appeal: Mademoiselle de Maupin and Candide (New York, Royal Books, 1953).

As Voltaire points out: ‘il en coûte toujours quelques fatigues à lire des choses abstraites dans une langue étrangère’ (reading about abstract matters in a foreign language always entails a certain amount of effort). Translations exist, in other words, because readers need them. The prevalence of English as the lingua franca of academic exchange should not blind us to the fact that a great deal of leading-edge research is published in other languages. Voltaire’s Œuvres complètes are proof of that. But there is a clear resistance to scholarship produced in languages other than English (Sapiro, p.3-4), a monolingual bias compounded in the US and UK by the steady erosion of modern language learning. Fewer and fewer researchers beyond the confines of French Studies are able (or willing) to access texts published in French. Without translations, therefore, the impact of the groundbreaking scholarship in the Œuvres complètes will be significantly reduced. But without a funding model that recognises translation as a valid scholarly output, translation commissions within the academic publishing sector will dwindle still further.

In recent decades, the landscape of academic publishing has changed almost beyond recognition. Academic texts, translated or not, can be funded, produced and disseminated differently. It is a kairos, a moment of opportunity to mainstream translators and translation networks within research communities. Knowledge production is dynamic, and the increased synchronicity afforded by new technologies allows more proactive collaboration between different participants (editors, translators, authors, copyright holders, designers, technicians) and expands conventional limits of ‘translatorship’. As a recent pilot partnership between the Voltaire Foundation and the University of Bristol has shown, the virtual space of the Voltaire Lab is an ideal environment in which to create a global translation network, producing new texts which contribute to the transdisciplinary afterlife of the Œuvres complètes. The long-term aim of the project, which is part of Voltaire Foundation’s Digital Enlightenment project funded by the Andrew Mellon Foundation, is to put in place a translation ‘laboratory’, making key textual and peritextual scholarship in the Œuvres complètes available (initially in English) to researchers across the disciplinary spectrum.

Today’s general reader is spoilt for choice as regards translations of Voltaire’s best-known works, but scholars are less well served. Funding is a primary obstacle. Quality another. While volunteer networks can be a partial solution, competent academic translators are thin on the ground (Sapiro, p.185). Postgraduate programmes in translation, however, are flourishing and the opportunity to translate complex texts for which there is a genuine market is valuable training for today’s students, especially if they can work in a supportive environment. The Voltaire Foundation, therefore, formed a partnership with the University of Bristol and trialled the translation of the article Goût from Questions sur l’Encyclopédie as the basis for a Master’s dissertation. The relationship between the student and the Foundation broadly paralleled that between translator and client, but the task brief and records of student / ‘client’ exchanges were shared with the dissertation supervisor, who worked with the student in the normal way. Full responsibility for assessment remains with the University, while the Foundation will liaise independently with the student about publication in the Voltaire Lab, a prestigious showcase for her practical skills.

The success of the pilot project is encouraging, and in the first instance the collaborative model will be expanded to include other partner institutions with the aim of producing a series of themed translations from the Questions sur l’Encyclopédie. Once translation guidelines are fully developed, the network can be extended to include undergraduate (and other) volunteers. In due course, larger collaborative translation projects could be initiated, potentially exploring the power of translation tools to accelerate the rate of production. Practice-based doctorates are increasingly common in post-graduate programmes, and joint funding bids could include the production of new translations as one of their research objectives.

In practical terms, a global translation network within the Voltaire Lab integrates translation production within a wider research agenda, combats the decline in conventional translation commissions, and raises the institutional status of academic translators. From a theoretical perspective, however, it does much more than that. It reconfigures the relationship between translatorship and authorship within the cycle of knowledge production. Translators do not straggle and struggle after authors as Pope implies. They pick up the baton from them, taking their texts forward into the future. They work collaboratively to craft new – quite different – texts: ‘translations’, intertextually linked to an anterior ‘source’ text, but destined and designed for new markets and new readers.

– Adrienne Mason

[1] See Venuti, L. (ed.), Teaching Translation: Programs, Courses, Pedagogies (Abingdon & New York, 2017), p.4-7.

[2] Frisani, M., McCoy, J. A. and Sapiro, G. (2014), ‘Les traducteurs de sciences humaines et sociales aux États-Unis et au Royaume-Uni’, in Sciences humaines en traduction. Les livres français aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Argentine, ed. G. Sapiro (Paris, 2014), p.158–74 (166-68).

Obstinément Voltaire. La redécouverte en Suisse d’un portrait par Jean Huber

L’heureuse rencontre de deux personnalités tout à fait hors du commun est à l’origine d’une suite de portraits de Voltaire – silhouettes, dessins, gravures, aquarelles, conversation pieces à l’huile délicieuses – d’une remarquable modernité (la plupart de ces petits tableaux à l’huile ont été achetés par Catherine de Russie, du vivant de Voltaire, et ils sont conservés à l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg). D’un côté nous avons le philosophe, désormais au seuil de la vieillesse et au faîte de sa célébrité, recherchant une demeure dans les alentours de Genève sur les rives du lac Léman, de l’autre Jean Huber (Chambésy 1721-1786 Lausanne) qui fait sa connaissance par hasard.

Issu de la meilleure société genevoise, d’origine huguenote, appartenant au milieu financier international, Jean Huber n’a rien du sérieux légèrement apprêté de ses concitoyens. Au contraire, il est d’un naturel vif, imprévisible, plein d’humour, aux multiples intérêts et à l’aise partout: il a tout pour séduire le philosophe. Jean Huber avait reçu l’éducation typique de son rang, séjour à l’étranger, d’abord à la cour du landgrave de Hesse-Kassel puis dans le Piémont chez Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne. Il aimait jouer de la musique, chasser au faucon, oiseau dont il étudiait scientifiquement le comportement; il se consacrait aussi à la peinture, sans avoir jamais pris de leçons.

L’amitié entre les deux hommes durera une vingtaine d’années, avec des hauts et des bas, exacerbés par leurs fortes personnalités. Ils arriveront à se voir presque quotidiennement: Huber est d’abord hôte aux Délices, la charmante propriété genevoise que Voltaire occupera pendant quatre ans, puis au château de Ferney.

Témoin de l’activité frénétique du patriarche s’adonnant à ses activités champêtres de ‘monarque sans couronne’, débordant de projets et recevant régulièrement des visiteurs venus de toute l’Europe, un observateur aussi fin que Huber ne pouvait manquer d’être frappé par la physionomie de Voltaire, par ses innombrables expressions faciales, et par l’énergie déployée par l’homme maigrissime et vieillissant, fragile et tremblotant, mais soutenu par une détermination hors du commun.

Il était inévitable que tôt ou tard Huber se mettrait au travail armé de papier et de ciseaux pour découper des silhouettes du philosophe, lui qui était passé maître dans cette forme artistique. Par la suite Jean Huber produisit aussi croquis, dessins, et de nombreuses gravures représentant son ami philosophe, toujours dans le but presque obsessionnel de s’approcher le plus possible de la vérité de ce visage aux mille expressions, tour à tour émerveillé, fâché, mort de fatigue, autoritaire, sarcastique, déçu, méprisant, pensif… et toujours théâtral.

Ses croquis sont loin des nombreuses représentations officielles du célèbre homme de lettres, les yeux investigateurs levés vers le ciel. Chez Huber, l’intention est diamétralement opposée. D’une façon inédite et très moderne, il veut nous restituer simplement l’être humain avec son sarcasme, ses défauts, ses mauvaises humeurs, ses peurs, sa mélancolie face au temps qui passe… Ce peintre détaille aussi scrupuleusement les mises très drôles de Voltaire, ‘à faire pouffer de rire’, et les perruques démodées à la Louis XIV que le patriarche adopte à Ferney, et dont lui-même est le premier à s’amuser.

Quand à Paris ces gravures très recherchées se diffusent, la patience de Voltaire est à bout, non pas parce qu’il aspire à la discrétion mais parce que, selon lui, Huber l’exploite en se moquant de lui, et en en tirant par-dessus le marché toute la gloire possible… et le philosophe le fait savoir publiquement, par exemple dans l’Epître CXIV: A Horace. Huber sent alors qu’il doit se défendre rapidement, notamment parce qu’il tient trop à cette amitié, qui, en effet, sera rétablie par la suite: ‘Ne concevrez-vous pas qu’il faut des ombres à votre portrait, qu’il faut des contrastes à une lumière que personne ne pourrait soutenir […] Je vous ai dit cent fois que je savais précisément la dose de ridicule qu’il fallait à votre gloire. Il est de fait que depuis quinze ans que selon vous, monsieur, je travaille à la ternir, elle n’a fait que croître et embellir […] Imitez le bon Dieu qui n’en fait que rire’ (Lettre de Huber à Voltaire, 30 octobre 1772).

Voltaire, par Jean Huber et Andrienne Cannac.

Voltaire, par Jean Huber et Andrienne Cannac. Collection particulière, Suisse.

A la rencontre de Voltaire et Huber, rencontre aussi passionnante qu’unique, se rattache la découverte d’un ‘nouveau’ portrait de Voltaire à l’aquarelle, découpé, dans une niche Louis XVI brodée (troisième quart du dix-huitième siècle), accroché depuis toujours dans le château d’Hauteville (sur Vevey), et vendu aux enchères du château en 2015.

Jean Huber a fréquenté à plusieurs reprises cette magnifique propriété de goût italien. Située sur les ravissantes collines du lac Léman, elle appartenait à Pierre-Philippe Cannac. Provenant d’une famille huguenote d’origine lyonnaise qui avait cherché refuge en Suisse à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, Pierre-Philippe s’était marié avec la genevoise Andrienne Cannac née Huber, tante de Jean. Ils entretenaient des rapports affectueux avec leur neveu espiègle et hors du commun, en particulier pendant les vacances d’été à Hauteville, où d’autres découpages de Huber ont été trouvés.

Comme divertissement estival, ce portrait singulier – on ne connaît qu’un autre portrait de Voltaire à l’aquarelle par Huber sur carton découpé[1] – a été réalisé à quatre mains, conjuguant ainsi le savoir-faire du neveu et celui de Mme Cannac, dans le domaine de la broderie des vêtements et de la niche. Le but aurait été de montrer leur adhésion à la pensée voltairienne, en exhibant aussi la parenté entre les Cannac et les Huber.

Ce tableau mérite toute notre attention parce que sa découverte et son attribution ajoutent un chaînon significatif au répertoire de l’œuvre de Jean Huber.

– Silvia Mazzoleni

[1] Grimm, Diderot et al., Correspondance littéraire, philosophique et critique, éd. M. Tourneux, t.10 (Paris, 1879), p.98-99.

 

Voltaire among the popes

The Avignon festival: July 2019

Walking through Urban V’s orchard-garden in the shadow of the Palais des Papes, I didn’t expect to find the faces of Voltaire and Madame Du Châtelet fluttering to the ground on a publicity flier. But the ‘Avignon off’ (the French equivalent of the Edinburgh Fringe with sun) is full of unlikely spectacles. Emilie du Châtelet et Voltaire avant Beauvoir et Sartre was one of them. In the tiny salle of the Théâtre de la Carreterie, author/performer Katell Grabowska interspersed readings from letters in the Voltaire Correspondence with song and narrative, in a laudable attempt to celebrate Madame Du Châtelet as a mathematician and Newton’s translator. (Voltaire, de Beauvoir and Sartre were in attendance only to sex up the title.) It might have worked. Grabowska had done her homework well and the music was lively. But theatricality was another matter. Text dominated performance, leaving any non-Voltairean bemused by a zigzag timeline, bewildered by a catalogue of mysterious pop-up characters – Thiriot, d’Argental, Algarotti – and alas! far from bewitched by a show which needed the sparkle of Émilie’s knuckleduster diamonds to give it some pizzazz.

Not so the Troupuscule Theatre’s version of Candide. Their ‘road-movie’ musical was aimed at a school-age audience and performed at 11 a.m. in the unpromising surroundings of the Préau (recreation space) in the Collège de la Salle, just inside the city ramparts. But as spectators took their seats, they were exuberantly welcomed and plied with flutes of fizz. Yes, really – it was Cunégonde’s birthday! Joie de vivre was the keynote of the show, but clever staging, inspired by seventeenth-century street theatre, hinted (like the conte itself) at the darkness beyond the rocambolesque. Candide’s naked back was painted with the stripes of flogging, and as he littered the stage with corpses (who promptly jumped up and rummaged for their hats), the clashing of swords still rang in our ears. The cast played it for laughs and were rewarded by gleeful squealing from their young spectators, but the underlying message of the conte was omnipresent.

Of the three Voltairean spectacles, however, it was the Odyssée Theatre’s adaptation of L’Ingénu as a one-man show which stole the limelight. Jean-Christophe Barbaud, the metteur en scène, and Thomas Willaime, who performed it, had harnessed the dramatic potential of Voltaire’s text to produce a narrative that stayed remarkably loyal to the letter as well as the spirit of the conte. The minimalist black-and-white set was the perfect vehicle for Willaime’s extraordinary athleticism and emotional power. He morphed effortlessly into different characters: the audience chortled as the unsuspecting Huron stripped off for his baptism, smiled indulgently at the good-natured self-delusion of Mademoiselle de Kerkabon, and shared the hero’s fury as he was unjustly flung into the Bastille. But it was the hushed auditorium when Willaime enacted the self-sacrifice of Saint-Yves that most clearly demonstrated the quality of both adaptation and performance. It was a tour de force, and to see the audience rising to applaud in a theatre packed to capacity was a gratifying reminder that Voltaire’s works do not lie mouldering and unread on the library shelves of his twenty-first-century compatriots.

It so happens that both Candide and L’Ingénu are on next year’s agrégation syllabus, so the contes will find new generations of readers, actors and directors among future students. The Papal City has surely not seen the last of Barons, Grand Inquisitors and love-lorn young innocents.

– Adrienne Mason